L'HOMME IDÉAL

Florence GRILLOT

 

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux

75002 PARIS

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays

ISBN : 978-2-84422-975-5

© Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2014

(À tous mes élèves,)

(qui ont abreuvé mon cœur et mon imaginaire.)

PERSONNAGES

AGNÈS SWINDLE : La directrice de l'agence

(ce personnage peut être interprété par un homme)

CAROLINE ATOUVENT : La fille à papa

ÉLIANE GODICHON : La bigote

JULIETTE VOLTEFACE : La jeune femme éthérée

MADELEINE ATTILA : La commère

MARIE MANGETOUT : La femme d'affaires

MATHIEU DUCHEMIN : L'homme idéal

PÉPITA HALLALI : La femme dépressive

 

(Pièce créée par la "Compagnie les Artisans du rêve" le 28 juin 2008) à la salle des fêtes de Mallemort (13) . Mise en scène par l'auteur.

DÉCORS

Le petit salon de l'agence : deux chaises, une petite table basse, une banquette, un paravent, un portemanteau.

Le square : un banc, un buisson, un réverbère.

Changement de décor rapide : la banquette devient un banc, le paravent un buisson, le portemanteau un réverbère.

SCÈNE 1

 

Musique d'ambiance. Le petit salon de l'agence. Une femme entre, modestement vêtue. Elle fait deux pas, hésite, se retourne vers la sortie, puis gonfle la poitrine et revient finalement s'asseoir après avoir retiré son imperméable défraîchi. Elle attend sagement, les mains à plat sur son sac à main posé sur ses genoux. Fin de la musique.

 

ÉLIANE

(s'adressant à un interlocuteur inconnu)

Tu vois, j'ai tenu parole : j'y suis ! Mais je t'avoue que je repartirais bien en courant. (Prenant une profonde inspiration.) Accroche-toi, ma fille. Quand faut y aller, faut y aller !

AGNÈS

(entrant, tout sourire, main tendue)

Madame Godichon, enchantée !

ÉLIANE

(rectifiant, pincée)

Mademoiselle !

AGNÈS

Yes, of course : mademoiselle ! Je me présente : Agnès Swindle, directrice de cette agence dont la méthode américaine…

ÉLIANE

Excusez-moi, mais on en a pour longtemps ?

AGNÈS

Pardon ?

ÉLIANE

Oui, parce que dans une heure, j'ai les vêpres.

AGNÈS

Les vêpres ?… Yes, of course ! Rassurez-vous, notre premier contact sera bref. Je vais vous poser quelques petites questions, histoire de faire connaissance.

ÉLIANE

(fermant les yeux)

Allez-y !

(Agnès est surprise. Un temps.)

AGNÈS

(se raclant la gorge)

Hum, hum… (Elle se saisit d'un bloc-notes et d'un stylo.) Vous m'avez dit, lors de notre premier entretien téléphonique, que vous recherchiez l'homme de vos rêves.

ÉLIANE

Oui !

AGNÈS

J'en déduis que vous ne l'avez pas trouvé ?

ÉLIANE

Si !

AGNÈS

Pardon ?

ÉLIANE

(ouvrant les yeux)

Je vous réponds : si, je l'ai trouvé !

AGNÈS

Ah ! mais alors, en quoi puis-je vous être utile si vous l'avez trouvé ?

ÉLIANE

Je vous explique : l'homme de mes rêves, c'est le Seigneur, et c'est lui qui m'envoie vers vous.

AGNÈS

Excusez-moi d'insister, mais…

ÉLIANE

C'est simple : ce matin encore, à l'église, pour la troisième fois, il m'a répété : "Éliane, tu m'étouffes, sors de mon église et va chercher l'homme de ta vie. Et ne reviens que quand tu l'auras trouvé. C'est promis, vous aurez ma bénédiction."

AGNÈS

Ah !

ÉLIANE

Voilà ! (Elle ferme à nouveau les yeux.)

AGNÈS

(décontenancée)

Of course ! Hum… Question suivante : comment imaginez-vous l'homme idéal ?

ÉLIANE

Ben… brun, avec une barbe, maigre, les yeux bleus, magnétiques… et il faut qu'il ait lu la bible. Je vérifierai.

AGNÈS

(dubitative)

Oui… Et vous voulez avoir des enfants ?

ÉLIANE

Douze.

(Un temps.)

AGNÈS

Quelle profession aimeriez-vous qu'il exerce ?

ÉLIANE

Charpentier.

AGNÈS

Of course ! S'il est divorcé ou veuf, cela vous pose un problème ?

ÉLIANE

Divorcé ou veuf ? C'est impossible ! Vierge !

AGNÈS

Quel âge ?

ÉLIANE

Trente-trois ans.

AGNÈS

(perplexe, refermant son bloc-notes)

Parfait !

ÉLIANE

(rouvrant les yeux)

C'est fini ? Vous avez bien tout noté ?

AGNÈS

Oui, j'ai tout noté, mais je suis désolée, je ne peux rien faire pour vous.

ÉLIANE

Comment ça ?

AGNÈS

Eh bien… vous aimez… votre Seigneur, mademoiselle Godichon ?

ÉLIANE

Évidemment !

AGNÈS

Croyez-vous qu'il en existe deux comme lui ?

ÉLIANE

Certainement pas !

AGNÈS

Alors, je ne peux pas vous trouver sa copie conforme s'il est unique.

(Un temps.)

ÉLIANE

Ah oui ! Je n'avais pas pensé à ça. Comment faire, alors ?

AGNÈS

Faites-moi confiance, j'ai fait Harvard, mademoiselle Godichon : je suis diplômée de psychologie quatrième échelon.

ÉLIANE

Ah oui ! Quand même !

AGNÈS

J'ai déjà ma petite idée.

ÉLIANE

Ah bon ?

AGNÈS

Je suis certaine que votre Seigneur sera enchanté.

ÉLIANE

Ah ! alors, je reviens demain ! Vous me le présentez ?

AGNÈS

Doucement, chère mademoiselle, pas de précipitation. J'ai dans mon fichier international quelques hommes qui pourraient parfaitement vous correspondre…

ÉLIANE

International ?! Mais je le veux blanc ! Je ne veux pas d'un rouge ou d'un jaune ! Je le veux catholique et français !

AGNÈS

Mais cela va de soi ! J'ai bien compris votre demande : nous resterons dans le classique.

ÉLIANE

Classique, c'est ça : classique.

AGNÈS

(se levant et lui tendant la main)

Je vous recontacte dans deux jours. Cela vous convient ?

ÉLIANE

Bon, si ça ne peut pas aller plus vite…

AGNÈS

Vous verrez, je vous promets le coup de foudre.

ÉLIANE

Qu'est-ce que c'est que ça, le coup de foudre ?

AGNÈS

Eh bien… une attirance incontrôlable, mystérieuse, divine !

ÉLIANE

Oh là là ! Il faut que je file aux vêpres ! J'ai mon bus qui passe dans dix minutes ! (En enfilant son imperméable.) Bon, ben j'attends votre appel. Au revoir, madame ! (Elle s'éloigne, s'arrête et revient vers Agnès.) Vous ne m'avez toujours pas dit combien va me coûter cette petite plaisanterie.

AGNÈS

Mais, mademoiselle, l'amour n'a pas de prix !

ÉLIANE

Soyez bénie, madame "Sinde" ! Je vais brûler un cierge pour votre âme. Quand je disais à mon Seigneur qu'il existe encore des gens désintéressés !

(Elle sort précipitamment.)

AGNÈS

(d'une voix forte)

Attendez ! Je crois qu'il y a un malen… ten… Désintéressée ? Ben voyons !

(Elle sort.)

SCÈNE 2

 

Musique. Entre une femme pressée, attaché-case à la main. Elle jette un coup d'œil rapide à la pièce, puis se met à marcher de long en large. Elle s'impatiente. Arrive une jeune femme au style indéfinissable : mélange de jeune fille sage et d'allure baba cool. Fin de la musique.

 

MARIE

Ah ! enfin ! (S'approchant, main tendue.) Bonjour !

JULIETTE

(faisant un tour sur elle-même, évaporée)

Hello !

MARIE

(décontenancée)

Euh… je ne vous imaginais pas comme ça. Je veux dire… vous êtes très jeune !

JULIETTE

C'est une question d'esprit. Tout est une question d'esprit. Comment se porte le vôtre ?

MARIE

Je suis surbookée : j'ai rendez-vous avec le directeur général des petits pots Blédilolo dans une heure, golf avec les Duvernoy dans deux et conseil d'administration à… J'ai oublié l'heure !

JULIETTE

Zen !

MARIE

(s'asseyant)

Allons au but !

JULIETTE

(s'amusant)

Oui, allons au but !

MARIE

Vous ne vous asseyez pas ?

JULIETTE

M'asseoir ? Il n'en est pas question ! Il faut toujours rester en position de décollage.

MARIE

Pardon ?

JULIETTE

Se préparer à l'envol, au septième ciel !

MARIE

Ah oui ! Le septième ciel ! Très amusant. Vous voulez sans doute que je vous parle de moi ?

JULIETTE

De vous ? Si ça vous fait plaisir…

MARIE

(un peu sèche)

Pas tant que ça, mais ça pourrait vous aider, non ?

JULIETTE

Pas de problème, faisons connaissance ! (Elle lui désigne une chaise.) Pose-toi, ma sœur !

(Un temps.)

MARIE

(déstabilisée)

Alors voilà : je suis mariée, présidentedirectrice générale des couches-culottes Petit Paquebot, deux enfants majeurs mais pas matures, avec mon mari ça fait trois. Mon mari, parlons-en, il fait très bien la cuisine et le ménage, mais il manque terriblement de sex-appeal. Et je rêve d'aventure. Tous les jours je m'imagine dans les bras d'un homme, genre un peu voyou, vous voyez ?

JULIETTE

Non, pas très bien.

MARIE

Genre motard musclé, avec le chewing-gum dans la bouche, le bandana autour du cou, qui m'enlèverait sur sa grosse bécane après m'avoir dit : "Tu viens, poulette ?" (Elle glousse.) Excusez-moi, je suis folle, mais vous devez en entendre de pires, je suppose ?

JULIETTE

Des horreurs ! Tous les jours ! J'aime ça ! (Avec un débit rapide.) Mais j'ai du mal à comprendre ce que je peux faire pour vous, car je n'ai pas de motard musclé dans mon carnet de relations.

MARIE

Je ne vous parle pas de votre carnet, mais de votre fichier ! (Se levant, énervée.) Vous pouvez me trouver ce genre d'homme, oui ou non ?!

AGNÈS

(entrant)

Mais que…

MARIE

Vous ne voyez pas que nous sommes en entretien ?

AGNÈS

En entretien ?

MARIE

Oui, attendez votre tour, comme tout le monde !

AGNÈS

Je suis la directrice de cette agence : Mme Agnès Swindle, et j'ai rendez-vous avec Mme Volteface !

JULIETTE

(venant à elle en lui tendant sa main à baiser)

C'est moi-même ! Hello !

(Elle fait un petit tour sur elle-même et s'éloigne.)

AGNÈS

(à Marie qui est restée figée)

Vous êtes madame… ?

MARIE

Marie Mangetout !

AGNÈS

Madame Mangetout ? (Un temps.) Nous avons rendez-vous demain !

MARIE

Nous sommes bien mardi ?

AGNÈS

Non, lundi !

MARIE

(contrariée)

Ah bon ?

JULIETTE

Mais oui ! Lundi, le premier jour de la semaine. Paré au décollage !

MARIE

(vexée)

En tout cas… c'est scandaleux ! (Désignant Juliette à Agnès.) Cette femme s'est fait passer pour vous et je lui ai raconté ma vie !

JULIETTE

Mais c'est toi, ma sœur, qui avais un besoin irrépressible de répandre les miasmes de ton esprit !

MARIE

Mais pas du tout ! Je n'avais aucune envie de vous raconter…

AGNÈS

(à Marie)

Calmez-vous, madame Mangetout ! Il s'agit d'un malentendu, je vous recevrai comme convenu demain, à quatorze heures.

MARIE

(très énervée)

Oui, c'est ça, à demain ! (Elle se dirige vers la sortie et se retourne. À Agnès.) Je vous souhaite bien du plaisir avec cette jeune femme, ma sœur !

(Elle sort.)

JULIETTE

Son esprit est terriblement pollué. C'est triste, vous ne trouvez pas ?

AGNÈS

Je suis désolée, je suis très en retard et j'ai peu de temps à vous accorder. Voulez-vous que je vous donne un autre rendez-vous ?

JULIETTE

Ah non ! J'y suis, j'y reste !

AGNÈS

Asseyez-vous, je vous en prie.