UN PETIT DÎNER À DEUX ?

Gérard LEVOYER

 

Éditions ART ET COMÉDIE

3,

rue de Marivaux 75002 PARIS

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-84422-882-6 © Éditions théâtrales

 

ART ET COMÉDIE 2013

NOTE DE L'AUTEUR

Avec cette pièce, j'ai essayé d'écrire un vrai divertissement dans le plus pur style "rions du malheur des autres". Car c'est bien connu, le bonheur des autres n'est acceptable qu'à condition de lui mettre des bâtons dans les roues et qu'il finisse par tourner au vinaigre. Il faut reconnaître que ce n'est pas humain d'être heureux dans une société comme la nôtre, qu'on a plus souvent l'occasion d'avoir la paupière lourde, les épaules tombantes et les cernes sous les yeux. Alors deux individus qui rayonnent, s'embrassent et se disent des mots d'amour, ça agace. On se dit que ça ne durera pas. Qu'ils finiront par divorcer comme les autres. Qu'elle en aura assez de ramasser ses chaussettes qui traînent. Qu'il en aura plein le dos de passer ses samedis dans les magasins à attendre la fin des essayages de madame. C'est certain, un jour, un mot sera dit plus haut, plus fort, plus cru ; un jour, il y aura un dérapage, un reproche, une injure, une baffe, des pleurs peut-être et une nuit à l'hôtel du dos tourné. Ah ! ah ! Ce qu'on jubilera ce jour-là ! On l'avait bien dit ! On sait ce que ça cache le bonheur des autres. Vraiment pas la peine de l'afficher au nez des autres, sans pudeur, non mais ! En fait, si j'ai écrit une comédie qui prend un malin plaisir à se moquer du bonheur des autres, c'est sûrement parce que j'en suis jaloux… Oui, sûrement… Oh là là ! Est-ce possible ?… Bon, vite, je file à mon ordinateur pour écrire une comédie qui se moquera des gens qui sont jaloux du bonheur des autres, ça équilibrera !

GÉRARD LEVOYER

PERSONNAGES

DELPHINE : Femme énergique, dynamique et qui s'enflamme très vite.

RAPHAËL : Homme plutôt gentil, un peu faible, trouillard. Il travaille dans un magasin de vêtements de luxe.

SYLVIE : L'ex de Raphaël. Petite femme du genre fofolle. Tout est prétexte à rire pour elle. Elle passe très rapidement du rire aux larmes. Elle est hyper écolo, mais de façon anarchique et irraisonnée.

JÉRÔME : Le nouveau de Sylvie. Grand type, peut-être un peu fort. Sympathique, jovial, aime la bouffe, le bricolage et la rigolade. Travaille au rayon fruits et légumes d'Auchan.

LUC : L'ex de Delphine. Type mou, lymphatique, dépressif, suicidaire. Critique tout mais ne construit rien. Pas d'humour et susceptible. En un mot : la plaie. Mais il reste gentil et du coup les gens hésitent à le bousculer.

RENÉ : Le papa de Delphine. Un type un peu âgé, pète-sec, buriné, le type du genre vieux baroudeur. Il n'a d'égard pour personne, bouscule tout et déborde d'un sans-gêne insupportable.

LAETITIA : La filleule de Jérôme. Une jeune fille atteinte de narcolepsie, c'est-à-dire qu'elle s'endort à tout moment et n'importe où.

DÉCOR

Une grande salle à manger avec une porte donnant sur la partie chambre, une sur la salle de bains, et une autre qui est la porte d'entrée. Une cuisine à l'américaine ouverte sur la salle à manger. Nous sommes au quatrième étage d'un immeuble bourgeois.

 

(Au début de la pièce, on voit que la table de la salle est dressée pour un petit dîner de fête. Il y a une nappe gaie, des bougies, le couvert est à plusieurs assiettes. Sur l'étagère qui sépare la cuisine de la salle à manger, il y a une bouteille de champagne débouchée et deux coupes déjà entamées. Delphine est à quatre pattes. Elle passe la serpillière sur le sol et l'essore dans un seau. Raphaël, lui, regarde le plafond et déplace une cuvette. Apparemment ils sont victimes d'un dégât des eaux mais restent très calmes, très enjoués.)

 

RAPHAËL

(après un fou rire)

Le pire, c'est qu'elle lui a répondu : "Je ne sais pas, je n'ai pas réfléchi, madame !" "Madame" ! Tu te rends compte ?

DELPHINE

À Benjamin ?

RAPHAËL

(hilare)

Ouiiiii !

DELPHINE

Oh ! il a pas dû le prendre bien !

RAPHAËL

Tu le connais. Il a pincé son petit bec en cul-de-poule, il a pris ses cheveux longs d'une main nerveuse et il les a balancés sur son épaule en disant : "Eh ben, maintenant, réfléchissez!" Alors là, la pauvre femme s'est aperçue de son erreur, elle est devenue rouge comme un cul de babouin et elle a bafouillé : "Oh ! excusez-moi mad… mad… mad… monsieur !"

DELPHINE

J'aurais pas aimé être à sa place.

RAPHAËL

Laquelle ? Celle de Benjamin ou du mons… mons… mons… de la dame ?

(Ils rient.)

DELPHINE

(gentiment)

T'es bête !

(Raphaël prend le seau de Delphine et le vide dans le sien. Puis il se déplace vers la cuisine pour le vider.)

RAPHAËL

Dis donc, c'est le sixième, non ?

DELPHINE

Sais pas ! Pas compté.

RAPHAËL

Ça coule toujours ?

DELPHINE

On dirait pas.

RAPHAËL

Je vais laisser le seau en dessous, au cas où ça fuirait encore un peu.

DELPHINE

Elle est bien gentille, ta femme, mais elle ne nous facilite pas la vie.

RAPHAËL

Dis pas ma "femme", c'est plus ma femme.

DELPHINE

Eh si ! Tant que vous ne serez pas divorcés, ce sera toujours ta femme.

RAPHAËL

Delphine, tu sais bien qu'il y a le livret de famille mais il y a aussi le cœur. Et dans mon cœur, c'est toi ma femme.

DELPHINE

Je le sais, je te fais marcher.

RAPHAËL

Oh ! toi toi toi ! Tu sais que je t'aime, toi ?

DELPHINE

Et tu sais que ça fait un an, pile-poil, et que c'est comme si c'était hier, pour moi ?

RAPHAËL

Pareil pour moi !

(Ils s'embrassent comme des gamins.)

DELPHINE

N'empêche, ça tombe mal.

RAPHAËL

Ah non ! Ça tombe bien ! Six seaux ! (Ils rient.)

DELPHINE

(pousse un cri)

Aaaaah ! Vite ! (Ils courent jusqu'à la table et la déplacent d'un bon mètre.) Heureusement que c'est pas tombé sur notre petit dîner d'amoureux. Quelle idée de bricoler à huit heures du soir !

(Raphaël monte sur une chaise pour passer une serpillière au plafond à l'aide d'un balai, ou alors il place la cuvette à la place de la table.)

RAPHAËL

Tu sais bien que c'est pas Sylvie, c'est Jérôme.

DELPHINE

(chantant)

"Oui, c'est moi, Jérôme, non je n'ai pas changé…"

RAPHAËL

Eh non, pas changé du tout, une vraie calamité ! Non, mais quelle idée de faire passer le tuyau de vidange de la machine à laver devant la porte des W.-C. ! Monsieur va faire un petit pipi et crac ! on se récupère l'eau savonneuse !

DELPHINE

Ça aurait pu être pire. T'imagines si c'était le tuyau du Sanibroyeur qui s'était déboîté ?

RAPHAËL

Je pense qu'il faudrait offrir des stages de bricolage à Jérôme ! Ce type adore bricoler mais il n'a aucun sens rationnel. Tu te souviens de ses étagères de la salle de bains ? Cinq centimètres de différence entre le côté gauche et le côté droit. Zou ! tout partait dans la baignoire.

DELPHINE

Et son antenne parabolique ! Il captait la gendarmerie mais aucune chaîne nationale. (Ils sont morts de rire.) Quand je pense qu'il a failli être inculpé d'espionnage… Jérôme ! Le responsable du rayon fruits et légumes de chez Auchan !

RAPHAËL

Dis pas de mal d'Auchan, j'y ai fait mes premières armes au rayon vêtements.

DELPHINE

Je sais, Sylvie fait toutes ses courses chez Auchan, même ses hommes elle les prend là.

RAPHAËL

Bon, si on arrêtait de parler de mon ex ?

DELPHINE

Je veux bien, moi, mais on peut dire qu'elle n'est jamais très loin. Te quitter pour emménager au-dessus avec son nouveau mec, c'est petit-petit comme changement.

RAPHAËL

Il habitait déjà là avant notre séparation. Je pouvais pas savoir qu'elle allait me quitter pour le voisin du dessus.

DELPHINE

D'accord, mais c'est pas vraiment de la séparation quand on se croise tous les matins et tous les soirs dans l'ascenseur.

RAPHAËL

Je croyais que tu les aimais bien…

DELPHINE

Oui, d'accord, ils sont sympas, rigolos, gentils, on se rend des services de temps à autre…

RAPHAËL

C'est mieux que de se faire la gueule.

DELPHINE

Oui, d'accord, mais bon… Jérôme, il est lourd.

RAPHAËL

Bon, ma bibiche, on arrête de se chamailler le jour du premier anniversaire de notre rencontre ?

DELPHINE

On arrête.

RAPHAËL

Mougnou-mougnou ?

DELPHINE

Mougnou-mougnou !

(Ils s'approchent l'un de l'autre et se frottent le museau en faisant "mougnou-mougnou", puis ils s'enlacent et s'embrassent. Un type costaud, en salopette, entre sans faire de bruit. Il les regarde en rigolant puis frappe trois fois dans le vide.)

JÉRÔME

Toc, toc, toc !

(Raphaël et Delphine sursautent.)

RAPHAËL

Qu'il est bête celui-là !

JÉRÔME

(sur un ton bêta)

Cou-cou-c'est-moi !

DELPHINE

On t'a jamais dit que le bouton, à côté de la porte, c'était une sonnette ? Et qu'on appuie dessus avant d'entrer ?

RAPHAËL

Et d'abord, comment tu as fait pour entrer ? Il faut une clé !

JÉRÔME

J'avais pas fermé en sortant. (Il rigole en les regardant.)

DELPHINE

T'es revenu pour te foutre de notre tête ?

JÉRÔME

Mougnou-mougnou… hé, hé, hé… (Delphine hausse les épaules et passe dans le coin-cuisine. Jérôme scrute le plafond.) Vous avez de la chance, ça vous fait une fresque au plafond. J'ai bien envie de la signer "Michel-Ange" !

DELPHINE

Te crois pas obligé, ça ferait chuter sa cote.

JÉRÔME

Ça a fui encore longtemps après que je sois parti ?

RAPHAËL

Oh ! cinq bonnes minutes !

JÉRÔME

Normal, j'ai laissé couler encore cinq minutes, on était presque arrivé à "essorage".

DELPHINE

T'as bien fait, ça aurait été dommage de ne pas nous envoyer tout le contenu.

RAPHAËL

J'en ai eu six seaux.

JÉRÔME

Oh! oh! oh! T'exagères pas un peu ? C'est pas plutôt cinq seaux et demi ?

RAPHAËL

Oui, peut-être. Le dernier n'était pas rempli.

JÉRÔME

J'aime mieux ça. Le vendeur m'a dit cinquante-cinq litres par lavage. Vous, vous êtes au moins à cent vingt, cent trente litres avec votre machine. C'est pas bien ! Vous êtes pas écolos. Le double de nous. Et puis vous vous rendez compte, si vous avez un jour une fuite, les dégâts en dessous ? Cent trente litres de flotte ! À la place du type, je ferais la gueule.

DELPHINE

Tandis que nous on est super heureux !

JÉRÔME

Et la flotte, vous en avez fait quoi ?

RAPHAËL

Comment ça, qu'est-ce qu'on en a fait ? On l'a jetée!

JÉRÔME

(catastrophé)

Vous l'avez jetée ? Oh là là! La boulette !

RAPHAËL

Eh bien, oui ! Qu'est-ce que tu voulais qu'on en fasse ?

JÉRÔME

Mais c'est pas écolo ! Vous jetez de la flotte qui n'a servi qu'une fois ! On pouvait la recycler.

DELPHINE

T'es pas sérieux, là ?

JÉRÔME

Sylvie va être furieuse. Elle qui comptait dessus pour la filtrer et prendre un bain ce soir…

DELPHINE

Eh bien, ça nous évitera de prendre l'eau de la baignoire sur la tête.

RAPHAËL

Attends, attends. Comment vous faites pour recycler de l'eau… en appartement ? Je me sens terriblement concerné d'un seul coup…

JÉRÔME

Tu veux que je te dise ? J'ai installé une machine…

RAPHAËL

(le coupe)

Ah non ! C'est pas vrai ! Il a installé une machine ! On va vivre avec les chutes du Niagara en permanence au-dessus de notre tête !

DELPHINE

Jérôme, faut que t'arrêtes !

JÉRÔME

(éclate de rire)

Mais je déconne ! Ah ! vous marchez à tout, vous !

RAPHAËL

Je ne suis pas certain d'apprécier toutes tes blagues, Jérôme.

DELPHINE

J'ai failli dire un gros mot, mais je me suis retenue pour rester polie.

JÉRÔME

Parce que tu connais des gros mots, toi ?

DELPHINE

Connard !

JÉRÔME

(furetant)

Alors, on se fait un petit souper en amoureux ?

DELPHINE

Non, un dîner. On dîne à vingt heures et on soupe à minuit. Mais on ne va pas attendre minuit pour se mettre à table.

JÉRÔME

(gourmand)

Mais c'est qu'il y a plein de bonnes choses, dites-moi !

RAPHAËL

Pour deux ! Tu as remarqué ? Tout marche par deux.

JÉRÔME

Sauf les cahouètes, y en a au moins trois mille. Vous attendez pas trois mille personnes ?

(Et sans attendre, il plonge la main dans les arachides et s'en sert une poignée.)

DELPHINE

Bon, écoute, je peux te faire un sandwich si tu crains de mourir de faim entre le quatrième et le cinquième, mais laisse-nous, s'il te plaît, notre petit frichti.

RAPHAËL

File… (Il montre le plafond.) … pendant qu'il ne pleut plus !

(À ce moment précis retentit une musiquette rigolote et un peu nunuche. C'est le portable de Jérôme.)

JÉRÔME

Ah ! pardon ! Excusez-moi, un appel de l'Élysée. Encore le président qui me réclame. Allô ! (Il écoute ce qu'on lui dit et ne fait que grommeler des "oui, oui, d'accord" tout en se gavant de cacahouètes, jusqu'à ce que Delphine retire le bol de cacahouètes et le remplace par le petit pot de sel -ou autre-. Machinalement, Jérôme se sert, s'étouffe et recrache. Il place sa main sur le portable.) Vous êtes cons! C'est super important! (La conversation dure encore un petit moment. Delphine et Raphaël ont repris leurs coupes de champagne et trinquent. Ils se moquent de Jérôme qui continue à cracher et réclame à boire. Mais ils ne lui donnent rien. Jérôme raccroche.) Merde.

DELPHINE

Eh bien, voilà. Maintenant que l'Élysée est rassuré sur l'avancement de ton petit Watergate perso, tu vas pouvoir regagner ton chantier. Merci Jérôme.

RAPHAËL

Sylvie doit s'inquiéter. Tu devrais remonter avant qu'elle ne prévienne la police de ta disparition.

JÉRÔME

Vous voulez pas savoir ce que c'était ?

DELPHINE et RAPHAËL

Non, non, non, surtout pas !

JÉRÔME

C'est ma copine Sonia, celle qui travaille chez un huissier.

RAPHAËL

(poussant Jérôme vers la sortie avec l'aide de Delphine)

Ah! Sonia ! Super !

DELPHINE

On s'en fout, Jérôme.

JÉRÔME

Elle me prévenait que demain, à l'aube, ils vont faire une saisie.

DELPHINE

(s'en foutant totalement)

Oh ! c'est bien, ça…

RAPHAËL

En même temps c'est son boulot, non ?

JÉRÔME

Chez moi ! Au-dessus ! Ils vont venir tout nous piquer.

DELPHINE

C'est pas grave. Ils verront bien que c'est une erreur.

RAPHAËL

Mais oui ! Soit ils ont une mauvaise adresse, soit c'est un homonyme.

JÉRÔME

Mais non, c'est bien pour moi. J'ai fait le con !

RAPHAËL

C'est pas nouveau.

DELPHINE

On ne saisit pas les gens pour une connerie.

JÉRÔME

Je paye plus mes factures depuis six mois.

RAPHAËL

Oh non !

DELPHINE

Pourquoi tu payes plus ?

JÉRÔME

Plus d'argent. Le voyage au Népal m'a tout pompé.

DELPHINE

Pourtant, à cinq mille mètres d'altitude, c'est difficile de claquer son fric.

RAPHAËL

Ils ont installé des machines à sous sur les pentes de l'Everest ?

JÉRÔME

Sylvie est tombée amoureuse d'une lamaserie en ruine. On l'a achetée, on va la retaper et faire chambre d'hôtes.

RAPHAËL

Au Népal ?

DELPHINE

Oh ! le bon plan foireux !

JÉRÔME

On n'a plus un radis. Merde, merde, merde ! Heureusement que Sonia m'a prévenu.

DELPHINE

Mais oui, elle n'a qu'à gratter ton nom sur la feuille et le remplacer par un autre.

RAPHAËL

Allez, bonsoir Jérôme.

JÉRÔME

Je boirais bien quelque chose de fort avant de remonter.

RAPHAËL

Non, ça va te couper les pattes.

DELPHINE

Va plutôt demander à Sylvie de te faire un Viandox. (Ils le poussent dehors, referment la porte. Soufflent. Et s'écroulent de rire.) Une lamaserie au Népal !

RAPHAËL

Dans le genre grosse connerie, on fait pas mieux.

DELPHINE

Qui va aller passer son mois d'août au Népal…

RAPHAËL

… dans une maison retapée par Jérôme ? Avec la neige qui tombe dans la salle de bains et les grizzlis qui s'invitent au barbecue !

DELPHINE

Y a pas de grizzlis, mon cœur, mais des yacks qui puent, oui.

RAPHAËL

Quelle idée ! Mais quelle idée !

DELPHINE

Bon, c'est pas notre problème. Pensons à nous, maintenant. Bon anniversaire mon chouchou.

RAPHAËL

Bon anniversaire ma pépette.

DELPHINE

Qui c'est-y qui va se faire une jolie petite fête d'amour ?

RAPHAËL

C'est nous ! Et qui c'est-y qui va se finir la bouteille de champagne et chanter des chansons coquines ?

DELPHINE

C'est moi ! Et qui c'est-y qui aime ça et qui devient lubrique et excité comme un lémurien en rut ?

RAPHAËL

C'est moi !!!

(Raphaël gratte le sol avec un pied comme le fait un cheval et se rue sur Delphine pour l'embrasser sauvagement. Ce faisant, il renverse le champagne de sa coupe.)

DELPHINE

Attention, tu renverses par terre !

RAPHAËL

On s'en fout, c'est déjà mouillé.

DELPHINE

Quand même !

RAPHAËL

Et puis le champagne ne tache pas.

DELPHINE

Dans ce cas…

(Elle renverse sa coupe. Ils sont morts de rire.)

RAPHAËL

Mougnou-mougnou ?

DELPHINE

Mougnou-mougnou ! (Ils s'approchent l'un de l'autre et se frottent le museau en faisant "mougnou-mougnou", puis ils s'enlacent et s'embrassent. À cet instant, on sonne à la porte.) Ah non ! Zut ! On peut jamais être tranquille !

RAPHAËL

Je parie que c'est encore Jérôme. On n'ouvre pas.

(Nouveau coup de sonnette.)

DELPHINE

Viens ! On va mettre de la musique, on dira qu'on n'a pas entendu.

(Elle allume la chaîne et met de la musique. Nouveau coup de sonnette.)

RAPHAËL

Ah ! il est lourd ! Il ne comprend pas qu'on a envie d'être seuls.

(Plusieurs coups de sonnette brefs mais insistants.)

DELPHINE

C'est peut-être pas lui. Regarde par le judas.

RAPHAËL

(à la porte)

On voit rien. La lumière du palier n'est pas allumée.

DELPHINE

Tant pis, on n'ouvre pas.

(Cette fois, les coups de sonnette sont très très longs. Delphine monte le volume de la musique et chante par-dessus. Du coup la sonnette est maintenue de façon permanente. On tambourine à la porte aussi. Raphaël hurle avec Delphine, mais le morceau s'arrête. Un grand silence tombe alors. De l'extérieur, on entend une voix épuisée.)

LUC

(off)

Delphine ? Raphaël ? Vous êtes là ?

DELPHINE

Ah non ! C'est Luc !

RAPHAËL

Ah non ! Pas toutes les catastrophes le même soir !

DELPHINE

Ouvre ! Il est capable de se couper les veines sur le palier si on n'ouvre pas.

(Raphaël ouvre la porte. Luc, qui devait s'appuyer dessus, perd l'équilibre et s'effondre au milieu de la pièce. Raphaël va l'aider à se relever.)

LUC

Ah ! Delphine, tu es là !

RAPHAËL

Oui, "on" est là. On dit bonjour, d'habitude, quand on arrive chez les gens.

LUC

Oui, pardon. Bonjour, Delphine.

(Il va lui faire rapidement la bise.)

RAPHAËL

Bon, je vois que je compte pour du beurre.

LUC

Delphine, il faut absolument que je te parle. J'ai un problème.

DELPHINE

Je m'en doute, Luc ; tu n'as que des problèmes.

LUC

Oui, mais là c'est grave.

DELPHINE

Avec toi c'est toujours grave.

LUC

Je t'ai parlé d'Élisa ?

DELPHINE

(fatiguée)

Non, Luc.

LUC

Mais si, Élisa, ma nouvelle copine, une Normande, vingt ans, mignonne comme tout, avec des couettes, je t'en ai parlé au ciné.

DELPHINE

Ah oui! La Normande! Je croyais que c'était une vache.