UN JOUR DE FOIRE

René BURNOL Avec les personnages de JEAN-MICHEL BESSON

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-84422-772-0 © Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2011

PERSONNAGES

BAPTISTE

Paysan, la soixantaine

 

MARIE

Sa femme, même âge

 

LE JEANTOU

Son commis, âge incertain, pas trop futé

 

LA LULU

Une voisine, pas jeune, curieuse et sourde

 

LA DOCTORESSE

Âge indifférent

 

LE GUSTE

Un voisin, et pas d'accord avec le Baptiste

 

L'AUTOMOBILISTE

Âge indifférent

 

L'HUISSIER

Âge indifférent

 

UN GENDARME

Âge indifférent

DÉCOR

Une cuisine paysanne ancienne. Une vieille table, cinq chaises pas très bonnes, un buffet ou une armoire.

C'est le matin. Le Baptiste finit de se raser avant de partir à la foire, la Marie lui remue son café, lui coupe les poils des oreilles. Le Jeantou est assis sur une chaise à la table, visiblement pas en forme.

 

BAPTISTE

Allez Jeantou, t'es t'y prêt? Y faut qu'on y aille!

JEANTOU

Je sais pas si j'y vais !

BAPTISTE

Dépêche-toi, la foire va être finie, on sera pas encore partis.

JEANTOU

Oh, je sais pas si j'y vais, j'ai pas envie.

BAPTISTE

Bougre ! Ça serait ben la première fois que tu voudrais pas aller à la foire.

JEANTOU

Oh, je suis pas en forme.

BAPTISTE

Eh ben, si tu viens pas, comment que je vais faire pour charger la cage des poulets de la Lulu ? Et puis, elle, c'est pareil, elle a qu'à se débrouiller toute seule pour les vendre ses charognes de poulets !

MARIE

Eh ben oui, mais elle a rien pour les emmener.

BAPTISTE

Tout seul, je peux pas surveiller ses poulets et faire la foire.

MARIE

Écoute donc, te passeras moins de temps au bistrot comme ça !

BAPTISTE

Surtout qu'elle va même pas me payer un canon, cette vieille commère! (Au Jeantou.) Allez, Jeantou, dépêche-toi.

JEANTOU

Non, j'y vais pas.

BAPTISTE

Eh ben, me v'là propre tout seul pour emmener ces bestioles ! (Il boit un canon.) Enfin, je vais essayer de me débrouiller tout seul. (Il sort.)

MARIE

Alors Jeantou, qu'est-ce qu'y t'arrive ?

JEANTOU

Je sais pas ce que j'ai, j'ai mes deux culottes qui sont trop petites !

MARIE

Tes culottes sont trop petites ?

JEANTOU

Oui, ça m'y fait juste depuis hier.

MARIE

Oh, ben ça doit pas être bien grave si c'est que depuis hier !

JEANTOU

Oui, mais elles sont de plus en plus petites !

MARIE

Fais voir ! (Le Jeantou se lève, la braguette ouverte toute gonflée.) Boutonne-moi voir cette brelache déjà, que tu vas prendre froid.

JEANTOU

Eh ben, justement, je peux pas !

MARIE

T'as peut-être pris un courant d'air sur les rognons blancs, comme on dit, ou tu t'es fait piquer par une tique. Faut toujours pas rester comme ça. (À part.) Qu'est-ce qu'il aura attrapé encore cette andouille ? (Au Jeantou.) Fais-moi voir. (Elle regarde.) Tu t'es fait piquer par une tique. Faut pas rester comme ça, faut que j'appelle la doctoresse! (Elle fait le numéro.) Allô, doctoresse ?… Bonjour, c'est Mme Péluchon, enfin la

Marie, oui. On a notre commis, y peut plus boutonner ses deux culottes !… Oui, j'y sais ben que vous pouvez rien faire pour ses deux culottes, mais faudrait soigner ce qu'y a dedans… Eh ben j'sais pas, il est tout gonflé en bas, je sais pas comment vous y appelez, vers les gesticules ; il a dû se faire piquer par quelque chose de pas bien propre à mon avis… Bon, ben à tout à l'heure. Merci doctoresse. (Elle raccroche. Au Jeantou.) Elle va venir.

JEANTOU

C'est ben la première fois que ça m'arrive ça ; et puis on dirait que j'ai les dents du fond qui poussent !

MARIE

Prends voir ta fièvre ! (La Marie lui met le thermomètre dans la bouche.) C'est celui qu'on met dans le cul des vaches, mais ça fera ben pareil !

JEANTOU

J'ai soif. Il est salé ce thermomètre, il a un drôle de goût !

MARIE

Bois surtout pas de canon : si la doctoresse arrive et que tu sens la vinasse, elle pourrait ben t'envoyer détoxiquer avec la mine que t'as. Tiens, un verre d'eau.

JEANTOU

Oh, c'est plat, t'es sûre que ça se boit ça ? Elle a le goût de bouchon et ça dessoiffe pas. (On frappe à la porte.) Entrez !

(La Lulu rentre.)

LULU

Alors, qu'est-ce qui se passe ? Le Baptiste m'a dit que le Jeantou était malade.

MARIE

Oui, je sais pas ce qu'il a ; il tient plus dans ses deux culottes.

LULU

Qu'est-ce que tu dis ? Y radote ! Et c'est pas d'aujourd'hui qu'y radote !

MARIE

Non, non, y tient plus dans ses deux culottes j'te dis !

LULU

Oh, te les a peut-être lavées trop chaudes ?

MARIE

Oh non, ça vient pas de là ! Je les ai pas lavées ça fait ben trois semaines !

LULU

Ben oui, parce que si elles sont en laine, ça rétrécit.

MARIE

C'est pas ce que je te dis, je les ai pas lavées depuis trois semaines, et elles lui sont trop petites que depuis hier !

LULU

C'est sûr, la bière, ça fait gonfler, c'est pour ça qu'y tient plus dedans !

MARIE

C'est pas ce que je te dis, ça lui fait que depuis hier !

LULU

Que depuis hier ? Ben, ça doit pas être bien grave si c'est que depuis hier. (La Lulu regarde le Jeantou de près.) Il est quand même drôlement enflé ! Y se serait peut-être fait piquer par quelque chose, des fois ?

MARIE

J'y sais pas. La doctoresse va venir, elle va nous y dire ce que c'est !

LULU

Tu devrais téléphoner à la doctoresse !

MARIE

Mais j't'ai pas attendue pour lui téléphoner !

LULU

Penses-tu, ça lui fera rien un corset.

MARIE

(en lui criant dans les oreilles)

J't'ai pas parlé de corset ! La doctoresse va venir, elle va ben nous dire ce que c'est. (À part.) Ça s'arrange pas les cages à miel ; elle est plus sourde qu'un bidon de deux litres !

LULU

Ah oui, elle va venir, mais aujourd'hui, c'est la foire, et y doit y avoir un plein monde de cabinet, enfin je veux dire un plein cabinet de monde ; faut espérer que c'est pas trop grave.