Les Chapardeurs

François SCHARRE

 

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux

75002 PARIS

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays

ISBN : 978-2-84422-906-9

© Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2013

NOTE SUR L'AUTEUR

Passionné de théâtre depuis vingt ans (quatre années passées au cours Simon) , François Scharre s'est depuis longtemps intéressé au rire sous toutes ses formes : les sketches, les blagues, les gags (sous quelles que formes qu'ils soient) , les films, et bien sûr les pièces de théâtre. Il a toujours aimé rire et faire rire.

 

"Les mécanismes qui amènent le rire ne peuvent pas être faux : le public ne rit que s'il a envie de rire. La comédie est une mécanique d'horlogerie."

FRANÇOIS SCHARRE

PERSONNAGES

THIERRY

ANNE

JÉRÔME

PIERRE-ÉDOUARD

CHARLES-HENRI

MME LAPIGNOL

MLLE LANGLOIS

DÉCOR

La scène est coupée en deux. Une cloison sépare les deux parties de la scène avec une porte : c'est l'entrée de l'appartement.

Une petite partie côté jardin : c'est le palier. Il y a de ce côté deux entrées : l'une pour monter dans les étages, l'autre pour descendre.

Sur le mur du palier, on voit en gros le chiffre 3 qui annonce l'étage de l'immeuble.

La plus grande partie de la scène côté cour : c'est l'appartement des

Delavalette, assez richement meublé. Sur le mur côté cour, un tableau.

Deux portes permettent de rejoindre le reste de l'appartement.

SCÈNE 1

 

THIERRY, ANNE, JÉRÔME

 

Au lever du rideau, la scène est vide. Arrivent alors sur le palier trois individus cagoulés, tout de noir vêtus. L'un a un sac à dos, le deuxième une mallette, le troisième un autre sac. Thierry retire sa cagoule et un pull noir qu'il fourre dans sa mallette; il se retrouve en chemise-cravate avec un pantalon noir.

 

THIERRY

Bon, les enfants, le premier et le second c'est terminé ! Jérôme, tu as refermé la porte derrière toi ?

JÉRÔME

(remontant sa cagoule comme un bonnet sur sa tête)

Oui, papa !

THIERRY

O. K. ! T'as posé une carte comme je t'avais dit ?

JÉRÔME

(grignotant du chocolat)

Ouais ! Je l'ai mise avec un magnet sur la porte du frigo.

THIERRY

Mais qu'est-ce que tu manges ?

JÉRÔME

Du chocolat !

THIERRY

Ça va pas, non ? Tu vas nous foutre des traces de doigts partout !

JÉRÔME

C'était pour me changer du mauvais goût que j'avais dans la bouche !

ANNE

Le mauvais goût ! Quel mauvais goût ?

JÉRÔME

Ben j'avais piqué une crème caramel au premier, j'ai commencé à la manger et j'avais pas vu qu'elle était périmée depuis un mois…

ANNE

Bien fait pour toi ! Mais gros malin, t'aurais pu t'en douter : les propriétaires sont sûrement en vacances pour tout le mois d'août.

JÉRÔME

J'ai failli gerber ! Alors j'me suis rabattu sur une tablette de chocolat au riz soufflé !

ANNE

La bouffe, ça te perdra !

JÉRÔME

Oui, mais le chocolat, ça me déstresse. Oh ! j'ai les chocottes, papa ! On va se faire gauler !

THIERRY

Écoute, Jérôme, c'est pas la première fois qu'on vide un immeuble, alors arrête d'avoir les foies parce que tu vas finir par nous foutre la trouille à nous aussi. Alors maintenant, tu vas t'occuper de l'appartement du sixième. Avec ta sœur, on reste là ! (À Anne qui a également retiré sa cagoule.) Anne, c'est bien au troisième qu'il crèche ton Pierre-Antoine ?

ANNE

Pierre-Édouard, papa ! Pierre-Édouard !

THIERRY

Oui ! Eh bien, Pierre-Antoine, Pierre-Édouard, avoue que je suis pas tombé bien loin ! Alors, c'est bien ici ?

ANNE

(regardant le nom sur la sonnette)

Delavalette, oui, c'est bien là !

THIERRY

Et son père c'est comment déjà son prénom ? CharlesÉdouard ?

ANNE

Non ! Charles-Henri, papa ! Le père de Pierre-Édouard, c'est Charles-Henri ! Ce n'est pourtant pas si compliqué !

THIERRY

(essayant de se souvenir)

D'accord, le père de PierreHenri, c'est Charles-Édouard, c'est ça ?

ANNE

Mais non ! Non ! Tu mélanges tout ! (Elle soupire.) Pff…

THIERRY

Mais moi je m'y perds aussi avec ces prénoms composés à la con. Ah ! les bourges ! Ils ont du fric, et il faut que ça se sente dès que tu prononces leur prénom. Tu avoueras qu'ils ne savent pas faire simple, les rupins !

ANNE

Le prénom composé ça fait riche, qu'est-ce que tu veux !

JÉRÔME

Tu vas t'embrouiller, papa, et tu vas nous faire piquer !

THIERRY

Bon, toi, tu arrêtes ou je vais t'en coller une ! (À Anne.) Il va nous foutre la poisse ce con ! (À Jérôme.) Et arrête avec ton chocolat, tu m'énerves !

JÉRÔME

(la bouche pleine)

Non, ça me déstresse, papa ! Oh ! ça y est, j'ai trouvé : t'as qu'à l'appeler Delavalette, le gus ! Comme ça pas d'embrouilles avec son prénom !

THIERRY

Ouais ! T'as raison, Jérôme. Pour une fois que tu as une bonne idée ! Comme ça, je suis sûr de pas me gourer, au moins.

ANNE

Au fait, j'ai dit à Pierre-Édouard que je m'appelais AnneBérénice.

JÉRÔME

(en rigolant)

Oh ! trop nul ! Pourquoi ? T'as honte de ton prénom ou quoi ?

ANNE

Mais non, pauvre crétin ! Je viens de te le dire : un prénom composé, ça fait plus classe. J'ai pensé que pour brancher un type comme ça, il valait mieux avoir l'air de son monde.

THIERRY

Bonne idée, ma fille ! Anne-Béatrice c'est très bien !

ANNE

Anne-Bérénice papa ! Pas Béatrice, Bé-ré-ni-ce !

THIERRY

Oui ! O. K. ! Anne-Bérénice ! J'essaierai de me souvenir.

JÉRÔME

(toujours en mangeant)

Oh là là ! Tu compliques tout, la frangine ! On va s'louper avec tes trucs de dernière minute à la con.

ANNE

Oh! toi, le trouillard… (Elle lui fait signe avec sa main.) Camembert, hein !

JÉRÔME

Oh ! l'autre, eh ! Comment elle me parle ? De toute façon, je le sens pas depuis le début ce coup-là.

THIERRY

(énervé)

Bon, monsieur "j'ai les j'tons", quand tu auras fini d'être négatif, on pourra peut-être avancer. (De plus en plus énervé.) Et puis file-moi du chocolat, parce que tu m'as stressé maintenant !

ANNE

Il faut leur faire croire que nous sommes de leur milieu. Alors un minimum de classe, s'il vous plaît, tous les deux ! Déjà, papa, tu remets ta veste, tu arranges ta cravate ! (Thierry sort une veste de costume de sa mallette, Anne sort une brosse de son sac.) Et un petit coup de brosse dans les cheveux ! Voilà ! C'est déjà mieux ! Eh, c'est quand même grâce à moi si on a eu le code de la porte.

THIERRY

Tiens, Jérôme, prends ça si tu n'arrives pas à ouvrir la serrure proprement. (Il lui tend un pied-de-biche qu'il tenait à la main.)

JÉRÔME

O. K. ! Mais je ne pense pas en avoir besoin; les serrures, tu sais bien que c'est ma spécialité. Eh, Anne ! T'es sûre qu'il n'y a personne au sixième ?

ANNE

Sûre ! Pierre-Édouard m'a fait des confidences l'autre jour au restaurant coréen. Je crois qu'il est fou amoureux, le coco. Par contre, Jérôme, tu fais gaffe en passant au cinquième, il paraît qu'il y a encore une vieille fille qui ne part jamais en vacances. C'est une pipelette qui emmerde tout l'immeuble.

JÉRÔME

Oh ! je le sens pas ! Les mauvais plans c'est toujours pour moi !

ANNE

Mais quel pétochard celui-là ! Tu ne vas pas me dire que tu as peur d'une bonne femme sans défense? En plus, elle est sûrement complètement sourde.

JÉRÔME

T'as qu'à y aller, toi !

ANNE

T'as les chocottes ! Tu fais ta chochotte ?

JÉRÔME

C'est malin !

ANNE

Reprends du chocolat si t'es stressé !

JÉRÔME

Pauvre naze !

ANNE

T'en as plus, c'est dommage, hein !

JÉRÔME

Eh ben, si ! J'en ai piqué six tablettes au premier, alors il m'en reste cinq !

THIERRY

C'est fini tous les deux, oui ? Un petit peu de confiance en toi, mon fils ! Depuis le temps qu'on fait ça, Jérôme, tu t'en es toujours très bien tiré. Mais je compte sur toi, cette fois-ci, pour ne pas piquer n'importe quoi. Pas comme la dernière fois !

JÉRÔME

Quoi la dernière fois ? THIERRY – Alors, les bijoux, le liquide et tout ce qui a de la valeur, d'accord. Mais on pique pas des bandes dessinées !

ANNE

Ni des crèmes caramel périmées !

JÉRÔME

Oh ! ça va toi, hein !

THIERRY

Ni les Kinder Surprise des gosses !

JÉRÔME

Oui, mais le chocolat…

THIERRY

(lui coupant la parole)

… ça te déstresse, on commence à le savoir ! Non, mais t'as pas honte ? Dans la famille Maréchal, on est Chapardeurs depuis quatre générations ! Mon grand-père, ton arrièregrand-père, Alphonse Maréchal, était bandit de grand chemin; mon père, ton grand-père, André Maréchal, a réussi à voler des généraux allemands pendant l'Occupation. Dans la famille, c'est une tradition : on ne vole que les riches ! On a une réputation à défendre, quand même. On ne t'a donc pas appris la morale à l'école ? C'est vrai, quoi ! Bon, tu te débrouilles pour que tout tienne dans un sac-poubelle de trente litres. Et pour la marchandise, tu fais comme on vient de faire aux deux autres appartements : tu laisses descendre le sac avec une corde par la fenêtre dans la grande poubelle de la cour.

JÉRÔME

J'ai toujours pas compris comment on va sortir la camelote de l'immeuble.

THIERRY

T'inquiète pas, j'ai mon plan ! Allez ! File, maintenant, et tu nous rejoins ici dès que tu as terminé. (Jérôme va pour remonter dans les étages.) Eh Jérôme ! Cagoule !

JÉRÔME

(redescendant sa cagoule sur son visage)

Ah oui ! Merde !

(Il sort.)

THIERRY

Tu es sûre qu'il y a un coffre-fort chez Pierre-HenriCharles-Édouard-machin-chose là ?

ANNE

Oui, papa ! Pierre-Édouard me l'a dit. On est dans un des quartiers les plus riches de Paris, et en plus, coup de chance, c'est le mois d'août, il n'y a personne. Alors c'est vraiment le bon plan cet immeuble !

THIERRY

C'est vraiment le bon plan, c'est toi qui le dis ! Mais il faut que j'opère quand le proprio est là. Et ça, j'ai jamais fait ! Alors c'est pas un bon plan du tout !

ANNE

Bon, papa, il est quinze heures ; on a rendez-vous, il faut y aller maintenant ! (Elle lui rajuste sa cravate.)

THIERRY

Vas-y ! Sonne ! (Il prend un accent très bourgeois.) Anne-Bérénice !

SCÈNE 2

 

THIERRY, ANNE, PIERRE-ÉDOUARD, CHARLES-HENRI

 

Anne sonne à la porte d'entrée. Au bout d'un instant, apparaît un jeune homme qui vient leur ouvrir. PIERRE-ÉDOUARD, très émotif et pas à l'aise du tout. – Bonjour ! Bonjour ! Écoutez… Ne restez pas là ! Entrez, je vous en prie.

 

ANNE

(en lui faisant la bise)

Bonjour, Pierre-Édouard. Ça va ? PIERRE-ÉDOUARD, rougissant. – Oh ! Anne-Bérénice, tu es très élégante comme toujours !

ANNE

Merci !

PIERRE-ÉDOUARD

Bonjour, monsieur. Vous êtes… ?

(Dès qu'il est devant les Delavalette, Thierry essaie de faire très bourgeois et prend un accent très stylé.)

THIERRY

Le père d'Anne-Béatrice… d'Anne-Bérénice ! Bonjour, jeune homme. PIERRE-ÉDOUARD, toujours pas à l'aise du tout. – Monsieur, si je puis me permettre… Je ne voudrais pas paraître trop familier… Les mots me manquent… Eh bien… je trouve votre fille… exquise ! Je suis également très heureux de faire votre connaissance aujourd'hui. Je ne sais comment vous remercier d'être venu l'accompagner.

THIERRY

Ce n'est rien, mon petit, ce n'est rien. (Il jette un coup d'œil autour de lui.) C'est un joli quartier, et vous n'êtes pas mal logé, dites-moi, ici.

PIERRE-ÉDOUARD

Oui, père a acquis cet appartement il y a maintenant dix ans pour être plus proche de son travail, vous comprenez ?

THIERRY

Oui, oui, oui ! Tout à fait ! Et dans quoi travaille-t-il exactement votre père ? PIERRE-ÉDOUARD, plutôt gêné. – Mon père… il travaille dans… dans l'administration… voilà… je n'ai… jamais vraiment su exactement ce qu'il y faisait.

THIERRY

C'est souvent le cas avec l'administration : beaucoup de gens y travaillent et on ne sait jamais exactement ce qu'ils y font. On ne sait même pas s'ils y font quelque chose, d'ailleurs ! (Il rigole tout seul.) Non ! Je plaisante, mon ami, je plaisante !

ANNE

Moi, je trouve que c'est vraiment super-classe chez toi.

PIERRE-ÉDOUARD

Merci, Anne-Béré. Toujours un mot gentil… Asseyez-vous. Vous désirez boire un cocktail ? un rafraîchissement ?

THIERRY

(oubliant son accent)

Moi, ce sera un p'tit jaune…

PIERRE-ÉDOUARD

Un petit jaune ?

THIERRY

(se reprenant)

Un Ricard "siouplait", sans glace !

ANNE

Moi, je prendrais bien un gin tonic si tu as.

PIERRE-ÉDOUARD

Bien sûr, bien sûr ! Je vous sers cela tout de suite.

THIERRY

Alors vous faites des études dans quel domaine, mon jeune ami ?

PIERRE-ÉDOUARD, gêné. – Eh bien, je prépare un concours… Mais je n'aime pas en parler… Rien que de prononcer le mot "concours", ça me glace le sang ! (Il leur sert les boissons.)

THIERRY

Merci Pierre… heu… Pierre… ?

PIERRE-ÉDOUARD

… Édouard. Pierre-Édouard, monsieur. Mais vous pouvez m'appeler Pierre-Éd.

THIERRY

Eh bien, merci, Pierre-Éd !

ANNE

Merci !

PIERRE-ÉDOUARD

Je vais aller voir si père est dans le petit bureau. Je reviens dans un instant. (Il sort. Thierry pose son verre et se lève d'un bond.)

THIERRY

(sans accent bourgeois)

Ah! dis donc, il a l'air coincé du derrière Pierre-machin, là ! Il a avalé un parapluie ou quoi ? (Imitant Pierre-Édouard.) "Je vais aller voir si père est dans le petit bureau." Bon, allez, Anne ! Surveille, et dis-moi quand tu le vois revenir. Je vais essayer de trouver ce coffre-fort.

ANNE

Tu es vraiment obligé de prendre cet accent bizarre ?

THIERRY

Quoi ? Ce n'est pas toi qui as dit que tu voulais que j'aie l'air classe ?

ANNE

J'avais dit classe, pas ridicule !

THIERRY

Moi je trouve que c'était plutôt réussi mon imitation du bourgeois du 16e.

ANNE

Oui, alors dans ce cas, il faudrait que tu aies les manières qui vont avec.

THIERRY

C'est-à-dire ?

ANNE

Eh bien, que tu ne marches pas comme un plouc déjà, mais avec du style dans la démarche. (Elle fait quelques pas pour lui montrer.) On redresse le dos, on cambre les reins… Comme ça, tu vois ! On se donne de la contenance. On essaie d'être un peu plus précieux.

THIERRY

Non, mais je ne vais pas marcher comme une tapette, quand même !

ANNE

Pour le vocabulaire, c'est la même chose. On ne dit pas "une tapette" mais "un gay". On ne dit pas "un p'tit jaune", t'es pas au bistrot du coin !

THIERRY

Je me suis repris, t'as vu ? J'ai demandé un Ricard après.

ANNE

Ah oui ! "Un Ricard siouplait" ! Alors ça, ça fait classe ! On est dans le grand monde ici, on demande un martini dry, un whisky-soda ou un Malibu ananas.

THIERRY

Ah oui ! D'accord ! Alors chez les riches, même les apéros portent des doubles prénoms ! Oui, bon, pour l'instant j'ai autre chose en tête, là, tu vois.

(Il fouille et cherche pour trouver le coffre-fort. Anne surveille la porte par où est sorti Pierre-Édouard.)

ANNE

Attention, les voilà !

(Ils retournent vite s'asseoir en prenant des poses qu'ils croient être naturelles et décontractées. Pierre-Édouard revient précédé de son père.) CHARLES-HENRI, avec un accent très snob. – Bonjour, mademoiselle. (Il lui fait un baisemain.) Vous êtes Anne-Bérénice, sans doute, si j'en crois la description que mon fils m'a faite de vous.

ANNE

(se levant)

Oui, c'est cela. Bonjour, monsieur.

CHARLES-HENRI, à Thierry, en lui serrant la main. – Charles-Henri Delavalette.

THIERRY

(imitant l'accent de Charles-Henri)

Alphonse-André de La Roche-Baignaud.

CHARLES-HENRI

De La Roche-Baignaud ? Vous n'êtes pas de famille avec les de La Roche-Baignac par hasard ?

THIERRY

(essayant de suivre les conseils de sa fille en ce qui concerne sa démarche et sa gestuelle)

Du tout, du tout ! L'origine de notre nom de famille vient des de La Roche-Pinchard du côté de mon arrière-arrière-grand-père paternel qui a épousé une Baignaud du Pontais en 1794 après la Révolution. Depuis, nous nous appelons de La Roche-Baignaud pour faire plus simple, vous comprenez ?

CHARLES-HENRI

Vous avez raison, pas de chichis ! Moi aussi j'ai horreur des chichis. Pierre-Édouard, pourquoi n'irais-tu pas faire visiter ton loft à Anne-Bérénice ?

PIERRE-ÉDOUARD

Bonne idée, père ! Si M. de La Roche-Baignaud est d'accord, bien sûr !

THIERRY

Pardon ?

PIERRE-ÉDOUARD

Vous permettez, monsieur, que j'emprunte votre fille ?

THIERRY

Adamo !

PIERRE-ÉDOUARD

Plaît-il ?

THIERRY

Je disais : ce n'est pas de vous cette réplique. (Comme Pierre-Édouard ne comprend pas.) C'est pas grave, Pierre-Éd, c'est pas grave !

PIERRE-ÉDOUARD

Je vous demandais si vous accepteriez que j'enlève Anne-Bérénice dans mes appartements. En tout bien tout honneur, naturellement !

THIERRY

Alors si c'est en tout bien tout honneur, j'accepte ! Enlevez, mon ami, enlevez !

PIERRE-ÉDOUARD

Merci infiniment. Viens, Anne-Béré, je vais te faire visiter mes dépendances.

ANNE

Cool !

(Ils sortent tous les deux.)

CHARLES-HENRI

Mais dites-moi, votre fils ne devait-il pas vous accompagner ?

THIERRY

Jérôme… heu… Jérôme-Albert n'a pas pu se libérer. Il travaille encore à l'heure qu'il est. Mais il va nous rejoindre dès qu'il aura terminé. Il ne devrait pas en avoir pour trop longtemps.

CHARLES-HENRI

Très bien ! Et où travaille-t-il votre fils, si je ne suis pas indiscret ?

THIERRY

Il fait des recherches au sixième. (Se reprenant.) Pardon ! Je veux dire il travaille… dans la recherche… dans le 6e… arrondissement. Rue Dauphine !

CHARLES-HENRI

Un fils dans la recherche ! C'est épatant, ça ! Et dans quel domaine exactement ces recherches ?

THIERRY

Eh bien, écoutez, ça dépend. Il prend ce qu'il trouve… Enfin, disons, quand on cherche, on ne fait pas le difficile. Mais lui c'est plutôt l'informatique, l'électronique; les nouvelles technologies, quoi ! Ce sont tout de même des valeurs sûres. Comme cela, il est plus facile de revendre le fruit de ses recherches.

CHARLES-HENRI

Oui, oui, certainement, mais dans ce domaine, il faut aller vite pour ne pas se faire dépasser par la concurrence.

THIERRY

Oui, vous avez raison ! C'est vrai que, dernièrement, une de ses trouvailles lui a laissé un mauvais goût dans la bouche.

CHARLES-HENRI

Un mauvais goût ? Je ne comprends pas !

THIERRY

C'est une manière de parler. Sa trouvaille était périmée, alors il s'est retrouvé chocolat comme on dit !

CHARLES-HENRI

Mais tout de même, il doit être fier de son métier, ce garçon ?

THIERRY

Oh ! vous savez, il n'est pas très sûr de lui ! Il se remet sans cesse en question, il a tout le temps peur d'échouer.

CHARLES-HENRI

Mais il faut l'encourager, l'aider à se dépasser !

THIERRY

Mais je lui disais encore tout à l'heure : un petit peu de confiance en toi, mon fils !

CHARLES-HENRI

Quand on est jeune, il faut foncer, briser les murs, défoncer les portes !

THIERRY

Alors briser les murs quand même pas, mais pour les portes, ça il n'y pas de problème, il se débrouille pas mal !

CHARLES-HENRI

Ils sont bien tous pareils. Regardez, PierreÉdouard par exemple est très très émotif, et pour le métier qu'il va faire c'est plutôt ennuyeux !

THIERRY

Et dans quelle branche veut-il aller votre fils ?

CHARLES-HENRI

Eh bien, il ne veut pas trop que j'en parle, mais il va sûrement suivre mes pas.

THIERRY

Dans l'administration aussi alors ?

CHARLES-HENRI

C'est ce qu'il vous a dit ? Eh bien, on peut dire ça !

THIERRY

Oui ! Il avait l'air de ne pas trop savoir ce vous faisiez de vos journées.

CHARLES-HENRI

Il m'a fait promettre de ne pas vous parler de mon travail, alors je vais tenir ma promesse. (Le téléphone sonne.) Excusez-moi ! (Il décroche.) Allô !… Oui… Bonjour, madame Lapignol ! (À Thierry.) C'est ma voisine du cinquième ! (Au téléphone.) Qu'est-ce que je peux faire pour vous, madame Lapignol ?… Comment ?… Vous avez entendu du bruit au-dessus de chez vous ? Eh bien, écoutez madame, allez dire à vos voisins du sixième qu'ils fassent moins de bruit et puis voilà… Comment ?… Ils sont en vacances aux Seychelles pour tout le mois d'août ? (Thierry, dans le dos de Charles-Henri, sort son portable et tape un SMS.) Je pense que vous vous faites des idées, madame Lapignol, notre immeuble est sécurisé. Il n'y a jamais eu d'effraction dans la maison et ce n'est pas près d'arriver. Allez ! Au revoir, madame ! (Il raccroche.)

THIERRY

(rangeant son portable)

Un problème de voisinage, monsieur Delavalette ?

CHARLES-HENRI

Non, c'est seulement ma voisine du cinquième, Mme Lapignol, qui est sans arrêt sur le qui-vive. Le moindre mouvement dans l'immeuble et la voilà sur la défensive. Nous sommes dans un quartier très calme, vous savez. Nous devons être dans un des arrondissements où les vols ont le plus fortement diminué depuis ces cinq dernières années.

THIERRY

Eh bien, je crains, hélas, que ces chiffres ne soient en augmentation d'ici peu !

CHARLES-HENRI

Comment pouvez-vous dire ça ? Vous êtes dans la police ?

THIERRY

Ah non ! Non ! Sûrement pas ! En tout cas, vous ne risquez rien avec votre porte blindée. Fichet, c'est une bonne marque !

CHARLES-HENRI

Effectivement !

THIERRY

Surtout celle-là, la G372 : cinq points d'ancrage, neuf millimètres de blindage. Pas facile à forcer !

CHARLES-HENRI

Mais vous avez l'air de vous y connaître, dites-moi ?

THIERRY

Ah oui ! Je suis même un spécialiste !

CHARLES-HENRI

Vous travaillez dans la porte blindée ?

THIERRY

(essayant de rattraper son erreur)

Hein ?… Heu… non, pas exactement ! Ceci dit, vous n'êtes pas loin !

CHARLES-HENRI

Laissez-moi deviner ! Vous êtes dans les assurances, peut-être ?

THIERRY

(profitant de l'occasion)

Voilà ! C'est ça ! Dans les assurances ! Les portes blindées et les coffres-forts, c'est ma spécialité, en quelque sorte.

CHARLES-HENRI

Il faudra me donner vos coordonnées, parce que mon assurance est horriblement chère et je suis prêt à venir dans votre compagnie. Quel est le nom de cette compagnie, d'ailleurs ?

THIERRY

Hein ! Quelle compagnie ? Ah oui ! Eh bien… c'est la DLRB Assurance.

CHARLES-HENRI

Jamais entendu parler.

THIERRY

C'est normal, c'est parce que c'est une compagnie assez récente, voyez-vous, je l'ai créée l'année dernière !

CHARLES-HENRI

Et que signifie DLRB ?

THIERRY

Eh bien… de La Roche-Baignaud, bien sûr !

CHARLES-HENRI

Ah ! mais oui ! Suis-je bête !

THIERRY

Mais non ! Mais non ! Vous ne pouviez pas savoir !

CHARLES-HENRI

Alors vous vous êtes lancé comme ça dans le monde de l'assurance ?

THIERRY

Ah non ! Non ! J'étais déjà directeur d'agence chez Assurance 2000, et suite à un dégraissage massif, j'ai été "remercié" comme ils disent. Ils pratiquent des prix exorbitants et, malgré cela, pour satisfaire les actionnaires, ils licencient. Eh oui ! À notre époque, plus on dégraisse chez les employés, plus on engraisse chez les patrons !

CHARLES-HENRI

Tous des voleurs ces assureurs !

THIERRY

Vous ne croyez pas si bien dire !

(Jérôme arrive sur le palier en courant. Il retire sa cagoule, range le pied-de-biche et retire son pull noir qu'il fourre dans son sac. Il est essoufflé.)

CHARLES-HENRI

Non, je vous taquine ! Et alors vous couvrez quel secteur géographique ?

THIERRY

Ah ! eh bien, nous écumons tous les quartiers friqués de Paris. Enfin… je veux dire… nous assurons les quartiers aisés de la capitale.

CHARLES-HENRI

Et quel est votre slogan ?

THIERRY

Mon slogan ?

CHARLES-HENRI

Oui, pour communiquer, vous avez bien un slogan ! Comme "Zéro tracas, zéro blabla" !

THIERRY

Ah oui ! Oh ! eh bien… (Il cherche.) Mon slogan est très simple : "Pour les vols, nous, on assure".

SCÈNE 3

 

THIERRY, CHARLES-HENRI, JÉRÔME, MME LAPIGNOL

 

Dès qu'il est prêt, Jérôme sonne à la porte. Il est toujours essoufflé.

 

CHARLES-HENRI

Oui, effectivement, c'est très direct. Excusez-moi, c'est peut-être votre fils. Il va ouvrir la porte. Bonjour ! Laissez-moi deviner : vous êtes monsieur de La Roche-Baignaud junior, sans doute ?

JÉRÔME

(essoufflé)

Heu… non ! Moi, c'est Jérôme !

CHARLES-HENRI

Vous avez raison, pas de chichis. (Il lui serre la main.) Charles-Henri Delavalette, pour vous servir !