TRENTE KILOMÈTRES À PIED

Jean-Claude MARTINEAU

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-84422-830-7 © Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2011

NOTE SUR L'AUTEUR

Passionné de théâtre, Jean-Claude Martineau a été très longtemps acteur au sein d'une petite troupe vendéenne où il participe, maintenant, à la mise en scène. Il s'est essayé tout naturellement à l'écriture de comédies théâtrales et ses premières pièces "Mauvaises pioches", "Larguez les amarres !", "Vous dérangez pas pour nous !" et "Petites pipettes et gros calibres" ont été éditées chez Art et Comédie et sont régulièrement jouées en France, en Belgique, en Suisse et au Canada. Avec "Trente kilomètres à pied", il signe là une nouvelle comédie de la même veine que les précédentes.

DÉCOR

L'action se déroule de nos jours, quelque part dans le sud de la France, le 22 novembre, fête de la Sainte Cécile. Une place de village. À droite de la scène se trouve le petit bistrot "Aux deux R", tenu par Roselyne et Rolande. Quelques tables et chaises seront posées devant, en terrasse, après l'ouverture matinale. À gauche, c'est la façade de la maison d'Henriette. Une porte d'entrée et une fenêtre avec volets éventuellement. En fond de la scène, le mur de la mairie avec le drapeau sur la façade. De chaque côté de la mairie, une rue part à droite vers le centre de la commune et, à gauche, une autre rejoint la place du monument aux morts. Si votre scène est assez grande, on peut imaginer une petite fontaine au centre de la place. Il faut cependant prévoir de la place pour y déployer une petite tente de camping, au premier acte. On peut aussi considérer que le public fait partie des habitants de Piron-sur-Ajasse.

PERSONNAGES

JACQUES

55-60 ans. Jeune retraité. Bon marcheur, il est habitué aux longues randonnées.

 

ANDRÉ

55-60 ans. Jeune retraité, ami de Jacques. Casanier, peu adepte des efforts physiques.

 

(Si vous ne disposez pas d'acteurs-tricesretraités, on peut imaginer Jacques, André et leurs femmes plus jeunes, en congé d'été, et ne se supportant plus au bout de trois semaines de vie ensemble. L'idée de la retraite et de vivre cette situation en permanence plus tard les effraie et les décide à fuguer.)

 

ROSELYNE

40-45 ans. célibataire. Vit avec sa sœur Rolande et tient le bistrot de la place.

 

ROLANDE

40-45 ans. La sœur de Roselyne. C'est elle la "patronne" du bistrot. Elle commande… sa sœur obéit…

 

HENRIETTE

65-75 ans. Veuve. C'est l'ancienne institutrice du village. Bigote et mauvaise langue.

 

GABRIEL

Âge indéterminé. Le maire de Piron-sur-Ajasse. Fier de son poste.

 

ALPHONSE

Âge indéterminé. Chef de la fanfare municipale et employé communal. Il bégaie légèrement et ne finit jamais ses phrases qu'il laisse en suspens et qu'il accompagne d'un geste évocateur.

 

CLAUDINE

Âge indéterminé. Secrétaire de mairie.

 

VIVIANE

50-55 ans. Épouse de Jacques.

 

PAULETTE

50-55 ans. Épouse d'André.

 

LES 2 MARCHEURS

Âge indéterminé. Ils ont deux répliques chacun à donner.

 

(NB : La pièce est modulable. Il est en effet possible d'ajouter d'autres personnages à volonté.)

ACTE I

 

Nous sommes en fin de journée. À l'extinction des lumières dans la salle, le rideau s'ouvre sur la scène qui reste plongée dans le noir total. Du fond de la salle, on entend chanter à voix haute et deux personnages, chargés comme des mulets, arrivent. Ce sont Jacques et André, deux amis fraîchement retraités qui, ne pouvant plus supporter leurs épouses sur leur dos vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ont décidé de s'offrir une escapade. Jacques, bon marcheur, devance André de quelques longueurs et braille à tue-tête. André, qui a de la peine à suivre, chante avec moins d'enthousiasme et commence à râler…

 

JACQUES

(en pleine forme, chantant à tue-tête)

"Trent' kilomètres à pied, ça use, ça use, trent' kilomètres à pied, ça use les souliers… trent' et un kilomètres à pied, ça use, ça use, trent' et un kilomètres à pied, ça use les souliers… Trent' deux kilomètres à pied, ça use, ça use…"

ANDRÉ

(fatigué, exaspéré, le coupant)

Tais-toi ! Arrête ta chanson débile, je n'en peux plus…

JACQUES

(s'arrête et attend son copain)

Au contraire, faut chanter mon Dédé, c'est ce qui motive les troupes. (Il termine.) "Trent' deux kilomètres à pied, ça use les souliers…"

ANDRÉ

(boitillant, geignard, le coupant)

Ce ne sont pas mes souliers qui sont usés, couillon ! Ce sont mes panards ! Ils sont en feu. C'est une vraie marmelade dans mes grolles. J'ai l'impression que mes orteils ont fondu les uns sur les autres.

JACQUES

(secouant la tête, moqueur)

Ce que tu peux être douillet quand même… C'est pas croyable !

ANDRÉ

(complètement arrêté)

Forcément, toi, t'es habitué aux grandes randonnées. Saint-Jacques-de-Compostelle tous les ans… plus quinze bornes par jour pour entretenir ta forme… plus plein de bricolage à droite et à gauche…

JACQUES

(pas convaincu)

Et alors ?

ANDRÉ

(répétant en maugréant)

Et alors, et alors… t'es forcément plus en forme que moi ! Quand je me suis tapé quinze fois le tour de mon bureau dans la journée, j'ai déjà des crampes partout. Tu rajoutes à ça quelques déplacements aux toilettes et je suis complètement courbaturé.

JACQUES

(prenant ça à la rigolade)

Eh oui… Surtout qu'avec ta prostate qui déconne, ça te fait tout de suite des allers-retours supplémentaires. (Il rit.)

ANDRÉ

(à moitié vexé)

Ah ! c'est malin ! Ah ! ça c'est fin ! Bonjour l'humour !

JACQUES

(moqueur)

Imagine, Dédé, que tu sois payé à chaque fois que tu tires la chasse d'eau…

ANDRÉ

(ne comprenant pas)

J'vois pas le rapport…

JACQUES

(très sérieux)

Le rapport, c'est qu'on pourrait dire que tu gagnes ton pain… des pisses ! (Il rit, content de son calembour.) Pain d'épices… C'est marrant, non ?

ANDRÉ

(regardant son copain avec commisération)

Eh ben dis donc, le grand air ne t'arrange pas, mon pauv' Jacquot. Plus tu te ventiles les méninges et plus tu deviens bête. La prochaine fois que tu iras à Compostelle, fais donc brûler un cierge à Saint-Jacques pour qu'il te rende un peu moins con !

JACQUES

(lui tapant amicalement sur l'épaule)

Oh là là ! Si on ne peut plus rigoler… Fais pas cette tête, je disais ça pour te faire oublier la fonte de tes arpions. (Il rit à nouveau.)

ANDRÉ

(se remettant à boiter)

Eh ben c'est raté. Oh ! purée, ce que j'ai mal !

JACQUES

(avise un banc posé sur le devant de la scène)

On va se poser sur le banc et casser une petite croûte. Qu'est-ce que tu en dis mon Dédé ? (Tout en montant sur scène, il entonne un autre couplet.) "Trent' trois kilomètres à pied, ça use, ça use, trent' trois kilomètres à pied…"

ANDRÉ

(le coupe en râlant)

Ça use les souliers, c'est bon, on va le savoir ! (Le menaçant du doigt.) Je te préviens que si tu continues à me chanter ne serait-ce qu'une strophe de ta rengaine de scout, en cinq minutes, tu auras foutu en l'air plus de quarante ans de belle et loyale amitié.

JACQUES

(en s'asseyant sur le banc)

D'accord, d'accord, ne te fâche pas. (Machinalement, il entonne "Mes souliers" de Félix Leclerc.) "Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé, ils m'ont porté de l'école à la guerre, j'ai traversé sur mes souliers ferrés, le monde et sa misèèèèère…" (Il fait traîner le mot "misère".)

ANDRÉ

(va craquer)

Tu le fais exprès, c'est pas possible autrement… (Il chiale à moitié.)

JACQUES

(allant chercher son copain et le faisant asseoir près de lui sur le banc)

Pleure pas Dédé. Elle n'est pas belle la vie sans nos femmes ?

ANDRÉ

(tout triste, pleurnichant)

Nan, elle n'est pas belle !

Ils sont installés sur le banc qui est sur un côté et en avantscène. Jacques a ouvert son sac et en a sorti un sandwich qu'il (commence à manger à pleines dents. André est assis, prostré. Il n'ose plus bouger.)

JACQUES

(tout en mangeant)

Faudrait savoir ! Il y a deux jours tu ne pouvais plus la supporter ta bonne femme.

ANDRÉ

(s'en prenant à son copain)

Mais qu'est-ce qui m'a pris de t'écouter ? J'étais sûr qu'elle était complètement tordue ton idée.

JACQUES

(s'engoue et tousse)

Alors ça, c'est la meilleure ! Tu ne manques pas d'air pépère. Qui c'est qui en avait marre de sa Paulette depuis qu'elle avait pris sa retraite, hein ? Qui c'est qui en avait marre de se faire commander tous les matins, marre d'avoir une liste longue comme le bras de travaux à faire avant le soir, hein, qui c'est ?

ANDRÉ

(se défendant comme il peut)

Peut-être… mais je n'étais pas le seul à en avoir marre…

JACQUES

(le coupant)

Je n'ai jamais dit le contraire. Moi aussi la Viviane elle m'empoisonne la vie depuis qu'on est toute la journée ensemble. Fais pas ci… fais pas ça… essuie tes pieds avant d'entrer… tonds la pelouse… repeins le couloir de l'entrée… va faire laver la voiture… (Odieux.) Est-ce que je lui rappelle, moi, qu'il faut qu'elle fasse la vaisselle, le repassage, le balayage, les vitres, les courses… enfin toutes ces petites conneries ménagères de tous les jours ? Non. Avec délicatesse, je la laisse gérer son emploi du temps toute seule, comme une grande.

ANDRÉ

(voulant rendre Jacques responsable de leur fugue)

Tu vois bien que toi aussi elle t'agace ta Viviane !

JACQUES

(se défendant à son tour)

Peut-être, mais moi je m'en accommodais… je composais avec… tandis que toi tu es venu me tanner le cuir au moins dix fois pour qu'on fasse une fugue ensemble. Pour leur donner une leçon, comme tu disais. Alors hein, cacahouète mon pote !

ANDRÉ

(mollement)

Tu me connais… fallait refuser.

JACQUES

(hochant la tête)

Eh ben, vaut mieux entendre ça que d'être sourd. Bon, allez, bouffe ton sandwich, ça ira mieux après.

ANDRÉ

(fatigué)

J'peux pas, je suis trop fatigué. (Comme un gamin.) Et puis d'abord je n'aime pas les sandwiches.

JACQUES

(insistant)

Allez, allez, faut manger. Tu as déjà les panards lourds comme du béton, ce n'est pas la peine de les alourdir davantage en ayant, en plus, l'estomac dans les talons. (Il rit.) L'estomac dans les talons, pour t'alourdir les panards, elle est bonne celle-là, non ? (André ne rit pas. Il pense.)

ANDRÉ

(rêveur)

Quand je pense qu'en ce moment Paulette est en train de mettre la table…

JACQUES

(attristé pour son copain)

Arrête Dédé, tu te fais du mal pour rien.

ANDRÉ

(continuant, rêveur)

Elle a posé ma serviette près de mon assiette… la rouge, c'est ma couleur… elle c'est la serviette bleue…

JACQUES

(amusé)

Vous utilisez toujours les mêmes serviettes ? Vous les lavez de temps en temps quand même ?

ANDRÉ

(même jeu, continuant, sans écouter son copain)

Elle me sert le potage ; quatre louches pleines. J'aime bien le potage de Paulette, il est bon…

JACQUES

(lui tend son sandwich)

Grignote ton sandwich et ne pense plus au potage de Paulette.

ANDRÉ

(ignorant le sandwich)

Elle veut m'en remettre une cinquième louche…

JACQUES

(hochant la tête)

Ça ne m'étonne pas, elle en rajoute facilement une louche, Paulette.

ANDRÉ

(complètement parti dans ses rêveries)

Moi je refuse, comme d'habitude, mais Paulette, elle me la verse quand même…

JACQUES

(hochant la tête)

J'en étais sûr.

ANDRÉ

(de plus en plus attristé)

"C'est pour te faire grandir", qu'elle me dit en riant, Paulette. Elle me dit ça tous les soirs Paulette… sauf ce soir. C'est la première fois en trente ans de mariage que je n'ai pas ma louchée supplémentaire… (Douloureux.) Ça me maaaanque !

JACQUES

(regardant son copain)

Mais c'est qu'il me ferait un p'tit coup de mou le Dédé !

ANDRÉ

(repartant dans ses rêves)

Et puis après, elle m'apporterait une paupiette parce qu'on est mercredi et que tous les mercredis soir, elle me fait des paupiettes de veau, Paulette. Même qu'elles sont drôlement bonnes les paupiettes de Paulette…

JACQUES

(un peu moqueur)

C'est plein de fantaisie chez vous dis donc… Qu'est-ce qu'on doit se marrer !

ANDRÉ

(veut continuer)

En dessert, je sais aussi que j'aurais eu un flan au chocolat…

JACQUES

(commençant à en avoir marre)

Le flan au chocolat, c'est aussi le mercredi soir ?

ANDRÉ

(avec évidence)

Non, c'est parce qu'il se périme demain. Et puis après le dessert…

JACQUES

(l'arrête net)

Stop, Dédé ! Tu fais chier avec ton repas. On ne va pas passer le réveillon là-dessus ! (Il lui tend à nouveau son sandwich.) Mange plutôt ton sandwich. (Dédé l'ignore et repart dans son spleen.)

ANDRÉ

(voix de plus en plus triste)

Si ça se trouve, elle ne va pas dormir de la nuit Paulette. Elle doit être morte d'inquiétude. Quand je pense que, ce matin, je lui ai dit que je m'absentais cinq minutes pour aller porter sa commande de La Redoute à la poste…

JACQUES

(essaie de faire rire son pote)

Elle va croire que tu es parti directement à Roubaix en prendre livraison. (Il rit.)

ANDRÉ

(regardant Jacques de travers)

Et ça te fait rire ? Tu ne te rends pas compte comme elle est sensible Paulette…

JACQUES

(un peu ironique)

Si elle était si sensible que ça, Paulette, elle serait déjà partie à ta recherche, tu ne crois pas ?

ANDRÉ

(bredouillant)

Oui mais le temps qu'elle réalise… qu'elle en parle à Viviane… qu'elles aillent toutes les deux à la gendarmerie déclarer notre disparition… le temps d'organiser les secours… enfin tout ça quoi…

JACQUES

(enfonçant le clou)

Ah oui ? Et pour composer ton numéro de téléphone sur son portable, à ton avis, il lui faut toute la journée ?

ANDRÉ

(accusant le coup, sortant précipitamment son mobile de sa poche)

Oh ! pétard ! Je n'ai pas pensé à ça. (Il consulte nerveusement sa messagerie et regarde bêtement son copain.) Y a rien…

JACQUES

(riant)

Forcément qu'il n'y a rien, banane ! Sinon, on les aurait entendus sonner nos portables. (Posant la question comme un instituteur.) Et si ça n'a pas sonné, ça veut dire quoi à ton avis ?

ANDRÉ

(timidement)

Qu'elles n'ont pas appelé…

JACQUES

(comme un maître d'école)

Bien Dédé. Et si elles n'ont pas appelé, tu en conclus quoi ?

ANDRÉ

(sans trop y croire)

Que leurs batteries de téléphone étaient à plat ?

JACQUES

(en hochant la tête)

Eh ben dis donc, tu as l'imagination fertile, toi ! Tu as vraiment l'esprit fécond. Et en deux mots : fait con…

ANDRÉ

(commençant à comprendre)

Tu veux dire qu'elles…

JACQUES

(continuant)

Qu'elles n'en ont rien à foutre de nous… parfaitement… et qu'elles sont très contentes qu'on ait débarrassé le plancher.

ANDRÉ

(douloureusement)

Oh noooooonnnn…

JACQUES

(pragmatique)

Oh siiiiiii ! Et si tu as une autre explication à proposer, eh bien je suis preneur.

ANDRÉ

(bouleversé)

Ta Viviane est peut-être contente, mais pas Paulette… pas ma petite Paulette…

JACQUES

(lui tendant à nouveau un sandwich)

Allez, mange, Dédé. Il fait nuit, faut qu'on aille planter la guitoune dans un coin par là.

ANDRÉ

(délaçant ses chaussures)

Paulette… ma petite Paulette…

JACQUES

(voulant l'en empêcher)

Eh ! oh ! N'enlève pas tes grolles avant qu'on soit arrivés, tu ne pourras jamais les remettre après. Tes nougats ont peut-être doublé de volume, mais tes pompes, elles, sont restées à la même pointure.

ANDRÉ

(en pleine déprime)

M'en fous ! Je ne ferai pas un mètre de plus. Laisse-moi crever là.

JACQUES

(moqueur)

Et ça y est, le voilà à l'agonie… (Essayant de le raisonner.) Dédé, on ne va quand même pas poser la tente ici, on est à l'entrée d'un village.

ANDRÉ

(s'attaquant à l'autre chaussure)

M'en fous ! De toute façon, j'veux pas dormir dans un pré, j'ai peur des bêtes.

JACQUES

(agacé)

Mais y a pas de bêtes dans les prés !

ANDRÉ

(essaie de retirer ses chaussures)

Si môssieu, y a des bêtes ! Des toutes petites bêtes qui se faufilent partout que t'en retrouves même des fois jusque dans ton slip. Et puis il y fera froid, c'est humide… et puis j'aurai mal au dos… et puis d'abord à la maison, je dors toujours sous une couette… et puis merde ! Qu'est-ce que je suis venu foutre ici? Et ces putains de godasses qui ne veulent pas s'enlever…

JACQUES

(le calmant)

Du calme, du calme, je vais t'aider. Et ensuite on posera la tente juste à côté, d'accord ? (Dédé acquiesce de la tête. Jacques se lève et va l'aider à tirer sur une chaussure.)

ANDRÉ

(geignard)

Vas-y mollo, espèce de brute, tu veux absolument arracher mes reliquats d'orteils en même temps que la godasse ?

(Jacques lui enlève une chaussure et fait une moue face à l'odeur qui s'en dégage.)

JACQUES

(mouvement de recul et ventilation avec le plat de sa main)

Wouahhhhh ! (Pas très emballé.) Tu veux vraiment enlever l'autre aussi ?

ANDRÉ

(se faisant vexant)

Si tu veux faire le boulot à moitié, fallait partir avec un unijambiste ! Et si tu ne veux pas bosser du tout, fallait faire équipe avec un cul-de-jatte !

JACQUES

(enlève la seconde chaussure et, avec une moue de dégoût)

À défaut de fromage en dessert, on aura au moins l'odeur. Parfum munster… Ça promet une belle nuit.

(André se relève avec peine et marche péniblement, les pieds rentrés en dedans. Il fait quelques pas en maugréant tandis que Jacques a sorti une petite tente rapide Quechua qu'il a jetée sur le milieu de la scène et qui s'est formée toute seule.)

ANDRÉ

(en marchant péniblement)

Aïe… Ouille… Aïe aïe aïe… Ouille ouille ouille…

JACQUES

(en montant la tente)

Ce que tu peux être douillet ! Je me demande comment elle a fait pour te supporter aussi longtemps, Paulette.

ANDRÉ

(douloureux)

Ma p'tite Paulette… (Il hurle à la mort.) Pauleeeeeettte !

JACQUES

(se précipitant et lui mettant la main devant la bouche)

Mais il va nous réveiller tout le village ce con ! Va te coucher, tu m'énerves. (Il le pousse sous la tente.) Et dors vite parce que demain matin on décampe d'ici rapidement. (Il le rejoint sous la tente. Leurs pieds dépassent au bout.) Et mets-toi des boules Quies dans les oreilles parce que je ronfle. (Il s'en met lui aussi.) D'ailleurs je m'en mets aussi parce que je ronfle tellement fort que j'arrive à me réveiller moi-même.

(Un petit temps de silence. Puis…)

ANDRÉ

(voix off)

Jacquot ?

JACQUES

(agacé)

Ouaaaais…

ANDRÉ

(voix off, suppliante)

J'peux te tenir la main ?

JACQUES

(voix off)

Non, mais ça ne va pas !

ANDRÉ

(voix off)

J'angoisse. Quand j'ai des angoisses, le soir, Paulette me prend toujours la main.

JACQUES

(voix off)

Ben oui, mon pote, mais moi, j'suis pas Paulette.

ANDRÉ

(voix off)

Oui, mais t'es mon meilleur copain…

JACQUES

(voix off)

Je sais, Dédé, je sais. Toi aussi, t'es mon meilleur pote.

ANDRÉ

(voix off plus sereine)

C'est vrai ?

JACQUES

(confirmant, voix off)

Bien sûr que c'est vrai, autrement je ne serais pas avec toi, en ce moment, à faire du camping dans cette espèce de boîte de sardines !

(Un petit temps de silence.)

ANDRÉ

(voix off, comme un gamin)

Jacquot…

JACQUES

(agacé)

Quoi encore ?

ANDRÉ

(voix off suppliante)

Chante-moi une chanson pour que je m'endorme…

JACQUES

(agacé)

Oh nooooon ! C'est pas possible !

ANDRÉ

(capricieux)

Si tu ne me chantes pas une chanson, j'vais pas dormir de la nuit et j'vais pas arrêter d'appeler Paulette.

(Encore un petit temps de silence.)

JACQUES

(se met à chanter, mollement)

"Une chanson douce que me chantait ma maman, en suçant mon pouce, j'écoutais en m'endormant…" (On doit entendre André glousser de plaisir. On peut envoyer quelques phrases de la chanson d'Henri Salvador en fond, tandis que le noir complet se fait sur scène. Les deux acteurs profiteront de leurs répliques sous la tente pour se dévêtir afin de se trouver en caleçon à leur réveil.)

(Les lumières se sont toutes éteintes sur scène. C'est la nuit. On entend le ululement d'une chouette. Puis les lumières se rallument progressivement, marquant le lever du jour. On entend le chant d'un coq quelque part, puis des ronflements sonores qui sortent de la tente. Sur la scène maintenant complètement éclairée, on reconnaît une place de village. À droite, un petit bistrot avec son enseigne "Aux deux R" et ses tables posées en terrasse. Il est tenu par Roselyne et Rolande, deux sœurs célibataires. Roselyne, la plus jeune des deux, est un peu le souffre-douleur de son aînée. Néanmoins, elle ne se laisse pas faire pour autant. Dans l'immédiat, Roselyne sort à reculons du bistrot en portant le présentoir à journaux qu'elle va poser en avant-scène. Elle ne doit pas voir la tente en sortant. Pendant les répliques suivantes, Roselyne doit entrer et sortir du bar avec des chaises qu'elle dispose autour des tables.)

ROSELYNE

(sortant sur la terrasse, en râlant après sa sœur)

Le présentoir à journaux orienté vers la rue, je sais… les chaises autour des tables, je sais aussi… Tu me racontes le même discours tous les matins depuis vingt ans. Tu es vraiment formatée grave, toi !

ROLANDE

(voix off)

Si je n'étais pas là pour te booster un peu, ma pauvre Roselyne, tu n'avancerais à rien, espèce de mollasse.

ROSELYNE

(se rebiffant)

Eh! oh! Mollasse toi-même ! Et d'abord pourquoi c'est toujours moi qui me gèle les miches à sortir le mobilier tous les matins ? Je suis ta sœur, pas ta bonne ! Et encore moins ta bonne sœur !

ROLANDE

(voix off, pleine d'assurance)

Parce que dans toutes les bonnes équipes, il faut un chef.

ROSELYNE

(agacée)

Ah ouais ! Un chef qui commande…

ROLANDE

(voix off)

Exactement ! Et des ouvriers.

ROSELYNE

(agacée)

Qui exécutent les ordres du chef…

ROLANDE

(voix off)

Voilà, tu as tout compris.

ROSELYNE

(mains sur les hanches)

Et il se trouve que c'est toi le chef…

ROLANDE

(voix off, agacée)

Normal, je suis la plus âgée.

ROSELYNE

(prenant ça de haut)

Oui, eh ben, comme dirait l'autre : "Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, la valeur n'attend pas le nombre des années !" Et toc !

ROLANDE

(voix off, moqueuse)

Arrête donc tes grandes envolées lyriques et viens plutôt chercher d'autres chaises.

ROSELYNE

(un peu outrée)

Tu me parles de chaises alors que je te parle du "Cid"…

ROLANDE

(pragmatique, apparaissant sur le seuil)

Tiens, à propos de cidre, en as-tu commandé à la cave coopérative ? Parce qu'il n'en reste plus qu'une quinzaine de bouteilles en réserve.

(Les deux sœurs doivent se placer de manière à pouvoir se donner la réplique sans jamais voir la tente sur la place.)

ROSELYNE

(main sur le front)

Oh ! la tache ! (Avec compassion.) Je te parle du "Cid" de Corneille.

ROLANDE

(réagissant brusquement)

Hors de question de changer de fournisseur, tu m'entends Roselyne ! Ça fait plus de vingt ans qu'on s'approvisionne à la coop, c'est pas le premier M. Corneille venu qui va changer nos habitudes !

ROSELYNE

(au public)

Elle le fait exprès, c'est pas possible ! (À sa sœur.) Eh ben dis donc, ça ne m'étonne pas qu'aucun homme ne se soit intéressé à toi… T'étais loin d'avoir la carrure et les yeux de Chimène, toi !

ROLANDE

(se rebiffant)

D'abord, il n'y a jamais eu de Chimène dans le village et ensuite, que cela ne te déplaise, j'ai peut-être eu au moins cinquante avances sérieuses, moi !

ROSELYNE

(moqueuse, sur le ton d'une tirade du "Cid")

Sont p't-être venus cinquante mais en voyant ton corps, sont tous partis, courant, se jeter dans le port ! (Elle éclate de rire.)

ROLANDE

(vexée)

Tu peux rigoler, n'empêche que toi aussi t'es restée célibataire, ma cocotte.

ROSELYNE

(avec assurance)

Célibataire soit… mais par choix. Des hommes, j'en ai eu autant que j'ai voulu, madame, mais je n'ai jamais trouvé l'oiseau rare, voilà tout !

ROLANDE

(avec ironie)

Ben tiens donc ! Une bécasse qui voulait s'accoupler avec un oiseau rare. C'est quand même pas un truc courant. Tu pouvais le chercher un sacré moment, tu ne risquais pas de le trouver ! (Elle rit à son tour.)

ROSELYNE

(ripostant)

N'empêche que toi… nib… nada… que dalle ! Pas la queue d'un si j'ose dire… (Elle éclate de rire.)

ROLANDE

(offusquée)

Alors ça c'est délicat, y a pas à dire ! Tu fais vraiment dans la dentelle.

ROSELYNE

(enfonçant le clou)

La vérité, c'est que devant ton tempérament de cheftaine, tous les mecs se barraient en courant.

ROLANDE

(ultime défense)

D'abord, ça ne m'a jamais intéressée un homme. Ça pète, ça rote, ça ronfle… (On entend les ronflements des deux copains.) Tiens, comme celui-là en ce moment.

ROSELYNE

(machinalement)

C'est sûr qu'il s'en donne à cœur joie, le bougre.

ROLANDE

(machinalement elle aussi)

À mon avis il y en a au moins deux.

(À ces mots, elles se taisent soudain et se regardent quelques secondes.)

ROLANDE et ROSELYNE

(se regardent et ensemble)

Comment ça, il y en a au moins deux ?! (Elles se retournent brusquement, dans un même ensemble vers la tente d'où arrivent de nouveaux ronflements.) Qu'est-ce que c'est que ça ? Au même moment, Henriette Poussin, veuve et ancienne institutrice du village, sort de chez elle et découvre, elle aussi, la (tente plantée là, sur le bord de la place.)

HENRIETTE

(se signant)

Jésus Marie Joseph ! Quelle abomination ! Des campeurs… au beau milieu de la place… et tout près du monument aux morts ! Si c'est pas malheureux de voir ça. Jamais de mon temps on ne se serait permis des choses pareilles !

ROLANDE

(moqueuse)

Sauf votre respect, madame Henriette, mais de votre temps, vous ne deviez pas vous permettre grand-chose et je ne vous imagine pas vraiment faire du camping avec votre défunt mari.

ROSELYNE

(moqueuse)

M. Poussin ne devait pas rigoler tous les jours avec vous.

HENRIETTE

(pincée, refusant de comprendre)

Ah oui ? Et pourquoi donc, s'il vous plaît ?

ROSELYNE

(la regardant avec commisération)

Parce qu'en vous voyant aujourd'hui, je pense que vous deviez être drôlement coincée de la fesse quand vous étiez jeune ! (Les deux sœurs éclatent de rire.)

HENRIETTE

(outrée)

Espèces d'insolentes, de débauchées ! Si vous croyez qu'en me parlant de la sorte je vais aller dépenser mes sous dans votre tripot du diable…

ROLANDE

(avec ironie)

Et pourtant, un petit rouge limonade de temps en temps, ça vous changerait un peu de l'eau bénite.

HENRIETTE

(se signant)

Vous devriez avoir honte de blasphémer de la sorte.

ROSELYNE

(voulant calmer le jeu)

Mais on rigole, madame Henriette, on rigole.