CARAMBA !

Vincent DURAND

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-84422-944-1 © Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2014

NOTE SUR L'AUTEUR

Vincent Durand est né en 1968, en Isère. Membre d'une troupe de théâtre amateur, il se lance très tôt et avec bonheur dans l'écriture de comédies. Monsieur Claude, Filles au pair, Drôles de couples ou encore Recherche femme désespérément, vaudevilles dans la plus pure tradition, connaissent rapidement un très large succès dans toute la France et les pays francophones.

DÉCOR

Un salon faisant office d'antichambre. L'ameublement est moderne et de bon goût avec, au centre, un canapé, une table basse et un porte-revues ; en arrière-plan, un bar, un portemanteau et un petit meuble sur lequel sont posés un téléphone et deux vases décoratifs. Un interphone, un miroir et un baromètre sont accrochés aux murs. Côté jardin, un escalier de quelques marches conduit aux chambres, une porte-fenêtre donne sur la terrasse, une porte conduit à la chambre d'amis et une autre à la bibliothèque. Côté cour, une porte donne sur l'extérieur, une autre conduit à la cuisine et une dernière à la salle de bains.

PERSONNAGES

par ordre d'apparition sur scène

 

THOMAS : la quarantaine, commercial et dragueur invétéré. TANGUY : la quarantaine, expert-comptable plutôt timide. FORTUNÉ : âge indifférent, livreur à domicile, joyeux drille. ANNE-SOPHIE : la trentaine, banquière charmante mais un peu coincée. SANDY : 25 ans environ, Anglaise très nature. CLAIRE : la quarantaine, nymphomane sur les bords. FLORENCE : la quarantaine, épouse de Thomas, autoritaire au possible. CONCHITA : âge indifférent, voisine mexicaine. BOB : entre 40 et 50 ans, pas très futé, genre brute épaisse.

ACTE I

 

ACTE I - SCÈNE 1

 

THOMAS, TANGUY

 

Au lever du rideau, la scène est vide. Bruit de clés. Entrée de Thomas. Il se regarde dans le miroir puis va s'asseoir confortablement sur le canapé. Il prend un magazine de mode qu'il feuillette. Tanguy descend discrètement les escaliers.

 

TANGUY

(surpris)

Thomas !

THOMAS

(se retournant)

Tanguy ! (Comme contrarié.) Mince alors !

TANGUY

Mince, c'est vite dit… (Montrant son ventre.) T'as vu ma brioche ?

THOMAS

(un brin moqueur)

C'est vrai que plus je te vois mieux tu te portes, dis donc !

TANGUY

Merci du compliment.

THOMAS

(du tac au tac)

De rien, c'est gratuit.

TANGUY

Venant de ta part, c'est rare !… Mais qu'est-ce que tu fais là ?

THOMAS

Tu vois bien : je bouquine.

TANGUY

Merci, j'avais remarqué.

THOMAS

(rectifiant)

Je devrais plutôt dire que je me cultive.

TANGUY

Il n'est jamais trop tard pour bien faire.

THOMAS

Bah, et toi ? Tu ne devais être de retour que demain soir, non ?

TANGUY

Exact, mais on a pu boucler les comptes plus tôt que prévu et comme il y avait encore des places dans l'avion en début d'après-midi…

THOMAS

C'est bien.

TANGUY

Ouais.

THOMAS

(bas)

C'est bien, mais ça ne m'arrange pas.

TANGUY

Pardon ?

THOMAS

Je disais que c'était bien si tu avais pu t'arranger.

TANGUY

Mais toi, tu ne m'as pas répondu : qu'est-ce qui t'amène ?

THOMAS

Je venais simplement vérifier que tout allait bien dans ton appart.

TANGUY

C'est gentil.

THOMAS

Non, c'est normal.

TANGUY

Et durant ma semaine d'absence, rien de particulier ?

THOMAS

Non. Une semaine d'un calme, si tu savais !

TANGUY

Tant mieux ! Merci encore de t'être occupé de tout.

THOMAS

Tu sais, relever le courrier et arroser les plantes, c'est pas grand-chose.

TANGUY

Quand même !… Bon, maintenant que tout est en ordre, pas la peine que tu restes plus longtemps.

THOMAS

(étonné)

Ah ?

TANGUY

Oui, tu as sûrement plein d'autres choses à faire !

THOMAS

(naturel)

Bah non…

TANGUY

(contrarié)

Ah…

THOMAS

C'est marrant, j'ai comme l'impression que je dérange.

TANGUY

(faux)

Mais non !

THOMAS

Je suis de trop ?

TANGUY

(qu'on sent gêné)

C'est pas ça mais…

THOMAS

Mais…

TANGUY

Voilà : je… j'attends une visite.

THOMAS

Bah fallait le dire !

TANGUY

C'est fait.

THOMAS

Écoute, si ce n'est que ça, te tracasse pas pour moi ! (S'enfonçant dans le canapé.) Ça ne me dérange absolument pas que tu reçoives quelqu'un chez toi !

TANGUY

Je m'en rends compte.

THOMAS

Et sans être curieux, c'est qui ?

TANGUY

(gêné)

Une… Une femme.

THOMAS

Bah voilà ! Tout arrive !

TANGUY

Je tiens à te préciser tout de suite que tu ne la connais pas.

THOMAS

(taquin)

Pas encore : nuance ! Et c'est une… amie ?

TANGUY

Bah…

THOMAS

Ah ! ah ! Mignonne ?

TANGUY

Je crois.

THOMAS

Dans ce genre de choses, faut pas croire, faut être sûr !

TANGUY

Alors je crois que je suis sûr.

THOMAS

Forcément, sinon tu ne l'aurais pas invitée !

TANGUY

Je ne vois pas pourquoi…

THOMAS

Si on se mettait à inviter toutes les moches, on n'aurait plus une soirée de libre !

TANGUY

Charmant.

THOMAS

Réaliste surtout. Et sans être indiscret…

TANGUY

Ce n'est pas ton genre.

THOMAS

… il y a longtemps que vous vous connaissez ?

TANGUY

Quelques semaines… En fait, pour tout te dire, c'est ma banquière.

THOMAS

(un peu déçu)

Ah ? Remarque, il en faut, hein !

TANGUY

Elle gère mes comptes, notamment mon portefeuille boursier.

THOMAS

Moi, il m'est jamais venu à l'idée d'inviter ma banquière… Faut dire que je suis à La Poste… Et puis, vu l'engin, merci ! Une vraie barrique doublée d'une cruche ! De quoi donner à boire à tout le quartier ! Enfin, tu vois le genre !

TANGUY

J'imagine.

THOMAS

Et c'est sérieux entre vous ?

TANGUY

Ça peut le devenir.

THOMAS

Remarque, entre une banquière et un expert-comptable, ça ne peut qu'être sérieux ! Trop sérieux, même…

TANGUY

On verra bien.

THOMAS

Ouais, comme tu dis : ON verra bien.

TANGUY

(mollement)

Eh! oh ! Ça ne te concerne pas, que je sache !

THOMAS

Non, mais ça m'intéresse.

TANGUY

Tu ne t'en mêles pas, d'accord ?

THOMAS

Tu me connais.

TANGUY

Justement.

THOMAS

Faites comme si je n'étais pas là.

TANGUY

Ça, ça va être difficile.

THOMAS

Je pensais à quelque chose.

TANGUY

C'est bien, ça…

THOMAS

(amusé)

Ouais : toi, tu invites une femme chez toi, et moi, c'est pareil !

TANGUY

C'est-à-dire ?

THOMAS

Eh ben, voilà… Figure-toi que ce matin, j'étais au Salon international de la lingerie…

TANGUY

Tiens donc !

THOMAS

Tu ne savais pas qu'il se tenait ces jours-ci ?

TANGUY

Je t'avoue que non.

THOMAS

Et en plus à deux pas de chez toi, porte de Versailles.

TANGUY

On ne sait pas toujours tout ce qui se passe à sa porte.

THOMAS

Comme d'habitude, Monsieur n'est pas au courant !

TANGUY

Bah non.

THOMAS

Pourtant, la culture, c'est important, crois-moi !

TANGUY

Tu t'intéresses à la lingerie maintenant ?

THOMAS

Oh ! mais ça m'a toujours passionné !

TANGUY

Là, je veux bien te croire.

THOMAS

Bon, c'est vrai que je fais pas toujours dans la dentelle.

TANGUY

Je confirme.

THOMAS

Sauf que là, c'est professionnel ! Eh ouais !

TANGUY

Tu m'en diras tant.

THOMAS

Oh ! ça, je pourrais t'en débiter, c'est sûr !

TANGUY

Normal pour un commercial !

THOMAS

(rectifiant)

Un multicarte !

TANGUY

Oh ! pardon !

THOMAS

Alors, figure-toi que ce matin, à ce Salon, j'ai rencontré une fille.

TANGUY

Une de plus !

THOMAS

C'est pas faux, sauf que là, attention : c'est une hôtesse.

TANGUY

De l'air ?

THOMAS

Non, une hôtesse d'accueil, mais c'est presque pareil !

TANGUY

Il n'y a qu'une différence d'altitude.

THOMAS

En tout cas, même au sol, j'aimerais bien monter au septième ciel avec elle, si tu vois ce que je veux dire.

TANGUY

Très bien, oui.

THOMAS

Elle a ce qu'il faut où il faut.

TANGUY

(faussement intéressé)

Oh ! sûrement !

THOMAS

L'avantage avec elle, c'est qu'à mon avis, si je meurs étouffé, ce sera plus par sa poitrine que par sa finesse.

TANGUY

(un brin ironique)

Vous devriez donc bien vous entendre.

THOMAS

Pourquoi ?

TANGUY

Oh ! pour rien !

THOMAS

Elle s'appelle Sandy ou un machin comme ça.

TANGUY

Ça te regarde.

THOMAS

Toi aussi.

TANGUY

(étonné)

Comment ça, moi aussi ?

THOMAS

Bah… figure-toi que je l'ai invitée à prendre un verre… et plus si affinités. Et comme je suis sûr qu'il y aura affinités…

TANGUY

(haussant les épaules)

Je ne vois pas en quoi ça me concerne.

THOMAS

Je l'ai invitée ici.

TANGUY

(ne réalisant d'abord pas)

Très bien.

THOMAS

Chez toi !

TANGUY

(comprenant enfin)

Hein ?

THOMAS

(avec aplomb)

Quand je te disais que j'avais fait comme toi en invitant une femme ici, je ne mentais pas !

TANGUY

Dis donc, t'es vraiment pas gêné, toi !

THOMAS

Avec toi, non… Faut me comprendre : je ne savais pas trop où… Après tout, t'as qu'à pas habiter à côté de la porte de Versailles !

TANGUY

Mais bien sûr !

THOMAS

Et puis, fallait pas me laisser tes clés !

TANGUY

À la bonne heure !

THOMAS

Et surtout, chez moi, je ne suis pas convaincu que Florence aurait apprécié !

TANGUY

Tiens donc !

THOMAS

Remarque, ça aurait pu se faire, vu qu'elle est partie pour le week-end chez sa sœur. Je l'ai déposée à la gare juste avant de débarquer ici. (Consultant sa montre.) D'ailleurs, elle doit être dans le train à l'heure qu'il est.

TANGUY

Franchement, c'est pas très joli joli tout ça…

THOMAS

Ça, peut-être pas, mais Cindy, si ! Ça compense.

TANGUY

(rectifiant)

Je croyais qu'elle s'appelait Sandy.

THOMAS

Au lit, c'est pareil !

TANGUY

Si tu le dis.

THOMAS

Comme d'habitude, je compte sur ta discrétion.

TANGUY

Ma bêtise plutôt !

THOMAS

Appelle ça comme tu veux.

TANGUY

Si Florence l'apprenait !

THOMAS

Elle n'en saura rien, comme d'habitude ! D'ailleurs, je ne lui ai pas menti : je lui ai dit que je passais la soirée chez toi !

TANGUY

Eh ! oh ! C'est pas encore fait !

THOMAS

(sûr de lui)

C'est tout comme… Pour revenir à Candy…

TANGUY

(rectifiant)

Sandy.

THOMAS

C'est ça… Eh ben, elle ou une autre, tu te doutes bien que je ne lui aurais jamais dit de venir ici si j'avais su que tu y étais et surtout que tu avais de la visite.

TANGUY

Vraiment ?

THOMAS

(naturel)

Si, mais je t'aurais suggéré d'aller dîner à l'extérieur, pour éviter qu'on se marche sur les pieds… Enfin, si ça pose vraiment trop de problèmes, je peux la rappeler et annuler notre rendez-vous.

TANGUY

Ce serait pas mal, effectivement.

THOMAS

Ah ?… Bon, puisque tu insistes… Le souci, c'est que j'ai pas son numéro.

TANGUY

Vraiment ?

THOMAS

Je vais quand même vérifier… (Consultant un calepin.) Voyons voir… Sabrina… Samantha… Sandrine… Ah! voilà, je la tiens ! Enfin, pas encore… Alors : Sandy… 90-60-90… Non, ça, ça doit pas être son numéro.

TANGUY

Tu n'as pas son numéro, mais si je comprends bien, elle, en revanche, elle a mon adresse ?

THOMAS

Bah ouais…

TANGUY

Si j'ai bien compris, je n'ai guère le choix ?

THOMAS

(spontanément)

Oh ! mais on sera discrets, promis !

TANGUY

Il ne manquerait plus que ça !

THOMAS

Et tu verras, Sandy gagne à être connue !

TANGUY

(moqueur)

Eh ben, tu vois : tu as fini par te rappeler du prénom !

THOMAS

Ça valse tellement que j'ai beaucoup de mérite, crois-moi ! (Réfléchissant.) Une petite chose encore…

TANGUY

Je m'attends au pire.

THOMAS

Oh ! rien de bien grave ! J'ai simplement dit à Sandy que je l'invitais ici, chez moi.

TANGUY

Tant qu'à faire !

THOMAS

Le souci, c'est que c'était pas prévu que tu y sois.

TANGUY

Désolé.

THOMAS

Mais t'inquiète, je vais te faire passer pour un ami que j'héberge.

TANGUY

Allons donc !

THOMAS

C'est une bonne idée, non ?

TANGUY

Et tu as pensé à ce que tu lui diras quand elle verra mon nom sur la porte, gros malin ?

THOMAS

Rassure-toi, tout est prévu !

TANGUY

C'est-à-dire ?

THOMAS

En fait, c'est tout simple : j'ai dit à Sandy que je m'appelais Dubuisson !

TANGUY

Non !

THOMAS

Si ! Thomas Dubuisson… Tu vois, j'ai pris ton nom, mais j'ai quand même gardé mon prénom !

TANGUY

C'était la moindre des choses !

THOMAS

Et comme sur l'interphone d'en bas et sur ta porte, il n'y a écrit que T. Dubuisson, pas de souci ! En plus, ce système a le mérite de brouiller les pistes ; on ne sait jamais avec ces aventures d'un soir, faut être prudent, hein !

TANGUY

Franchement, tu pousses le bouchon un peu loin !

THOMAS

J'ai pas d'autre choix si je veux pêcher tranquille.

TANGUY

Pêcher, c'est le cas de le dire !

THOMAS

Mais attention : je respecte les quotas, moi ! Oh là ! Pas de pêche au thon, mais de la pêche sélective !

TANGUY

J'espère simplement qu'un jour ou l'autre, on ne te passera pas par-dessus bord, si tu vois ce que je veux dire.

THOMAS

(sûr de lui)

Quand tout est bien préparé, pas de danger !

TANGUY

Si le vieux loup de mer me le permet, j'ai moi aussi des petites choses à préparer.

THOMAS

Vas-y ! Fais comme chez moi ! (Tanguy a grimpé les escaliers. Thomas va se servir un verre au bar et s'installe sur le canapé. On sonne à l'interphone. Il appelle.) Tanguy ! On a sonné ! Tanguy ! Tanguy ! C'est pas vrai : jamais là quand on a besoin de lui ! (Il finit par décrocher l'interphone.) Oui ?… Ah ? Bon… Deuxième étage, à gauche en sortant de l'ascenseur.

(Thomas raccroche l'interphone et va finir son verre. On sonne à la porte. Thomas va ouvrir.)

ACTE I - SCÈNE 2

 

THOMAS, FORTUNÉ puis TANGUY

 

Un homme est sur le palier, des cartons en main et un casque sous le bras.

 

FORTUNÉ

Bonjour, je suis bien chez M. Dubuisson ?

THOMAS

(avec évidence)

Forcément, puisque c'est écrit sur la porte.

FORTUNÉ

Euh… oui… Et vous êtes M. Dubuisson, je suppose ?

THOMAS

Oui, enfin non… Disons que ça dépend pour qui…

FORTUNÉ

Ah ?… Je viens livrer les plats pour le dîner.

THOMAS

Les… Oui, oui, bien sûr.

FORTUNÉ

Je sais, j'ai presque une heure d'avance par rapport à l'heure prévue.

THOMAS

C'est pas grave. Entrez…

FORTUNÉ

(entrant)

Enfin, dans mon cas, vous devriez plutôt dire entrée ou dessert ! (Rigolant.) Entrée ou dessert ! Vous avez saisi le jeu de mots ?

THOMAS

Oui…

FORTUNÉ

Je le fais souvent quand je livre des repas.

THOMAS

(réalisant)

Si je comprends bien, ce n'est pas Tanguy qui cuisine.

FORTUNÉ

Vous dites ?

THOMAS

Non, non, rien… Remarquez, c'est bien de faire appel à des pros… Tanguy, c'est comme avec les filles : il n'a jamais été doué… Rien de tel que la pratique pour progresser !

FORTUNÉ

(ne comprenant pas trop)

Oh ! sûrement !

THOMAS

Finalement, c'est marrant : vous êtes là à cause de la cuisine, et moi à cause du Salon !

FORTUNÉ

Pardon ?

THOMAS

Cherchez pas.

FORTUNÉ

Je ne risque pas de trouver alors.

THOMAS

Dites-moi plutôt, enfin rappelez-moi, ce qu'il y a au menu.

FORTUNÉ

(déballant les plats)

Alors, j'ai ici les consommés.

THOMAS

Ça, c'est pas sûr qu'il va consommer, le Tanguy !

FORTUNÉ

Après, les quenelles sauce financière.