LE CHOIX D'UN COUPABLE

Claude BROUSSOULOUX

 

Éditions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries

75013 PARIS

(En hommage au Divadlo Théâtre de Marseille)

(et au Théâtre du Caramy de Brignoles)

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays

ISBN : 978-2-84422-664-8

© Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2008

Illustration Michael Vicente

NOTE SUR L'AUTEUR

Claude Broussouloux, médecin et écrivain, est un auteur éclectique. Il a publié des récits, des essais, des romans policiers, des ouvrages scientifiques (éd. Gallimard, Robert Laffont, Ellipses, Belles Lettres, Masson…) et du théâtre (éd. Galilée, Avant-Scène, Art & Comédie…) .

Ses pièces ont toutes été créées en France et certaines également à l'étranger (Autriche, Belgique, Liban, Luxembourg, Maroc, Suisse, Tunisie, USA, ex-Yougoslavie…) . Plusieurs ont été diffusées sur France-

Culture et la Radio-Suisse-Romande, l'une d'elles a été adaptée pour la télévision (Antenne 2) .

Il est aussi membre de l'Académie des Molières et du conseil d'administration de la Société d'Histoire du

Théâtre.

PERSONNAGES

LA POLICIÈRE

LE POLICIER

LE VENGEUR

L'INFIRMIÈRE

LE MILITANT

L'HÉRITIÈRE

LA RADIOLOGUE

 

LIEU : Intérieur d'un commissariat de police

 

ÉPOQUE : Contemporaine

TABLEAU I

 

La policière et le policier

 

La policière se trouve assise derrière un bureau. Le policier entre.

 

LA POLICIÈRE

Qu'est-ce que tu viens faire ici ?

LE POLICIER

Je viens t'aider, te donner un coup de main.

LA POLICIÈRE

Je n'ai besoin de personne pour faire mon boulot… À moins que tu penses qu'en tant que femme je ne suis pas capable de me débrouiller toute seule. Le machisme habituel de la flicaille masculine auquel tu n'échappes pas !

LE POLICIER

Arrête, toi aussi, avec ton féminisme galopant ! Ici, il s'agit d'un dossier particulier puisqu'il est question d'un double meurtre. Il y a de la place pour deux enquêteurs.

LA POLICIÈRE

Deux meurtres, ça ne veut pas dire obligatoirement deux assassins.

LE POLICIER

Une victime tuée d'une balle dans la tête et l'autre empoisonnée, ça désigne deux meurtriers.

LA POLICIÈRE

Je ne vois vraiment pas pourquoi.

LE POLICIER

À cause du mode opératoire, pardi ! Les serial killers utilisent toujours la même méthode, c'est d'ailleurs comme ça qu'on finit par les repérer. Un individu qui se sert d'un flingue pour tirer un seul coup ne va pas le mettre dans sa poche pour se servir ensuite d'un poison. Je le vois mal se compliquer l'existence de cette façon.

LA POLICIÈRE

Justement, un malin qui compte sur la balourdise de la police pour ne pas se faire piéger avec leur croyance dans ce fameux "mode opératoire".

LE POLICIER

Quel intérêt ? Un meurtre ou deux, c'est le même tarif aux assises. Et puis de toute façon c'est le commissaire qui a décidé de nous mettre deux sur ce coup. Un ordre de ton supérieur, cher inspecteur… oh pardon, chère "inspecteuse" !

LA POLICIÈRE

N'en rajoute pas. Tu peux dire "inspecteure" avec un "e".

LE POLICIER

Le "e", il ne s'entend pas.

LA POLICIÈRE

Si, à condition d'y mettre de la bonne volonté, dire "inspecteureu" ! Tu l'as entendu cette fois-ci ?

LE POLICIER

D'accord, "inspecteureu". Alors, il dit quoi ton dossier double ?

LA POLICIÈRE

Parce que tu ne l'as même pas lu avant de venir ? Tu débarques comme ça, avec tes gros sabots. En dehors du flingue et du poison tu ne sais rien de plus sur cette affaire ?

LE POLICIER

Le commissaire m'a dit que tu me rencarderais. Il a même ajouté que tu étais plus maligne que tu en avais l'air.

LA POLICIÈRE

Le con !

LE POLICIER

Rassure-toi, ça ne sera pas répété. J'espère que tu n'avais pas mis en marche la Webcam des interrogatoires.

LA POLICIÈRE

Non ! Dommage, il saurait au moins ce que je pense de lui.

LE POLICIER

Bon, ça va ! Allez, mets-moi au parfum.

LA POLICIÈRE

O.K. ! Ben voilà, deux types qui se connaissaient, qui travaillaient même ensemble depuis plus de vingt ans et qui s'appréciaient ont été tués le même jour à quelques heures d'intervalle. Et comme tu le sais, l'un d'une balle en pleine tête et l'autre empoisonné.

LE POLICIER

Et ils faisaient quoi comme boulot tes deux lascars ?

LA POLICIÈRE

L'un était chirurgien et l'autre son anesthésiste réanimateur ; ils faisaient équipe dans la même clinique. Un truc privé, genre chic, autrement dit genre pompe à fric.

LE POLICIER

Médecine et fric, c'est un mélange détonant. Pas étonnant que ça ait fini par leur péter à la gueule !

LA POLICIÈRE

Ce n'est pas parce que tu as la bombe que tu as celui ou ceux qui l'ont posée !

LE POLICIER

D'accord ! Mais c'est le genre de truc qui me botte. Asticoter le corps médical friqué ça ne me déplaît pas.

LA POLICIÈRE

C'est ton côté "lutte de classes".

LE POLICIER

Appelle ça comme tu veux, mais quand le boulot permet de jouir un peu faut pas s'en priver.

LA POLICIÈRE

Ah oui, au fait, tu fumes toujours autant ?

LE POLICIER

Ben évidemment !

LA POLICIÈRE

Tu sais que c'est interdit sur les lieux de travail ? Nul n'est censé ignorer la loi.

LE POLICIER

Sauf les flics, on est là pour aider à la faire respecter par les autres, pas pour se l'appliquer à soi. T'as déjà vu un flic se passer les menottes et se tabasser lui-même ?

LA POLICIÈRE

Plaisante si tu veux mais pas question de fumer en ma présence. J'ai arrêté, je ne veux pas prendre le risque de repiquer au truc. Que ce soit bien clair !

LE POLICIER

La mentalité stalinienne des anciens fumeurs à l'égard de ceux qui continuent à se goinfrer de nicotine… Bon, ça va, j'irai dans les chiottes comme au bon vieux temps du lycée !

LA POLICIÈRE

Allez, assez de gamineries! Comment on fait pour se partager le boulot ?

LE POLICIER

Facile. Toi tu prends l'assassin au poison et moi celui qui utilise un revolver.

LA POLICIÈRE

Pour quelle raison ce partage ?

LE POLICIER

Le poison c'est un truc de femmes, les armes à feu leur font peur…

LA POLICIÈRE

Encore une idée toute faite !

LE POLICIER

Pas une idée toute faite, une statistique.

LA POLICIÈRE

Des chiffres, rien que des chiffres, il n'y a que des mecs pour croire qu'ils ont un sens.

LE POLICIER

(après un soupir de lassitude)

Bon alors, comment tu vois notre collaboration ?

LA POLICIÈRE

Rien de systématique, à l'intuition, celui, ou bien sûr celle, qui au cours de l'interrogatoire sent quelque chose, pose sa question. Ça te va ?

LE POLICIER

Ça risque de faire un peu brouillon. Mais marchons comme ça. Commençons par faire la liste des suspects.

LA POLICIÈRE

C'est fait.

LE POLICIER

Quoi, déjà ?

LA POLICIÈRE

Décidément, vous me prenez pour qui, toi et le commissaire ? Vous croyez que je fais du tricot pendant les heures de service? Il va falloir que vous révisiez vos conceptions sur les capacités des femmes. Même si nos cerveaux sont plus petits que les vôtres, il est évident qu'ils fonctionnent mieux.

LE POLICIER

D'accord, d'accord ! Et cette liste, elle est longue ?

LA POLICIÈRE

Oui. Et elle demande qu'à s'allonger.

LE POLICIER

Voyons déjà ceux que tu as repérés. Il sera toujours temps d'en chercher d'autres si le coupable n'est pas dans ton premier pointage.

LA POLICIÈRE

Toujours partisan du moindre effort !

LE POLICIER

Non. Une simple question de logique.

LA POLICIÈRE

La fameuse logique masculine.

LE POLICIER

Face à la non moins fameuse intuition féminine que tu mettais en avant tout à l'heure ! Tu vois que le commissaire avait raison : nous sommes complémentaires.

LA POLICIÈRE

(ironique)

Le mariage de la carpe et du lapin !

LE POLICIER

Bon, allez, on arrête là et on se met au travail.

LA POLICIÈRE

Excuse-moi, mais question de se mettre au travail, ça fait un moment que j'y suis !

LE POLICIER

D'accord, et moi je m'y mets à mon tour. Ça te va ?

LA POLICIÈRE

N'en fais tout de même pas trop.

LE POLICIER

Pas trop de quoi ? Du boulot ?

LA POLICIÈRE

Non, je n'ai pas trop de craintes de ce côté-là. Je voulais dire : pas trop de zèle, genre flic des séries télévisées.

LE POLICIER

Eh bien, dis donc, j'espère que ça va être plus simple avec les suspects qu'entre nous.

LA POLICIÈRE

On va très vite le savoir. Je fais venir le premier.