COLONEL BETTY

CHRISTIAN ROSSIGNOL

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-84422-832-1 © Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2012 À celui que j'admire, regrette et n'égalerai jamais, l'inoubliable et génial Robert Lamoureux.

DISTRIBUTION

ODILE PETITPAS : Fille aînée de Raoul. Elle n'a ni froid aux yeux ni la langue dans sa poche. Elle mène sa sœur à la baguette et croque la vie à pleines dents.

 

JEANINE PETITPAS : Fille cadette de Raoul. C'est un laideron déguisé en grenouille de bénitier, timide et mal fagotée, toute dévouée à son père et à Jésus-Christ.

 

RAOUL PETITPAS : Père d'Odile et Jeanine, il tient un petit café dans un village de Normandie. Il ne vit que pour ses filles et sa collection de timbres.

 

FIRMIN MIREPOIL : Commis boulanger affreusement bègue, maladroit et peureux, amoureux jaloux d'Odile et ami de Petitpas. Il se déplace en triporteur.

 

MADELEINE RICHEVENT : Institutrice du village, anticléricale et impulsive. Elle se moque du curé dès qu'elle le peut.

 

JEANNE LEMAILLEUR : Vertueuse employée des Postes, amie de Raoul avec qui elle partage sa passion pour la philatélie.

 

LE CURÉ

Curé du village, style Don Camillo, ami de Raoul. Charitable et plein de bon sens, il s'oppose à l'institutrice chaque fois que l'occasion se présente.

 

ERNEST RATIN : Notaire du village, style rat de bibliothèque anémié, ennemi d'enfance de Raoul, il ne vit que pour nuire à ce dernier et se prend pour une intelligence supérieure. Il est prêt à toutes les bassesses pour arriver à ses fins.

 

CLÉMENCE RATIN : Épouse nymphomane d'Ernest, elle collectionne les amants et voudrait bien ajouter Raoul à son tableau de chasse. C'est un phénomène.

 

ARCHIBALD MAC SKIPENTICH JUNIOR : Parachutiste écossais qui a le don singulier de faire se pâmer les dames quand il les embrasse pour la première fois. Très fort accent britannique. (Il apparaît en civil mais peut très bien être en uniforme si on veut au 4e acte.)

 

HERMANN SCHULZ : Officier allemand qui se ravitaille chez Raoul et qui aurait volontiers des vues sur Odile. (En cas de difficultés liées à l'uniforme, il peut tout à fait être un membre de la Gestapo et donc être vêtu en civil.)

DÉCOR

L'action se déroule à l'intérieur du café d'un petit village de Normandie pendant la Seconde Guerre mondiale. Au fond : d'un côté, un petit bar et derrière la porte de la cave ; de l'autre, un passage découvrant un escalier dont on ne voit que les deux ou trois premières marches ; au centre, une petite fenêtre munie de rideaux donnant sur la place de l'église. Côté cour : au premier plan la porte de la première réserve, au second la porte d'entrée du café. Côté jardin : au premier plan la porte de la deuxième réserve, au second la porte de la cuisine donnant aussi accès à la cour. Deux ou trois petites tables et quelques chaises. Quelques affiches d'époque si possible.

ACTE I

 

Le rideau s'ouvre sur une voix off qui dit : "Nous sommes le 1er septembre 1939, tôt le matin."

 

FIRMIN

(frappe plusieurs fois puis entre avec un sac de pains)

Bon, j'entre ! Personne. Cette fois, je lui dis. (Il sort un papier de sa poche et le lit.) "Ma chère Odile… Odile, tu es la plus belle et la plus douce et la plus gentille. J'aimerais te serrer dans mes bras… Mais pas trop fort. J'aime tes yeux, les deux. J'aime tes oreilles aussi. J'aime ta petite bouche, ton petit cou, tes petits bras, tes petits s…" Non, je n'oserai jamais lui dire ça. (Il crayonne son papier.) "J'aime tes petits s… Petits s… Jambes. Bref, je veux te marier… Ne me réponds pas tout de suite." (Il prend un temps et, très fier de sa formule :) "Il ne faut pas précipiter le bonheur…"

ODILE

(apparaissant par l'escalier)

Qu'est-ce que tu dis ?

FIRMIN

(sursautant)

Rien ! Euh… si, enfin… Non, rien, je…

ODILE

Tu parles à tes miches, maintenant ?

FIRMIN

Miches ? Eh ben… euh… non ! Pas les miches…

ODILE

Tu parlais de bonheur, non ?

FIRMIN

Oui… Non… Enfin, je disais… J'aime bien livrer le pain de bonne heure et…

ODILE

Et… ?

FIRMIN

Et… Rien… Tiens, voilà la fracture. La facture! Hé, hé !

(En fait, il lui donne son texte.)

ODILE

Quoi, "hé, hé" ?

FIRMIN

Rien du fnou… du pou… du tout.

ODILE

(tout en lisant)

Alors combien je te… (Éclatant de rire.) "Ma chère Odile… Jambes…" (Firmin lui arrache le papier des mains et boude.) Je te demande pardon. Il est très joli ton poème.

FIRMIN

Mon poème ? Ah oui ! Mon poème ! (Tête déconfite.)

ODILE

Je m'excuse. Tiens, si tu veux, pour me faire pardonner, je te donne le droit de m'embrasser.

FIRMIN

Vrai ?! (Fou de joie, il s'élance vers elle.)

ODILE

Doucement ! Doucement ! Tu peux m'embrasser sur la joue et… et si tu descends à la cave. (Il s'y précipite.) Attends ! Je ne t'ai pas dit pourquoi… (Il revient.) Remonte-moi six bouteilles…

FIRMIN

(déjà dans l'escalier de la cave)

Oui, oui !

ODILE

Et fais attention ! Tu n'as pas… (On entend un gros bruit de chute.) … allumé la lumière.

FIRMIN

(off)

Je suis tombé !

ODILE

(tournant l'interrupteur)

Pauvre Firmin ! Il est gentil mais alors ! (À Firmin.) Ça va ?

FIRMIN

(off)

Ça peut faire !

L'INSTITUTRICE

(entrant par la porte principale)

Bonjour Odile !

ODILE

Bonjour mademoiselle Richevent.

L'INSTITUTRICE

Je t'ai dit cent fois de m'appeler Madeleine. Tu n'es plus mon élève. Comment vas-tu ?

ODILE

Très bien, merci ! Et vous ?

L'INSTITUTRICE

Le mieux du monde. (En allant s'asseoir.) Tu me fais un petit café, s'il te plaît ?

ODILE

Tout de suite !

FIRMIN

(remontant de la cave avec les bouteilles)

Ça y est ! Je vais pouvoir t'emb… t'emb… t'emb…

ODILE

Ça y est ! Il est encore coincé.

FIRMIN

T'emb… (Voyant l'institutrice.) T'embouchonner tout ça.

L'INSTITUTRICE

Bonjour Firmin !

FIRMIN

Bonjour mademoiselle l'institutrice !

ODILE

Merci. Pose-moi ça ici.

(Elle s'affaire puis elle fait signe à Firmin d'approcher et lui tend la joue. Il s'approche gauchement, tend les lèvres vers Odile quand…)

LA POSTIÈRE

(entrant joyeusement)

Voici le courrier ! Bonjour à tous !

TOUS

Bonjour !

LA POSTIÈRE

Tenez ! (Elle cite les destinataires et pose les lettres sur le bar.) Odile Petitpas, Jeanine Petitpas, Raoul Petitpas, Raoul Petitpas, et… Raoul Petitpas. Eh bien, ils ne sont pas encore levés aujourd'hui ?

ODILE

Ma sœur si, mais mon père est au lit pour la journée.

L'INSTITUTRICE

Allons bon ! Il est souffrant ?

ODILE

Je crois que c'est une bonne crise de foie.

LA POSTIÈRE

Rien de grave en somme ?

ODILE

Non. Il est un peu trop gourmand, voilà tout. (Criant.) Jeanine ! Il y a une lettre pour toi !

JEANINE

(off)

Voilà, voilà ! J'arrive ! Je finissais mes prières !

L'INSTITUTRICE

Toujours aussi bigote la petite sœur ?

ODILE

Ouh là ! Plus que jamais.

JEANINE

(en descendant)

Bonjour messieurs-dames.

L'INSTITUTRICE

Bonjour ma petite Jeanine.

LA POSTIÈRE

Alors, toujours pas d'amoureux ?

JEANINE

(rougissante)

Oh ! non, madame Lemailleur !… Bien ! Je vais monter le courrier à Papa.

LA POSTIÈRE

Tenez, j'avais aussi ces quelques timbres pour lui. Nous ne pourrons pas en discuter aujourd'hui mais cela ne fait rien. Donnez-les-lui. Je suis certaine qu'ils l'aideront à se remettre.

JEANINE

Merci. (Elle remonte.)

L'INSTITUTRICE

Des timbres comme thérapeutique ?

LA POSTIÈRE

Les timbres c'est bon pour tout.

ODILE

Ah ! ces timbres ! Dire que vous nous portez le courrier tous les jours à la place de votre facteur, rien que pour parler philatélie avec mon père !

LA POSTIÈRE

C'est cela la passion ! (S'asseyant à droite de l'institutrice.) Que voulez-vous ? C'est un virus.

ODILE

Café, comme d'habitude ?

LA POSTIÈRE

Bien sûr ! Avec un nuage de lait.

ODILE

Et un café qui marche, un !

(Firmin s'approche d'elle et tend les lèvres à Odile qui offre)

(sa joue mais…)

LE CURÉ

(entrant)

Je vous donne à tous le bonjour !

TOUS

(sauf l'institutrice)

Bonjour monsieur le curé !

L'INSTITUTRICE

Ça, le bonjour, vous le donnez aisément. C'est comme l'absolution : ça ne coûte pas cher !

LA POSTIÈRE

(au public)

Et c'est parti mon kiki !

LE CURÉ

Dites, madame Lemailleur, voulez-vous me rendre un petit service ?

LA POSTIÈRE

Volontiers, mon père.

LE CURÉ

Voulez-vous, je vous prie, dire à la Robespierre des cours de récréation qui siège à votre gauche, la droite m'eut d'ailleurs étonné, que je ne lui adresserai pas la parole aujourd'hui.

L'INSTITUTRICE

Ouf ! Enfin une journée qui commence bien !

LE CURÉ

(s'assoit à droite de la postière)

Rrrrrh !

LA POSTIÈRE

Ah ! le clergé accuse le coup : un à zéro pour la Laïque !

ODILE

Qu'est-ce que je vous sers, mon père ?

LE CURÉ

Un petit blanc, s'il te plaît.

L'INSTITUTRICE

Un rouge aurait été surprenant !

LE CURÉ

Rrrrrh !

LA POSTIÈRE

Deux à zéro.

L'INSTITUTRICE

Un café aussi d'ailleurs !

LE CURÉ

Un petit verre n'a jamais fait de mal à personne.

L'INSTITUTRICE

Un, non… Quoique…

LE CURÉ

Vous n'allez tout de même pas insinuer que je…

L'INSTITUTRICE

Je croyais que vous aviez décidé de ne pas m'adresser la parole ?

LE CURÉ

Mon ministère me fait obligation d'avoir pitié de la moindre brebis égarée et je n'en dois oublier aucune, même celles qui ont été élevées à coups de faucille et de marteau.

LA POSTIÈRE

Deux à un, l'abbé réduit le score !

LE CURÉ

De plus, Dieu m'est témoin que je ne bois que très peu.

L'INSTITUTRICE

Saisissant résumé ! Vous illustrez à vous seul les deux plus grands fléaux du siècle : l'alcoolisme et le cléricalisme !

LE CURÉ

Oh !

LA POSTIÈRE

Trois à un, la République accélère !

LE CURÉ

Seigneur, pardonnez aux innocents ! Ils ne savent pas ce qu'ils disent. C'est congénital.

L'INSTITUTRICE

Oh !

LA POSTIÈRE

Contre-attaque de l'Ecclésiastique : trois à deux !

L'INSTITUTRICE

Ce qu'il ne faut pas entendre tout de même ! Vous, évidemment, vous savez parfaitement ce que vous dites, vous l'avez appris par cœur. On vous a bourré le crâne des pires fadaises au séminaire !

LE CURÉ

Ma formation vaut bien la vôtre car elle est issue d'une tradition vieille de près de deux mille ans. Si on s'était trompé, depuis le temps, ça se saurait! Vous conviendrez qu'elle est une des valeurs de notre société et qu'elle a su résister, à travers l'histoire, aux bouffecurés, pilleurs de monastères et autres nostalgiques de 1789 dont vous êtes la digne mais sans doute frustrée descendante !

LA POSTIÈRE

Mazette! Quel effort! L'Apostolique et la Romaine égalisent : trois partout, balle au centre !

L'INSTITUTRICE

Je vous ferai remarquer, monsieur le curé, que…

RATIN

(entrant au moment où Firmin va embrasser Odile)

Bonjour, bonjour ! Belle journée, n'est-ce pas ?

TOUS

(faiblement)

Bonjour. Tous évitent le regard de Ratin, et Firmin, dépité, sort.

RATIN

Petitpas n'est pas là ?

ODILE

Il est au lit.

RATIN

(visiblement ravi)

Non ! Il est malade ? Qu'a-t-il attrapé ?

ODILE

Une crise de foie.

RATIN

Le malheureux ! Il souffre au moins ?

ODILE

Ce n'est pas la peine d'être cynique. Que voulez-vous ?

RATIN

Je suis ici, voyez-vous chère enfant, non pas pour me désaltérer ni même pour le rayon de soleil que vos yeux si doux dardent sur mon cœur car, si la seule vue de votre visage angélique suffirait à me…

ODILE

Bon! Il abrège le bavard baveux, avec ses petites lunettes sales et ses deux de tension, ou il faut que je l'attrape par son col amidonné et que je le secoue comme un prunier ? (Elle lui enfonce le chapeau.)

L'INSTITUTRICE

Un point pour Odile.

LE CURÉ

Je suis d'accord.

RATIN

Je vous en prie, mademoiselle, calmez-vous… Je…

ODILE

J'écoute ! Soyez bref !

RATIN

Très bien mais… (Il se rajuste et s'éloigne d'Odile.) Hum !… Vous n'êtes pas sans savoir que, étant notaire, je suis tenu par le secret et que par conséquent je ne parlerai qu'au Sieur Petitpas en personne.

LA POSTIÈRE

Mais puisqu'on vous dit qu'il est au lit.

RATIN

Eh bien, il va falloir qu'il se lève ! Et croyez-moi, il va se lever. Sachez que ceci… (Il sort une feuille de papier de sa serviette.) … est une… un argument qui ferait se lever un mort.

ODILE

Qu'est-ce que c'est ?

RATIN

Allez me chercher le Sieur Petitpas susdit.

ODILE

Vous êtes un monstre !

RATIN

De droiture et d'intégrité, oui. Allez me le chercher, il y va de son avenir et du vôtre.

ODILE

J'y vais ! (Elle monte l'escalier.) Mais j'espère pour vous que ça en vaut la peine. (Elle sort.)

RATIN

(au public)

Un monstre de droiture et d'intégrité, c'est pas mal ça.

LE CURÉ

Si un jour la modestie vous étouffe, venez me voir à confesse. J'essaierai de vous soulager.

RATIN

Mais, je crois être, parmi les gens de cette assemblée, un des plus assidus à vos offices.

LE CURÉ

(regardant l'institutrice)

Ça ! Vous n'avez aucun mal !

L'INSTITUTRICE

On peut même dire que vous êtes un des piliers de l'église.

LA POSTIÈRE

Et ce n'est pas le moins "décrépit".

RATIN

Pardon ?

LA POSTIÈRE

Rien, rien… Un point pour moi.

RATIN

Je suis un fervent catholique pratiquant, en effet, et j'en suis fier. Je suis un défenseur des valeurs traditionnelles et donc vitales de notre pays.

L'INSTITUTRICE

Heureusement que vous êtes là.

RATIN

Parfaitement ! En ces temps troublés où tout fout le camp, il faut des gens capables de remettre la nation française sur les rails de l'ordre et de la prospérité.

L'INSTITUTRICE

Comme Franco vient de le faire en Espagne par exemple ?

RATIN

Le Général Franco a été acculé à la guerre civile par les hordes sauvages du bolchevisme international mais l'Espagne est maintenant sur la voie du…

L'INSTITUTRICE

(furieuse et menaçante)

Il a des flots de sang sur les mains ! Espèce de cagoulard !

LE CURÉ

Du calme ! Du calme !

LA POSTIÈRE

Ah ! voici notre malade ! Raoul entre par l'escalier suivi d'Odile et de Jeanine.

LE CURÉ

Bonjour Raoul ! Vous avez une bien triste mine.

RATIN

Comment allez-vous ?

RAOUL

Mal. Très mal. Surtout quand je vous vois. Que voulez-vous ?

RATIN

Je me vois dans l'obligation de vous remettre ceci. (Il lui tend la feuille d'un air satisfait.)

RAOUL

Je crois savoir de quoi il s'agit, malheureusement… La dernière traite, n'est-ce pas ?

RATIN

Effectivement ! Elle arrivait à terme hier à minuit et vous n'avez pas payé.

RAOUL

D'habitude, j'ai toujours payé au jour dit, et même souvent avec un peu d'avance. Vous ne pouvez pas douter de mon honnêteté. N'ayez crainte, je vous paierai.

RATIN

Foi d'animal, etc. Je connais la fable… Vous me paierez quand ?

RAOUL

Dans les jours qui viennent, c'est une question de…

RATIN

Le terme c'est le terme !

RAOUL

Mais…

RATIN

Il n'y a pas de mais, pas plus que de passe-droits. Je fais dans la légalité, moi, monsieur ! Strict mais légal ! Le terme est passé et je vous somme de payer sur-le-champ sinon je me verrai dans l'obligation de diligenter une procédure d'expulsion.

RAOUL

Exp… Ex… Expulsion !

JEANINE

Mon Dieu !

ODILE

Comment cela, expulsion ? Et de quel droit ?

RATIN

Du droit que me donne l'hypothèque posée sur ce bâtiment.

ODILE

Quelle hypothèque, vieux radoteur libidineux? Vous dites n'importe quoi !

RATIN

Demandez à votre père.

RAOUL

Il a raison. Il y a deux ans, j'ai été obligé… Je ne voulais pas… Je ne m'en sortais plus.

JEANINE

Pauvre Papa !

ODILE

Mais tu ne m'en as jamais parlé !

RAOUL

Je ne voulais pas vous mêler à tous mes soucis, ta sœur et toi. Vous avez d'autres chats à fouetter.

LE CURÉ

Mais enfin ! Permettez que je m'immisce, Raoul. On ne peut pas expulser les gens du jour au lendemain. Il doit bien y avoir un délai afin que le débiteur puisse se retourner.

RATIN

Ce sont des traites semestrielles ; il a donc six mois pour réunir la somme mais, au jour de l'échéance, il doit payer… Cependant, un délai supplémentaire peut être accordé exceptionnellement par le créancier mais cela ne dépend que de son bon vouloir.

TOUS

Ah ! tout de même ! À la bonne heure !

L'INSTITUTRICE

Demandez vite à ce monsieur de bien vouloir…

JEANINE

… prendre contact avec nous afin de…

RATIN

Rien de plus facile. Ce monsieur, c'est moi.

ODILE

Et vous ne ferez pas un geste.

RATIN

Eh bien, détrompez-vous. Pour vous prouver que moi aussi j'ai un cœur, je veux bien accorder un délai, dans le cadre de la loi qui m'y autorise naturellement. Mais, je ne crois pas que cela vous sauvera, Petitpas. Voyons, voyons, je vous octroie… dix minutes ! Ah ! ah ! ah ! Dix minutes, vous entendez ? Et pas une de plus !

TOUS

Salopard ! Ordure ! Seigneur Dieu ! Crapule ! Jolie mentalité ! Sangsue !

RATIN

Causez, causez ! Je reviendrai dans dix minutes… prendre les mesures.

ODILE

Quelles mesures ?

RATIN

Eh bien, celles de cette salle ! J'ai l'intention d'y faire quelques aménagements avant d'y installer le siège de la section locale du Parti populaire français dont je suis le nouveau secrétaire régional.

RAOUL

Quoi ! Le parti de Doriot ?!

L'INSTITUTRICE

Ce fasciste ?

RAOUL

Dans ma maison !

RATIN

La mienne, rassurez-vous, la mienne.

RAOUL

Foutez-moi le camp !

RATIN

Je pars, je pars, n'ayez crainte, mais… pour dix minutes… Ah ! ah ! ah ! (Il sort en riant et croise Firmin dans la porte.)

FIRMIN

Qu'est-ce qu'il a ? C'est bien la première fois qu'il sort d'ici en rigolant. Ben vous en faites une tête, tous autant que vous êtes ?

LE CURÉ

Ratin veut expulser Raoul et toute sa famille s'il ne paie pas la traite échue.

FIRMIN

Le saligaud !

ODILE

Le mot est faible.

LA POSTIÈRE

Et vous avez entendu ce qu'il veut faire de la pièce où nous nous trouvons ?

L'INSTITUTRICE

Le siège du Parti populaire français ! C'est intolérable !

FIRMIN

Le papatiti… le titipopo… le popopupu, le…

LE CURÉ

C'est ça !

ODILE

Bon ! Se lamenter ne sert à rien. Il faut trouver de l'argent.

RAOUL

En dix minutes ? Impossible !

FIRMIN

Impossible, pas français !

L'INSTITUTRICE

Bravo Firmin ! Tout problème a sa solution. Allons, monsieur Petitpas, du nerf !

RAOUL

Du nerf, du nerf ! C'est celui de la guerre qu'il faudrait, de l'argent, de l'or !

ODILE

Voilà ! C'est ça, de l'or ! Vendons le bracelet et le médaillon en or de maman, ça suffira à…

RAOUL

(furieux)

Les bijoux d'Élisabeth ? Les bijoux de ta mère et de la mère de sa mère ? Jamais !

JEANINE

Mais père, ils ont une grande valeur et…

RAOUL

Ils ont surtout une grande valeur sentimentale. Élisabeth y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Moi vivant, jamais ils ne quitteront la famille. Plutôt mourir !

LE CURÉ

Calmons-nous. Avant toute chose, si je peux me permettre d'intervenir, il faudrait connaître le montant de cette traite et le pécule dont vous pouvez disposer.

RAOUL

Rien de plus facile. Lisez. (Il lui tend la traite.)

LE CURÉ

Mille deux cent trente francs et vingt et un centimes.

LA POSTIÈRE

Fichtre !

L'INSTITUTRICE

C'est une somme !

FIRMIN

Ça f… f… f… (Il finit par un sifflement.)

RAOUL

Et ne comptons pas sur Ratin pour me faire cadeau des centimes. Quant à ce dont je dispose… Si je rassemble mes dernières liquidités, si je racle les fonds de tiroirs, j'arriverai à peine à trois cents francs.

FIRMIN

Et si on… si on… si on…

ODILE

Qu'est-ce que tu veux scier, toi ?

FIRMIN

Si on faisait une sou… une sou… une sousou…

JEANINE

Une soupe ? Il est fou !

FIRMIN

Rahhh ! Une sou… une sousou… une souscription !

TOUS

(au choix et en même temps)

Une souscription ? Quoi ? Pardon ?

L'INSTITUTRICE

Mais oui ! Voilà, une souscription entre nous et nos amis les plus proches. Bravo Firmin !

LA POSTIÈRE

On a tous un petit quelque chose. Cotisons-nous.

RAOUL

On n'aura jamais le temps !

LE CURÉ

En nous répartissant les maisons, cela peut aller très vite.

L'INSTITUTRICE

Même la Calotte donnerait ?

LE CURÉ

Autant que les bolcheviks !

RAOUL

Une minute! Je ne veux pas être le débiteur de la moitié du village.

LA POSTIÈRE

Mais vous nous rembourserez dès que vous le pourrez.

L'INSTITUTRICE

Il n'y a plus une seconde à perdre. Mais malheureusement, même si chacun frappe à la porte de ses meilleurs amis et revient ici le plus vite possible, dix minutes, ça risque de faire très court.

ODILE

Vous avez raison, il faut absolument gagner du temps.

JEANINE

Mais comment faire ?

LA POSTIÈRE

Il faudrait que quelqu'un reste ici pour occuper un peu Ratin quand il reviendra.

LE CURÉ

Je m'en charge. Je suis le seul à avoir un peu de prise sur lui. Odile, tu iras au presbytère à ma place. Tu demanderas le livre rouge à Mlle Galvignac, elle comprendra.

L'INSTITUTRICE

Oh ! oh ! Un livre rouge, chez vous !

LE CURÉ

Oh ! ça va bien ! Allez, partez tous ! Raoul, retournez vous coucher, cela me fera un prétexte pour résister à Ratin. Je vais l'attendre en compagnie de Jeanine. Allez, mes enfants !

(L'institutrice et la postière sortent par la porte principale.)

ODILE

Je passe par-derrière. Je serai plus vite au presbytère.

FIRMIN

Moi aussi !

(Firmin et Odile sortent par à la cuisine et Raoul par l'escalier.)

JEANINE

(éclatant en sanglots)

Bouh hou hou !

LE CURÉ

Que se passe-t-il ma fille ?

JEANINE

Bouh hou hou !

LE CURÉ

Calmez-vous.

JEANINE

Bouh hou hou !

LE CURÉ

Oui, ça, vous l'avez déjà dit.

JEANINE

Bouh hou hou ! C'est affreux !

LE CURÉ

Mais non, voyons. Il semble que nous ayons trouvé une solution.

JEANINE

Pour cette fois-ci mais ce sera la même chose pour la prochaine traite et alors là…

LE CURÉ

D'ici là, Raoul aura eu le temps de se retourner et…

JEANINE

Oui mais il ne pourra pas travailler davantage pour gagner plus d'argent. Et il n'a que deux filles pour le seconder et nous ne pouvons pas…

LE CURÉ

Mais vous faites ce que vous pouvez. Nous en sommes tous intimement persuadés.

JEANINE

Oui mais cela ne suffit pas. Il faudrait un homme de plus dans cette maison.

LE CURÉ

Pour cela, il y a bien un moyen.

JEANINE

Lequel, mon père ?

LE CURÉ

Le mariage.

JEANINE

Malheureusement, je ne pense pas qu'Odile soit disposée à prendre un époux. Elle papillonne, voilà tout, elle butine.

LE CURÉ

Et vous ?

JEANINE

Moi, mon père ?! Bouh hou hou ! Penser que moi je… Oh ! jamais ! Bouh hou hou !

LE CURÉ

Vous n'avez jamais songé à vous marier ?

JEANINE

Moi ? Mais non ! Je m'interdis les pensées malsaines, mon père.

LE CURÉ

Le mariage est un sacrement. Il est donc loin d'être malsain.

JEANINE

Le mariage non, bien sûr, mais il y a tout le reste… Tout ce qui suit… Et…

LE CURÉ

Et c'est la nature, mon enfant. Il n'y a rien de mal à cela.

JEANINE

Oh ! mon père ! C'est vous qui parlez ainsi ?

LE CURÉ

Eh quoi ? Je suis prêtre, pas moine ! Je connais la nature humaine. Je vous assure que notre Sainte Mère l'Église n'a rien à redire à l'acte d'amour…

JEANINE

Ouh !!!

LE CURÉ

Lorsqu'il est sanctifié par le mariage, évidemment. Quant à vous, ma petite, à moins que vous ne vouliez prononcer vos vœux, votre devoir de chrétienne est de fonder un foyer.

JEANINE

Mon devoir de chrétienne ?… Mais… Même si je le voulais, je ne pense pas que quelqu'un puisse s'intéresser à moi.

LE CURÉ

C'est parce que vous n'avez jamais levé les yeux sur un garçon.

JEANINE

Seigneur Jésus ! Bien sûr que non !

LE CURÉ

(en aparté)

La fille spirituelle du bedeau et de Mlle de Galvignac. (Il mime un long nez.) Pardon Seigneur.

(À Jeanine.) Eh bien, vous auriez peut-être dû.

JEANINE

(choquée)

Oh ! décidément, mon père !

LE CURÉ

Je ne voudrais pas vous choquer, Jeanine, mais… toutes les jeunes filles doivent… un jour ou l'autre… (En aparté.) Où je suis parti, moi ? (À Jeanine.) Doivent… euh… avec toutes les précautions nécessaires… Cela va sans dire… Et dans la plus irréprochable moralité… Doivent, dis-je…

JEANINE

(ingénue)

… s'ouvrir !

LE CURÉ

Comment ?!

JEANINE

S'ouvrir à la vie et à la nature.

LE CURÉ

(soulagé)

Oui ! C'est cela, oui… S'ouvrir à la vie et à la nature… C'est cela.

JEANINE

Eh bien, puisque vous me le demandez, mon père, je veux bien faire un effort.

LE CURÉ

À la bonne heure !

JEANINE

Pour la famille et surtout par devoir de chrétienne… Naturellement !

LE CURÉ

Naturellement. Mais… euh… comment dire ?… Il faudrait peut-être que… que vous demandiez quelques conseils à votre sœur, car…