POKER POUR L'AUSTRALIE

François SCHARRE

 

Éditions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries

75013 PARIS

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays

ISBN : 978-2-84422-725-6

© Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2010

NOTE SUR L'AUTEUR

Passionné de théâtre depuis vingt ans (quatre années passées au cours Simon) , François Scharre s'est depuis longtemps intéressé au rire sous toutes ses formes : les sketches, les blagues, les gags (sous quelles que formes qu'ils soient) , les films, et bien sûr les pièces de théâtre. Il a toujours aimé rire et faire rire.

 

"Les mécanismes qui amènent le rire ne peuvent pas être faux : le public ne rit que s'il a envie de rire. La comédie est une mécanique d'horlogerie."

FRANÇOIS SCHARRE

PERSONNAGES

MICHEL

YOLANDE

TONIO

ADÉLAÏDE

ELSA

KEVIN

RAYMOND

ODETTE

JEAN-CLAUDE

DÉCOR

Le décor : un grand salon joliment meublé, avec un canapé et deux fauteuils assortis. En fond de scène, un secrétaire avec des tiroirs et une chaise. Sur le fond côté cour, deux portes vitrées ouvrant sur une entrée visible de la salle.

Au centre une table basse de salon.

Côté jardin : à l'avant-scène, une porte donnant sur la chambre ; en deuxième plan, une autre porte donnant sur la cuisine.

Côté cour : à l'avant-scène, une porte donnant sur la salle à manger.

ACTE I

 

ACTE I - SCèNE 1

 

MICHEL

 

La scène se passe le matin. Michel est seul en scène, en robe de chambre. Il est très agité, il marche de long en large.

 

MICHEL

Comment je vais faire, mais comment je vais faire… Douze mille euros ! Il a fallu que je perde douze mille euros au poker hier soir. Pourtant j'étais bien parti, à onze heures avec un carré de rois, à ce moment de la soirée c'est moi qui empochais huit mille euros. Mais je ne sais pas m'arrêter. J'étais certain d'avoir la baraka. Et puis ce Sicilien, là, Calderone, il m'énervait avec son air sûr de lui. Oui, eh bien en attendant, c'est à lui que je les dois les douze mille euros, et il avait l'air pressé que je lui règle ma dette. (Il fouille dans ses poches de robe de chambre.) Mais où je vais trouver douze mille euros, moi ? (Puis il fouille dans les poches de sa veste suspendue au portemanteau et trouve son porte-monnaie.) Ah ! voilà ! (Il compte.) Oui, alors évidemment sept euros cinquante-quatre, je ne vais pas aller bien loin avec ça ! Mais où je vais trouver douze mille euros ? Il veut me faire la peau si je ne le rembourse pas avant la fin de la semaine. Et bien sûr, Yolande n'en sait rien, et non seulement elle n'en sait rien mais je ne vais surtout pas lui en parler. Elle qui a horreur des jeux d'argent, il ne manquerait plus qu'elle le sache, alors là ce serait la catastrophe. C'est même sûr : elle divorcerait. (Il fouille dans les tiroirs du secrétaire.) Alors évidemment pour hier soir je lui ai dit que j'avais une conférence. (Il rigole nerveusement.) Tu parles d'une conférence ! Quatre heures et demie du matin je suis rentré. Heureusement qu'elle ne m'a pas entendu… Ah oui ! D'ailleurs, si elle me demande, je suis rentré à… disons à… onze heures trente, oui, c'est bien, ça, onze heures trente. Ah ! mais je sais ! Depuis cinq ans qu'on économise pour partir en Australie, il doit y avoir une sacrée somme sur ce compte. Combien a-t-on mis de côté en cinq ans ? (Il recherche de nouveau dans le secrétaire avec empressement.) On a ouvert un compte spécialement pour ce voyage à la banque de l'Ouest. Mais où a-telle rangé ces papiers de la banque? Ah! je vous promets, les femmes quand elles rangent on ne retrouve jamais rien !… Ah ! si, voilà ! Banque de l'Ouest… (Il cherche dans différents feuillets.) Alors mars, avril, mai… Tiens, voilà le dernier. Crédit : dix mille neuf cent soixante-quatorze euros. Eh bien, voilà ! Plus qu'à rajouter… mille vingt-six euros et le tour est joué. Sauf que cela va être dur de sortir la totalité de la somme. Yolande ne va jamais vouloir annuler notre projet pour l'Australie. Il faut que je trouve une solution. (Il brandit les feuillets tout en cherchant une solution.) Je dois…

ACTE I - SCèNE 2

 

MICHEL, YOLANDE

 

Entre Yolande, en train de boutonner son chemisier.

 

MICHEL

Zut ! La voilà !

(Michel se sent pris en faute avec ses feuillets à la main. Il les cache derrière son dos, coincés dans la ceinture de sa robe de chambre, mais toutes les feuilles dépassent. Yolande ne l'a pas vu faire. Pendant toute la scène qui va suivre, il va se tenir face à Yolande, quels que soient ses déplacements, de façon à ce qu'elle ne puisse voir derrière lui.)

YOLANDE

Ah ! te voilà ! Je croyais que tu étais déjà parti au lycée.

MICHEL

(très gêné)

Non, je n'ai pas de cours le mardi matin, tu sais bien.

(Elle s'approche pour l'embrasser et l'enlacer, lui se contente de l'esquiver.)

YOLANDE

Eh bien, tu ne m'embrasses pas ?

MICHEL

Si, si ! (Il s'approche, laissant ses fesses en arrière, de manière à ce qu'elle ne le touche pas, et se contente d'un petit bisou du bout des lèvres.)

YOLANDE

Eh bien, qu'est-ce que tu as ? Tu es tout bizarre ce matin !

MICHEL

(de plus en plus gêné)

Non, non, je n'ai rien, je t'assure.

(Elle lui tourne autour en essayant de deviner ce qui se passe, et plus elle tourne, plus il lui fait face.)

YOLANDE

Tu as des petits yeux, toi. Tu es rentré à quelle heure de ta conférence ?

MICHEL

Hein ? À quelle heure je suis rentré de ma conférence ? Eh ben, à la demie… à quatre heures et demie… (Se reprenant très vite.) … à dix, à onze heures et demie, oui c'est ça, à onze heures et demie.

YOLANDE

Parce que je me suis levée pour boire un verre d'eau à minuit et quart et tu n'étais toujours pas là.

MICHEL

Ah oui ! À minuit et quart, bon, j'ai dû me tromper, il devait être minuit et demi quand je suis rentré. Ah ! ben ça y est ça me revient ! Il était minuit et demi.

YOLANDE

Tu es sûr? Parce que j'ai entendu du bruit, j'ai d'abord cru que c'était toi qui rentrais, finalement c'était le chat qui jouait dans la cuisine. J'ai regardé notre réveil, il était une heure zéro sept et tu n'étais toujours pas là !

MICHEL

Une heure zéro sept, alors ça c'est précis. Ah ! mais oui ! Je sais pourquoi ! J'ai entendu la petite pendule de l'entrée sonner la demie, alors je me suis persuadé qu'il devait être minuit et demi, alors qu'il était finalement une heure et demie. (Il fait un grand soupir côté public, soulagé de s'être sorti de son mensonge.)

YOLANDE

Mais chéri, ça fait deux mois que la pendule de l'entrée ne marche plus !

MICHEL

(faisant mine de s'énerver pour essayer de sauver les apparences)

Non mais c'est un comble ça ! Être obligé de se justifier, chez soi, de l'heure à laquelle on est rentré. Mais je n'ai pas quinze ans ma chérie, je peux quand même rentrer à l'heure qui me plaît ! Tu n'es pas ma mère.

YOLANDE

Oh ! ça va ! Ça va ! Ne t'énerve pas comme ça.

ACTE I - SCèNE 3

 

MICHEL, YOLANDE, ELSA

 

Entre Elsa en trombe, prête à partir au lycée, sac sur l'épaule.

 

ELSA

Bonjour maman !

YOLANDE

Bonjour Elsa. (Bisou à sa fille, puis regardant sa montre.) Tu n'es pas en retard, toi ?

(Michel profite de cet instant pour replacer les feuillets de la banque dans le tiroir du secrétaire.)

ELSA

Non, non, je commence plus tard ce matin. (Allant vers son père.) Bonjour papa.

MICHEL

Bonjour ma puce.

ELSA

Maman, je t'ai déjà parlé de Kevin…

YOLANDE

À peu près deux cent soixante-quatorze fois ce mois-ci ma chérie.

ELSA

Tu m'avais promis que je pourrais vous le présenter, et à chaque fois tu repousses le moment.

MICHEL

Qui est ce Kevin ?

ELSA

Papa ! Tu le fais exprès, tu sais bien ! "Mon" Kevin.

MICHEL

Ah oui ! Celui qui fait de la moto !

ELSA

Ouais ! Même que nous avons déjà fait quelques balades très romantiques tous les deux.

MICHEL

Je n'aime pas trop cela ! Te savoir sur une moto, ça me fait peur. On entend parler de tellement d'accidents avec les deuxroues…

ELSA

T'inquiète pas papa, Kevin est très prudent, il ne dépasse pas le deux cent cinquante !… Non, je rigole ! En tout cas il ne fait pas le fou, je lui ai dit que sinon je ne montais plus derrière.

YOLANDE

Mais j'espère bien ma fille ! Au fait, ma chérie, tu ne connais pas la dernière idée de ton père ? Il veut devenir traducteur. Comme s'il n'avait pas assez de travail en tant que professeur de français !

ELSA

Toi, traducteur ! Mais quand j'étais petite, tu étais incapable de me faire réviser mon anglais. Tu ne connais pas trois mots dans la langue de Shakespeare.

MICHEL

Alors là tu exagères! Je connais tout de même… (Avec l'accent américain, en comptant les mots sur ses doigts.) … un cheeseburger, un Pepsi-Cola et un milk-shake… please. Ça fait quatre !

ELSA

Oui, tu as appris l'anglais avec un certain "McDonald" c'est ça ? Tu parles peut-être mieux l'italien ?

MICHEL

Mais couramment ma fille. (Avec l'accent italien.) Signore ! Trois pizzas : une calzone, une minestrone et une vesuvio. Et après nous prendrons une bouteille de Chianti avec des Panzani, des Buitoni, des tortellinis et des coquillettes. (Puis sans accent.) Euh… non, pas des coquillettes !

ELSA

(se moquant de lui)

Mon père a appris l'italien à la pizzeria d'en bas… Ça y est ! Je sais ! Tu traduis l'espagnol ?

MICHEL

(avec l'accent espagnol)

Pour la corrida : Olé toro ! Chorizo ! Votre paella est excellente Signorina !

ELSA

Décidément tout pour la bouffe. Alors à part l'allemand je ne vois pas ce qu'il te reste.

MICHEL

(avec l'accent allemand)

Schnell ! Komandantour, sabotache ! Monsieur Bouvette, monsieur Lefort, vous êtes des Grosses Filous !

ELSA

De mieux en mieux ! La "Grande Vadrouille" maintenant ! Non, allez, papa, sois sérieux ! En quelle langue pourrais-tu être traducteur ?

MICHEL

Eh bien, en français pardi !

ELSA

Je me doute bien que c'est en français ! Mais quelle langue veux-tu traduire ?

MICHEL

Eh bien, le français !

ELSA

Tu veux traduire le français en français ? Mais c'est complètement débile !

MICHEL

Oh non! Mon enfant, c'est loin d'être "débile" comme tu dis. As-tu déjà remarqué comme notre langue est complexe ? D'une région à l'autre, déjà, les accents sont plus ou moins colorés. Je ne parle pas des différents patois qui ont quasiment disparu, mais de la langue française à proprement parler…

YOLANDE

Tu ne vas pas nous refaire ta conférence d'hier soir?

MICHEL

(oubliant son mensonge)

Quelle conférence ? (Se reprenant.) Ah ! ma conférence d'hier soir ! Oh non ! Penses-tu, ce serait trop long ! Tu as vu à quelle heure je suis rentré ? (Se rendant compte de son erreur.) Ah ! ben non justement t'as pas vu ! (Reprenant vite son sujet.) La langue française, disais-je, est très complexe. Chacun a son jargon, propre à son métier, propre à sa région, à son quartier ou à son niveau social. Si tu dis à un jeune des cités : "Excusez-moi de vous importuner, jeune Maghrébin, mais vous serait-il possible de m'indiquer un commerce de proximité encore ouvert dans cette charmante bourgade à une heure aussi tardive ?" Je doute fort qu'il te comprenne, je pense même qu'il sera persuadé que tu viens de l'agresser, ne serait-ce que verbalement. Il vaut mieux faire beaucoup plus sobre : "Salut man, c'est encore ouvert chez Momo ?" Et là, tu as été compris immédiatement. Si après un accident, un expert automobile te dit : "Vu la valeur vénale de votre véhicule et les préjudices subits lors de la collision, notre compagnie est aux regrets de déclarer votre véhicule inapte à la circulation routière", eh bien une traduction réduite donnera à peu près ceci : "Votre voiture ne valant déjà pas grandchose et l'accident ayant été très violent, on va transformer votre voiture en petit cube." Ou bien encore plus court et plus familier : "Ta poubelle, elle a cartonné grave, tu l'as dans l'os, on ne va pas te donner une tune."

YOLANDE

Oui, eh bien moi je soutiens que cette idée est ridicule et que personne ne fera appel à tes services.

MICHEL

Détrompe-toi ma chérie ! Un autre exemple : un prévenu ne suivant pas le dialogue entre son avocat et le juge d'application des peines. (Jouant tour à tour les différents rôles, l'avocat debout – jeu avec sa robe de chambre comme une robe d'avocat – le prévenu – assis mimant les menottes aux poignets – lui assis à côté du prévenu.) L'avocat : "Mon client, monsieur le président, malgré une jeunesse scabreuse et des géniteurs peu scrupuleux : son père biologique se livrant chaque soir à une discipline de comparaison de boissons éthyliques jusqu'à la perte de connaissance et sa génitrice lui infligeant de très sévères corrections." Le prévenu : "Qu'est-ce qui dit ?" Le traducteur : "Il dit que ton père picolait et que ta mère te tapait sur la gueule." L'avocat : "Laissant le jeune homme livré à la faune de son quartier dès la sortie de son établissement scolaire, se livrant aux stupéfiants et à quelques menus larcins." Le prévenu : "Qu'est-ce qui dit ?" Le traducteur : "Il dit que tu roulais des pétards en sortant de l'école." Le prévenu : "Qu'est-ce que ça peut lui foutre, hein! Dis-lui que si y me fait aller en zonzon on va le retrouver éparpillé aux quatre coins de Paname, avec sa robe de travelo." L'avocat : "Que dit mon client ?" Le traducteur : "Cher Maître, malgré tout le respect que cet homme vous porte, il serait assez mal venu que sa garde à vue se prolongeât, il serait fort mécontent, soyez-en certain."

ELSA

Mon petit papa, c'est le grand délire comme d'habitude. Bon, alors pour Kevin vous ne m'avez toujours pas donné de réponse.

YOLANDE

Eh bien, puisque tu insistes tant, dis-lui de venir manger ce soir à ton Kevin.

ELSA

(lui saute au cou)

Oh ! merci ma petite maman !

YOLANDE

Je vous rappelle que ce soir nous avons également Jean-Claude et Odette qui viennent dîner.

MICHEL

(levant les yeux au ciel)

Super !

ELSA

(faisant la tête)

Oh non ! Pas le jour où je vous présente Kevin !

YOLANDE

Eh bien, cachez votre joie tous les deux! Oui, eh bien c'est comme ça, il fallait bien que je leur rende leur invitation. On ne peut pas indéfiniment repousser ce moment. Cela fait plusieurs fois que je les décommande, ils vont finir par se demander si nous ne les fuyons pas.

MICHEL

(avec ironie)

Nous, les fuir ? Mais qu'est-ce qui peut bien te faire croire cela ?

YOLANDE

Eh bien, écoute, si tu crois que je ne t'ai pas vu à l'instant faire… (Elle l'imite.) … "super"…

MICHEL

Non, je n'ai pas fait… (Comme elle.) … "super", j'ai fait : "SUPER".

YOLANDE

Ne te moque pas de moi, veux-tu.

MICHEL

Je me moque plutôt de ton amie Odette, qui ne peut pas dire deux phrases sans revenir à son sujet principal : son salon de coiffure. Si elle ne parle pas de ses petits shampooings ce sera de ses mises en plis ou alors de la dernière coupe de cheveux de Mme Dugenoux. Eh bien, il me rase son salon de coiffure, vois-tu.

YOLANDE

Ah ! ça c'est fin ça !

MICHEL

Et lui, Jean-Claude ! Ah ça ! Elle ne le rase pas, lui : il n'écoute pas un traître mot de ce que peut dire sa godiche de femme, il s'écoute parler lui aussi. Monsieur est dans la police alors monsieur se prend pour Navarro. Moi il me fait plutôt penser à un croisement entre l'inspecteur Gadget et Mister Bean. Il va encore nous matraquer toute la soirée.

ACTE I - SCèNE 4

 

MICHEL, YOLANDE, ELSA, ADÉLAÏDE

 

YOLANDE

(allant à la porte de la cuisine)

Adélaïde !

ADÉLAÏDE

(voix off, fort accent portugais, en roulant les "r")

Oui Madame Yolande !

YOLANDE

Venez voir s'il vous plaît.

ADÉLAÏDE

(voix off)

Pourquoi ?

YOLANDE

(à Michel)

Cette manie qu'elle a de demander sans cesse pourquoi… (À Adélaïde.) Parce que je vous le demande !

ADÉLAÏDE

(entre sans enthousiasme, un tablier sur le ventre, les mains sur les hanches)

Qu'est-ce qu'on loui veut à Adélaïde ?

YOLANDE

Nous devions être cinq à dîner ce soir ; finalement nous serons six.

ADÉLAÏDE

Pourquoi ?

YOLANDE

Parce que nous avons un invité supplémentaire, tout simplement.

ADÉLAÏDE

Ché pas pochible Madame Yolande !

YOLANDE

Et pourquoi donc ?

ADÉLAÏDE

Ché parche qué j'ai préparé cinq bouches la reine.

YOLANDE

Bouchées à la reine, je vous ai déjà dit, bouchées à la reine !

ADÉLAÏDE

Oui ché cha, bouches la reine ! Et moi chai fait cinq bouches la reine. Ché ne peut pas faire une autre, ché plou dé sauce.

YOLANDE

Débrouillez-vous mais nous serons six, il nous faut un dîner pour six.

ADÉLAÏDE

(sort vers la cuisine en grognant)

Qué chan né marre mais qué chan né marre dé cette maisson !

ELSA

(en riant)

Papa, j'ai trouvé ! C'est le portugais qu'il faut traduire. Bon, moi j'y vais parce que je vais finir par être en retard. Bisou, à ce soir. (Elle sort.)

YOLANDE

(regardant sa montre)

À ce soir ma chérie. Oh là là ! Mais moi aussi dis donc ! Il faut que je finisse de me préparer. (Elle sort mais par une autre porte qu'Elsa.)

ACTE I - SCèNE 5

 

MICHEL, puis ADÉLAÏDE

 

MICHEL

Bon ! Ce n'est pas tout ça, mais cela ne résout pas mon problème. Il faut que je trouve un moyen de sortir cet argent rapidement et en liquide de la banque. Mais pour cela il me faut l'accord de Yolande. (On sonne à la porte d'entrée.) Adélaïde, allez ouvrir voulez-vous. (Il sort vers la chambre.)

ADÉLAÏDE

(entre et traverse la scène pour aller ouvrir)

On né va pas mé laisser tranquille cé matin ! (On sonne de nouveau.) Voilà, voilà, y a pas lé feu à l'aquarium ! (Elle sort un court instant, puis reparaît en annonçant à travers la porte entrouverte de la chambre.) Y a oune Méssio qui vé voir Méssio.

MICHEL

(entrant)

Un monsieur qui veut me voir ? À cette heure-là ? Lui avez-vous demandé son nom ?

ADÉLAÏDE

Non ! Il m'a solément dit : "Yé souis bien chez méssio Deveaux ?" Alors yé dit : "Oui." Et il a dit : "Yé voudrais voir méssio Michel Deveaux."

MICHEL

Bon, eh bien faites-le entrer !

ACTE I - SCèNE 6

 

MICHEL, TONIO

 

MICHEL

(à part, en voyant Tonio)

Merde ! Le Sicilien !

(Tonio entre. Il se frotte les mains.)

TONIO

(sur un air victorieux, avec un fort accent italien)

Comme on se retrouve monsieur Deveaux !

MICHEL

(tout haut mais sans conviction)

Monsieur Calderone, quelle heureuse surprise! Si je m'attendais! Et que me vaut l'honneur de cette visite si matinale ?

TONIO

Comment? Vous n'avez pas déjà oublié notre petite partie de poker d'hier soir ?

MICHEL

(lui faisant un geste de la main pour qu'il parle moins fort)

Chut ! Ne parlez pas si fort ! Il ne faut surtout pas que ma femme vous entende.

TONIO

Et moi j'ai envie de dire très fort que M. Deveaux Michel me doit douze mille euros.

MICHEL

(chuchotant)

Par pitié, parlez moins fort. Figurez-vous que j'ai pensé à notre petit problème depuis ce matin.

TONIO

Dites plutôt "votre" petit problème car pour moi ce n'est pas un problème du tout : je viens chercher mon argent !

MICHEL

Oui, eh bien justement, cela ne va pas être possible dans l'immédiat. (Le raccompagnant jusqu'à la porte, espérant le faire sortir.) Il faut que j'en discute avec ma femme, mais c'est compliqué, il ne faut surtout pas qu'elle apprenne que je joue au poker. Il faut sortir de l'argent qui est sur un compte, mais il me faut son approbation pour sortir la totalité de la somme. Alors il ne faut surtout pas qu'elle vous trouve ici, comprenez-vous ?

TONIO

(l'attrapant par le col et le menaçant sérieusement)

Je comprends surtout que tu te moques de moi monsieur Deveaux, et on ne se moque pas d'Antonio Calderone. Tu as jusqu'à demain midi pour me payer sinon je te coupe la tête Deveaux.

ACTE I - SCèNE 7

 

MICHEL, TONIO, YOLANDE

 

Entrée d'un coup de Yolande. Michel l'aperçoit tandis que Tonio est de dos. Michel, qui est toujours tenu par le col de sa robe de chambre, enserre Tonio de ses bras et fait mine de lui donner une accolade.

 

YOLANDE

Il me semblait bien avoir entendu quelqu'un sonner.

MICHEL

Ah ! mon ami ! Mon cher ami ! Ce que ça m'a fait plaisir de te revoir.

TONIO

(ne comprenant pas l'attitude de Michel)

Ma qué ?

MICHEL

(retournant d'un coup Tonio pour qu'il aperçoive Yolande, puis tout bas à son oreille)

Pas un mot à ma femme si vous voulez votre argent demain.

YOLANDE

Eh bien, tu ne me présentes pas à ton ami ?

MICHEL

(haut)

Je te présente ma femme Yolande. Yolande, je te présente mon ami… mon ami… (Il cherche un nom.) Maurice… Maurice Lebœuf.

TONIO

(n'ayant rien compris à ce qui a précédé, baise la main de Yolande)

Antonio Calderone pour vous servir, madame. Mais tous mes amis m'appellent Tonio.

YOLANDE

(à Michel)

Mais tu viens de me dire qu'il s'appelait Maurice Lebœuf !

MICHEL

Et je viens de te dire qu'il s'appelait Maurice Lebœuf… (Au public.) Et je viens de lui dire qu'il s'appelait Maurice Lebœuf… (Inventant au fur et à mesure.) C'est parce qu'à l'armée on l'appelait Maurice pour le faire rager, "Maurice Lebœuf". Ah ! qu'est-ce qu'on a pu rigoler avec ça ! Maurice Lebœuf, garde à vous ! (Il se met au garde-à-vous.) Maurice Lebœuf, repos ! (Il se met au repos.) Maurice Lebœuf, corvée de pluches ! (Il se force à rire, mais les deux autres le regardent un peu ahuris.)

YOLANDE

Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle, et puis je ne vois pas le rapport.