T' EMBALLE PAS !

Christian ROSSIGNOL

Éditions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-84422-722-5 © Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2009

NOTE DE L'AUTEUR

Si j'écris par passion et presque par besoin depuis un vingtaine d'années, je le fais surtout par plaisir. Plaisir personnel et égoïste de créer, plaisir de donner vie à des personnages farfelus, plaisir de m'amuser de mes propres délires, plaisir de rêver les yeux ouverts mais aussi plaisir indicible de donner du plaisir à ceux qui lisent ou jouent mes textes et, je l'espère, aux spectateurs.

 

CHRISTIAN ROSSIGNOL

DÉCOR

Un seul décor qui représente la pièce centrale du château. Au fond, de part et d'autre d'une cheminée, la porte de l'office et la porte du bureau. Côté cour, l'amorce du hall d'entrée. Côté jardin, la porte de la cave et l'amorce du couloir conduisant aux appartements. Un petit canapé, un guéridon, une table basse, une chaise, quelques objets de décoration si possible : armure, armes blanches, tableaux… C'est un lieu d'accueil, de passage, pas de séjour.

 

Détail important : un interrupteur et un voyant rouge sont placés à côté de la porte de la cave de manière à ce que le public sache si la lumière de ladite cave est allumée ou pas.

PERSONNAGES

AGATHE DE SAINT-ALBAN : Femme dynamique et moderne. Chef d'une entreprise en difficulté, prête à tout pour sauver sa société. SIDONIE DE SAINT-ALBAN : Sœur d'Agathe, bigote et psychorigide. Passe son temps à ressortir de l'oubli des saints oubliés de tous. ROSELINE DE SAINT-ALBAN : Mère des deux premières. Complètement sourde et obnubilée par la pêche à la ligne.

 

OCTAVE

Valet de chambre et homme à tout faire du château, très flegmatique et capable de tout supporter. ERNEST MICHANDIOT : Comédien raté et apprenti gangster qui se prend pour le fils spirituel de Belmondo.

 

POPO

Frère d'Ernest, un peu attardé. Parle en nasillant affreusement, se met à vibrer et à taper du pied sous le coup de l'émotion. Il embrasse systématiquement toutes les dames qui prononcent le mot "gentil" à son égard. Ne peut pas vivre sans Ernest à qui il obéit à la lettre. WILFRIED MAYERBAUM : Client allemand de la plus haute importance. Très bourgeois. Parle le français avec un très léger accent germanique.

 

GERTRUDE

MARLÈNE VON VULKENBACH : Secrétaire et garde du corps de Wilfried. Athlète de l'Est sur le retour.

ACTE I

 

Le rideau s'ouvre sur la scène vide, peu éclairée. Le voyant rouge est allumé. On entend une musique funèbre. L'ambiance doit faire penser qu'on veille un mort dans une demeure bourgeoise. On découvre Sidonie qui se recueille devant une icône et Octave qui reste de marbre à ses côtés. Au bout de quelques secondes, Sidonie se met à demander différents objets à la manière d'un chirurgien et Octave les lui donne à la manière d'une infirmière de bloc.

 

SIDONIE

Bougeoir… Chiffon… Cierge… Allumettes… Cendrier… Bien, recueillons-nous à présent.

OCTAVE

Bien Mademoiselle.

SIDONIE

Pardonnez-nous, sainte Cunégonde, de vous avoir négligée si longtemps mais nous ne sommes que d'humbles pécheurs ignorants.

OCTAVE

Oh oui ! D'humbles pécheurs…

(Roseline entre de la cave, empêtrée dans un incroyable fouillis de matériel de pêche. Elle a même du mal à passer la porte à cause de son fagot de cannes qu'elle porte en travers)

(du dos et avec lequel elle va renverser moult vases, pots et bibelots qu'Octave tentera de récupérer au vol…)

ROSELINE

Mes asticots ! Où sont mes asticots ? Nom d'une carpe qui louche ! Je vais finir par rater la mordue. (Elle éteint la lumière de la cave.) Octave ! Où avez-vous encore mis mes asticots ? Mais où est-il cet incapable ? Ah ! le voilà ! Octicot, mes asticaves ! Raaah ! Mes Octaves espèce d'asticot ! Zut ! C'est le contraire.

OCTAVE

Les asticots de Madame sont dans la cave comme à l'accoutumée.

ROSELINE

Hein ? En pleine forme. Je vous remercie mais cela ne me dit pas où sont mes asticots.

SIDONIE

Dans la cave, mère. Il vous a dit dans la cave. Dans la cave !

ROSELINE

Oui, oui, je ne suis pas sourde. Je le sais qu'il s'appelle Octave. Ce que je ne sais pas c'est où sont passés mes asticots.

SIDONIE

(soupirant)

Octave, soyez gentil. Allez les lui chercher, je vous prie.

OCTAVE

Bien Mademoiselle. J'y cours. (Il sort à la cave lentement en ayant pris soin d'y avoir allumé la lumière. Le voyant rouge s'allume.)

ROSELINE

Et il s'enfuit le malotru ! Au pied Octave ! (Elle essaie de le suivre mais le fagot de cannes la stoppe net et elle se retrouve sur les fesses.)

ROSELINE

Saperlipopette ! Par tous les gardons de Sambre et Meuse ! Celui-là si je le ferre…

SIDONIE

Calmez-vous mère… Je vais vous aider…

ROSELINE

Merci mais je ne suis pas impotente. (Voyant le cierge.) Encore un anniversaire ? Qui est-ce cette fois ? Une vierge massacrée par les Huns ou une dévote suppliciée par les autres ?

SIDONIE

Il s'agit de sainte Cunégonde de Bavière.

ROSELINE

Ah? Et qu'est-ce qu'elle a fait pour mériter ta reconnaissance éternelle ta Raymonde de Tralalère ?

SIDONIE

Cuné… Bref. Elle écrivait à la gloire de Dieu et cela ne plaisait pas aux protestants germaniques qui l'ont brûlée vive avec ses poèmes.

ROSELINE

Ah ça ! Quand on aime, on ne compte pas.

SIDONIE

Pardon ? (Un temps, sidérée.) Aujourd'hui, nous n'avons plus rien d'elle si ce n'est quelques vers…

ROSELINE

(réagissant au mot "vers")

Des vers ?!! Mes asticots ! Octave ! Mes asticots illico ou ça va barder mon coco !!!

AGATHE

(entrant du couloir)

Mais qu'est-ce qui se passe dans cette maison ? On met le feu ou on écorche quelqu'un ici ? Nous sommes à la veille de recevoir M. Mayerbaum et c'est tout ce que vous trouvez à faire ? Du tapage ?

SIDONIE

Ton Mayerbaum n'arrive que demain matin, alors du calme.

ROSELINE

Ah! Agathe, toi tu sais peut-être où sont mes asticots ?

AGATHE

C'est pour des asticots tout ce vacarme ?

ROSELINE

Mais non… Pas pour la carpe, pour la tanche voyons. Les asticots c'est pour la tanche. Quoique…

AGATHE

Ma pauvre maman ! Tu es vraiment de plus en plus sourde.

ROSELINE

Moi ? Pas du tout ! (Elle regarde sa montre.) Neuf heures moins le quart.

AGATHE

(tête désabusée)

Rebranche ton sonotone s'il te plaît maman. (À Sidonie.) Et toi, sœurette, que fais-tu ?

SIDONIE

Octave et moi commémorons le quatre cent cinquantième anniversaire du martyre de sainte Cunégonde.

AGATHE

Encore ! Qui est-ce cette fois ?

SIDONIE

Une sainte oubliée des hommes de peu de foi.

AGATHE

Oui, ça je m'en doute. Tu en déterres et vénères une nouvelle chaque semaine.

SIDONIE

Sainte Cunégonde était une grande catholique et une prodigieuse poétesse honteusement mutilée et brûlée par des protestants bavarois en 1556. Cela fait aujourd'hui juste quatre cent cinquante ans et…

AGATHE

Quatre cent cinquante ! Alors elle n'est pas à un jour près ; elle peut attendre que nous ayons reçu M. Mayerbaum.

ROSELINE

(ronchonnant et tapotant son sonotone)

Marche pas ce machin.

SIDONIE

Le commerce, les marchands du temple passent avant l'élévation de l'âme. Je te reconnais bien là.

AGATHE

Heureusement que tu es là pour réveiller nos consciences.

SIDONIE

Parfaitement! Il est heureux qu'il y ait des gens comme moi et comme l'abbé Morissot pour honorer la mémoire de ceux et celles qui ont offert leurs vies pour leur foi et pour notre salut.

ROSELINE

(même jeu)

Marche jamais ce bidule !

AGATHE

Tu ferais mieux de sortir un peu plus, de voir du monde, de t'ouvrir à la réalité.

SIDONIE

C'est-à-dire ?

AGATHE

C'est-à-dire que ce n'est pas en passant ton temps à l'église que tu trouveras un mari.

SIDONIE

Oh ! je te rappelle que tu n'es pas mariée non plus !

AGATHE

Parce que le travail ne me laisse pas le temps pour la romance ou une relation suivie, mais moi, je n'ai rien contre le mariage.

SIDONIE

(piquante)

Ni contre le…

AGATHE

Le… ?

SIDONIE

(gênée)

Eh bien, le… Tu sais bien, le…

AGATHE

Le sexe ?

SIDONIE

Oh !… Euh…

ROSELINE

(même jeu)

Saloperie d'engin du diable !

SIDONIE

Dieu me préserve du péché de la chair.

ROSELINE

Pêcher ?

SIDONIE

Seule la spiritualité m'intéresse.

AGATHE

C'est sans doute aussi pour ça que c'est moi et moi seule qui fais tourner l'entreprise. Entreprise dans laquelle tu possèdes tout de même quarante-neuf pour cent des parts, je te le rappelle.

ROSELINE

(même jeu)

M'énerve ce truc !

SIDONIE

Tu sais bien que les choses bassement matérielles ne m'intéressent pas.

AGATHE

Et les dividendes, ils ne t'intéressent pas, peut-être ? Tu ne craches pas dessus.

SIDONIE

(faussement évasive)

Oui, oh…

(Le téléphone sonne.)

AGATHE

Excuse-moi mais les choses bassement matérielles se rappellent à moi. (Elle décroche.) Allô ! Oui ?… Monsieur Mayerbaum ?! Comment allez-vous ? (Jusqu'à ce qu'elle raccroche, on voit qu'elle a du mal à avoir une conversation correcte avec Mayerbaum mais on ne comprend rien.)

ROSELINE

(criant en tirant sur les fils de son sonotone)

Saloperie de saloperie de saloperie !

OCTAVE

(entrant avec les asticots dans une boîte ouverte posée sur un plateau)

Les appâts de Madame !

ROSELINE

Raaah! (Sans voir Octave, elle parvient à débrancher les fils mais son bras vient heurter le plateau et les asticots tombent.) Seigneur Marie Joseph! Mes asticots! Mes chers petits! (Elle se jette à terre et se met à les ramasser.)

AGATHE

(au téléphone)

Co… Comment ? Tout de suite ?

SIDONIE

Maman, que fais-tu ?

ROSELINE

Si c'est pas malheureux! Des asticots de cette qualité !

SIDONIE

Oh! et puis zut! Octave, reprenons je vous prie. Chantez avec moi. (Elle entonne un cantique.)

OCTAVE

Bien Mademoiselle.

(Dans ce qui suit, Octave ne sait plus où donner de la tête et) tout doit aller très vite et très fort.

ROSELINE

Ce serait trop vous demander de m'aider, Octave ?

OCTAVE

Non Madame. (Il se met à quatre pattes.)

SIDONIE

Eh bien Octave, chantez voyons, chantez !

OCTAVE

Tout de suite Mademoiselle, tout de suite. (Il chante quelques paroles.)

ROSELINE

Vous me le paierez, espèce de minable mérou maladroit !

AGATHE

(au téléphone)

Mais pas du tout monsieur Mayerbaum !

SIDONIE

Chantez, Octave, chantez !

ROSELINE

Ramassez, Octave, ramassez !

OCTAVE

(en chantant sur l'air du cantique)

Que Madame me pardonne…

ROSELINE

On s'en moque de la Madone ! Ramassez !

OCTAVE

(même jeu)

En voici une poignée Madame.

ROSELINE

Plus vite mollusque ! Calamar empesé ! Incapable ! Et comme d'habitude il n'a pas éteint la lumière de la cave. (Elle le fait.) C'est moi qui paie l'électricité. Je finirai par la retenir sur vos gages.

AGATHE

(au téléphone)

C'est entendu. À tout de suite. (Elle raccroche, furieuse.) Ça suffit comme ça ! (Elle claque un bruit terrible avec le panier de pêche par exemple, ce qui fait sursauter et taire tout le monde sauf Octave qui continue.) Ça suffit, j'ai dit ! (Elle lui prend le plateau des mains et lui en assène un violent coup sur le crâne. Il se tait.) Maintenant vous vous taisez et vous m'écoutez sinon je fais un malheur ! Dans quelques instants, le seul homme capable de sauver l'entreprise qui nous fait vivre va débarquer ici. C'est un gros, très gros client allemand et…

ROSELINE

Tu reçois ton brillant amant ? En quoi cela nous regarde-t-il ?

AGATHE

(hurlant)

Ce n'est pas mon amant, c'est un client allemand ! Donne-moi ce sonotone. (Elle le prend, le rebranche et le replace rapidement dans l'oreille de sa mère.) Il est Allemand ! A… lle… mand !!!

ROSELINE

Oui, oui, il est Allemand. Je ne suis pas complètement bouchée. Tu sors bien avec qui tu veux. On n'est plus sous l'Occupation. Vive l'Europe !

AGATHE

Restons calme. Je viens de réussir à le convaincre qu'il ne téléphonait pas dans un asile d'aliénés. C'est déjà un exploit.

SIDONIE

Mais je croyais qu'il devait arriver demain…

AGATHE

Il a dû changer d'avis. Il m'appelait de sa voiture. Il venait de passer Moisy-le-Vieux.

SIDONIE

Mais c'est à moins de…

AGATHE

… dix kilomètres, oui. Il sera donc ici d'une minute à l'autre. Il faut le choyer, le bichonner et le placer dans un climat de confiance absolue car j'entends bien lui faire…

ROSELINE

Moi aussi, j'entends drôlement bien !

AGATHE

(très calme)

J'entends bien, dis-je, lui faire signer un énorme contrat dont dépend la survie de l'entreprise mais pour cela j'ai besoin de vous pour le recevoir dans les meilleures conditions. (Hurlant soudainement.) Alors, Octave, ramassez-moi ces bestioles ! Maman, tu ranges ton matériel de pêche et tu vas faire le guet près de l'étang ! Tu me préviens dès qu'une voiture franchit la grille du parc. Quant à toi Sidonie, tu me remballes ton attirail de VRP en bondieuseries ! Exécution !

(Octave saute sur les asticots, Roseline sort par le hall avec) son matériel mais non sans mal.

SIDONIE

Je ne vois pas en quoi sainte Cunégonde pourrait choquer ton client.

AGATHE

Tu ne vois pas ?

SIDONIE

Non.

AGATHE

Tu m'as bien dit que ta Cunégonde avait été massacrée par des Bavarois ?

SIDONIE

Oui, et alors ?

AGATHE

Et alors Mayerbaum est de Munich. Il est Bavarois justement. Je ne le connais pas, je ne l'ai jamais vu, mais je ne veux pas prendre le moindre risque de le froisser. C'est déjà miraculeux qu'il s'intéresse si soudainement à nos produits. Alors, s'il te plaît, replie ton stand !

SIDONIE

Oh ! (Elle ramasse ses affaires.)

AGATHE

Je veux qu'il se sente ici chez lui.

SIDONIE

Personne ne parle un mot d'allemand dans cette maison, ça promet.

AGATHE

Eh bien, tout le monde va s'y mettre et faire un effort. Les dictionnaires ne sont pas faits pour les chiens. Il y en a toute une pile dans le bureau. Tu n'as qu'à te servir et faire la distribution aux autres. (Sidonie sort par le couloir.) Bon, comment suis-je? (Elle se regarde dans un miroir.) Oh là la ! (Elle se dirige vers le couloir.) Alors Octave, vous attendez quoi? Qu'ils se transforment en mouches et qu'ils s'envolent ?

OCTAVE

Je fais de mon mieux Mademoiselle mais ils sont légion.

AGATHE

(en sortant)

Eh bien si c'est un travail de Romain, agissez en Romain. (Elle sort par le couloir.)

OCTAVE

Agir comme un Romain ? Elle en a de bonnes ! Et comment ils ramassaient les asticots à demi écrasés sur le sol, les Romains ? Qu'est-ce que j'en sais, moi ? (Un temps puis il a une illumination. Il pousse les asticots sous le tapis à l'aide de son plumeau, se redresse et dit solennellement.) "Ave Caesar, morituri te salutant." (Il trépigne sur le tapis puis sort par le couloir, très digne.)

(La scène reste vide un court instant puis Ernest entre de) l'office.

ERNEST

Bon ! La vieille est partie à la pêche, le loufiat a dégagé la piste, on devrait être tranquille cinq minutes. (Par la porte de l'office entrouverte.) Amène-toi Popo ! Popo ! Mais qu'est-ce que tu glandes ?

POPO

(off)

Je m'ai coincé !

ERNEST

C'est pas possible d'être aussi nase. (Il ressort et off.) Allez, arrive, espèce d'enclume !

POPO

(off)

Aïe ! Aïe ! Aïe ! Aïe ! Aïe ! (Gros bruit de chute.) Attention à mon costume !

ERNEST

(entrant, suivi de Popo)

Qu'est-ce que tu foutais dans ce vasistas ?

POPO

(parlant affreusement du nez)

Ben c'est toi qui m'as dit de passer par le vasistas.

ERNEST

Je t'ai dit de passer le bras pour atteindre la clef, pas de passer tout entier par une ouverture de quelques centimètres !

POPO

Oui mais j'ai les bras trop courts, alors j'ai passé l'épaule et puis j'ai passé la tête et puis je m'ai coincé…

ERNEST

Ça va ! Tais-toi. Tu te rappelles ce que tu dois faire et dire si on rencontre les proprios ?

POPO

Oui, oui ! On est des fortunés touristiques. (Claque sur la tête.) Aïe !

ERNEST

On est des… ?

POPO

Des touristes fortunés.

ERNEST

Bien ! C'est pour ça qu'on a mis le costume du dimanche.

POPO

Ah oui ? Je me disais aussi…

ERNEST

Et on est là pour quoi faire ?

POPO

Piquer tout ce qu'on peut… (Claque sur la tête.) Aïe !

ERNEST

Visiter le château, ahuri. Parce qu'on est… ?

POPO

Archi passionnés de lecture. (Claque sur la tête.) Aïe ! Passionnés d'architecture.

ERNEST

D'architecture mé… ?

POPO

Mé… Mé… Mais pas trop… (Claque sur la tête.) Aïe !

ERNEST

Médiévale, crétin !

POPO

Ah oui ! Médiévale !

ERNEST

Voilà ! Nous sommes des touristes fortunés passionnés d'architecture médiévale. C'est pourtant pas compliqué. Et nous voulons visiter ce château. Compris ?

POPO

Compris Nénesse !… Et pourquoi qu'on veut la visiter c'te cambuse ?

ERNEST

On fait semblant de visiter, crâne de piaf ! On gagne la confiance, on s'incruste et on en profite pour repérer ce qu'on reviendra piquer quand les proprios auront mis les bouts. Vu ?

POPO

Vu ! Nénesse t'es un génie.

ERNEST

Mais non, c'est un coup classique. Tout le monde fait ça.

POPO

Oui mais nous on l'a jamais fait.

ERNEST

Faut bien commencer un jour. On va pas faire les troncs d'églises jusqu'à la retraite. Faut voir plus grand. Fini les menus larcins pour nous payer des sandwiches. Il est temps de passer au caviar et aux langoustes. Nous serons les nouveaux

Spaggiari, les Arsène Lupin du XXIe siècle, les princes de la cambriole, les empereurs du…

POPO

T'emballe pas Nénesse, t'emballe pas. J'ai peur quand tu t'emballes.

ERNEST

Mais je m'emballe pas, je gamberge. Mon plan est infaillible. Il suffit de jouer la comédie. Et moi la comédie, ça me connaît.

POPO

Oui, bof !

ERNEST

J'ai tout de même été, moi, môssieur, sociétaire perpétuel du théâtre de Montélimar.

POPO

Et ils t'ont viré parce que tu leur cassais les nougats.

ERNEST

Dis donc morpion ! Tu veux que je te corrige ?

POPO

Non, non, pardon Nénesse.

ERNEST

Et puis, il faut savoir prendre des risques dans la vie.

POPO

(se mettant à taper du pied)

Des risques ? Nénesse, j'ai peur ! J'ai pe… J'ai… J…

ERNEST

Allons bon ! Voilà que ça le reprend. (Lui massant la nuque.) Tu n'as pas à avoir peur. Pour le moment on ne risque rien ; on fait rien de mal, on visite. Tout le monde a le droit de visiter un joli château.

POPO

(soudain calmé)

Ah oui ! T'as raison, on risque rien. Mais tu me promets de ne pas t'emballer ?

ERNEST

Promis. Tout ce qu'on a à faire, c'est de reluquer à droite à gauche et si quelqu'un nous surprend… (Popo se met à taper du pied.) On est des touristes. (Popo se calme subitement.) Il suffit de faire des manières. Si c'est un monsieur on s'incline et si c'est une dame on lui dépose délicatement un baiser sur la main. (Il le fait sur la main de Popo.) Comme ça.

POPO

Et si c'est une fille, sur la bouche.

ERNEST

Non ! Pas sur la bouche.

POPO

Mais…

ERNEST

Jamais j'ai dit ! La dernière fois que tu as embrassé une fille sur la bouche ça nous a valu deux mois de taule.

POPO

Deux mois pour un bisou, avoue que c'était injuste.

ERNEST

Pas quand la fille en question est une bonne sœur qui ne te connaît ni d'Ève ni d'Adam.

POPO

Je connaissais peut-être pas ni Dave ni ses dents mais elle m'a dit que j'étais gentil, alors… C'était plus fort que moi. C'est toujours plus fort que moi, tu sais bien, quand une fille me trouve gentil, il faut que je l'embr…

ERNEST

Non ! T'as qu'à lui serrer la main, ça fera pareil.

POPO

On voit bien que t'as pas embrassé beaucoup de filles sur la bouche !

ERNEST

Mais il se paie ma fiole ! Je te jure que si tu n'étais pas mon frère, je t'aurais largué depuis longtemps et tu te débrouillerais tout seul.

POPO

Oh ! pas tout seul !… Pas t… Pa… (Il se met à taper du pied.)

ERNEST

Arrête un peu ton cirque. (Il lui masse la nuque.) Je te l'ai promis, je ne t'abandonnerai jamais.

POPO

(calmé)

T'es gentil Nénesse ! Bisou ! (Il l'embrasse.)

ERNEST

Rahhh ! Lâche-moi et file-moi plutôt le bouquet.

POPO

Pour quoi faire ?

ERNEST

Mais le bouquet c'est notre arme secrète, crétin. C'est truffé de bonnes femmes ici. T'offres un bouquet, même si la gonzesse te connaît pas, elle a un "a priori" favorable. Tu peux l'embobiner plus facilement.

POPO

Et l'embrasser aussi… (Claque sur la tête.) Aïe !

ERNEST

Non ! Pas l'embrasser ! File-moi le bouquet… Où tu l'as mis ? Où il est ce bouquet ?

POPO

Je l'ai oublié dans la 2CV.

ERNEST

Mais quelle tache ! Va le chercher, abruti !

POPO

Tout seul ? (Il se met à taper du pied.)

ERNEST

Ne recommence pas. Il n'y a aucun danger et il n'y a aucun mal à offrir des fleurs.

POPO

T'as raison. (Il reste immobile.)

ERNEST

Eh ben, file !

POPO

Ah oui ! (Il sort à l'office et revient.) Dis, tu pourrais pas venir me pousser pour repasser par le vasistas ?

ERNEST

(soupirant)

Mais passe par la porte, maintenant qu'elle est ouverte !

POPO

Ah oui ! (Il ressort.)

ERNEST

Mais referme-le quand même.

POPO

(off)

Quoi donc ?

ERNEST

Le vasistas, crétin !

POPO

(off)

Hein ? Le quoi ? Octave entre du couloir.

ERNEST

(s'énervant)

Le vasistas! Ferme le vasistas! Le vasistas !

OCTAVE

(au public)

Was ist das? C'est notre Allemand. (Il prend un mini dictionnaire dans sa poche puis se racle la gorge.) Guten tag Herr Mayerbaum ! (Il prononce "gutin tage".)

ERNEST

Hein ?… Ah !… Euh…

OCTAVE

Il ne comprend rien. Pardonnez mon médiocre allemand monsieur Mayerbaum. (Il reprend son dictionnaire.) Guten tag Herr Mayerbaum !

ERNEST

Euh… (Gêné.) Hé, hé !

OCTAVE

Oh là là ! J'ai pourtant promis à Mlle Agathe de soigner l'accueil de son client allemand. Pardonnez-moi monsieur Mayerbaum, mon accent doit être des plus lamentables.

ERNEST

OCTAVE

(en aparté)

Oui, évidemment, ça non plus il ne comprend pas. Oh là là là là ! Moment bitte, Moment ! Je vais prévenir de votre arrivée. (Il sort précipitamment par le couloir.)

ERNEST

(au public)

J'suis pas dans la mouise, moi. V'là qu'il me prend pour un Teuton le loufiat ! C'était pas prévu au programme ça. Pourquoi pas, après tout. Ernest Michandiot peut tout jouer. Un Écossais, un Hindou, un Chinois, pourquoi pas un Germain. Tout autre que moi filerait à l'anglaise, moi j'envahis à l'allemande. Je connais trois, quatre mots d'allemand, ça devrait suffire… Zut ! La taulière doit connaître le gars qu'elle attend. Courage, fuyons…

AGATHE

(entrant)

Cher monsieur Mayerbaum ! Quelle joie de faire votre connaissance !

ERNEST

Ah !

AGATHE

Veuillez me pardonner mais je ne parle pas un mot de votre belle langue. Mais je crois que vous parlez un peu le français ?

ERNEST

Ah?… (Réagissant en prenant un pseudo-accent germanique.) Ach ! Ja, ja ! Je parle un peu le Francessiech pas très bien.

AGATHE

Très bien au contraire, j'en suis certaine ! Je suis vraiment ravie de faire votre connaissance.

ERNEST

Moi aussi, petite mademoiselle. (En aparté.) Elle ne le connaît pas. C'est bon ça. C'est très bon.

AGATHE

Que dites-vous cher ami ?

ERNEST

Euh… rien… Ein petit poème qui me revenait quand j'ai vu vos yeux jolis.

AGATHE

(charmée)

Oh !… Avez-vous fait bon voyage ?