Pilote de guigne

Patrick Stephan

 

Éditions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries

75013 PARIS

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays

ISBN : 978-2-84422-650-1

© Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2008 note Sur l'auteur

 

Patrick Stephan vit actuellement au Pouliguen, station balnéaire de la Côte d'Amour en Loire-Atlantique. Amoureux du théâtre, amoureux des jeux de mots et comédien lui-même depuis l'âge de 16 ans, il écrit plusieurs petites comédies chantées pour enfants et des sketches pour lui-même avant de passer à l'écriture de sa première pièce en 1996 :

Enfin Seuls ! créée par la troupe amateur du Pouliguen en 1997.

Ensuite viennent Kilt ou Double en 1999 et Riz et Jeunesse en 2001 qui totalisent à elles deux plus de 1100 représentations par des troupes de France mais aussi de Belgique, de Suisse et du Luxembourg.

En 2004, il écrit Premier de Corvée créée également au Pouliguen et reprise par plusieurs troupes.

Avec cette nouvelle comédie, Pilote de Guigne, l'aventure continue.

Bon voyage à tous, embarquement immédiat ! dÉcor

L'arrière d'une luxueuse maison de province et son jardin richement coloré.

Au premier plan jardin, l'abri de jardin, porte fermée. À côté, une bêche le long du mur.

Au deuxième plan jardin, en bas, des jarres de fleurs et des plantes grimpantes qui couvrent une bonne partie du mur. En haut, la fenêtre de la voisine et sa rambarde également fleurie.

Au premier plan cour, un puits.

Au deuxième plan cour, un mur avec une grille qui donne vers la rue.

Au fond, la porte-fenêtre de la maison et à côté, une fenêtre avec ses volets peints. Devant, une terrasse surélevée avec une table et des chaises de jardin très design.

Près de la porte-fenêtre, un meuble pour l'apéritif sur lequel sont posés un téléphone et un poste radio.

Entre la terrasse et l'avant-scène, de l'herbe avec en avant-scène un guéridon et deux chaises.

Et dans le jardin, une statue à l'allure très originale pour ne pas dire bizarre.

PerSonnageS par ordre d'entrée en scène

 

ARIANE DE LA BRETÈCHE, femme de Stanislas aimant bien les cocktails et les robes du soir. Artiste mais lucide.

JAMES, domestique apiculteur stylé, malin et maniant l'humour avec dextérité.

ARLETTE CHOMBIER, voisine curieuse et curieuse voisine avec son franc-parler et ses tenues très colorées.

STANISLAS DE LA BRETÈCHE, pilote de ligne aimant bien se compliquer la vie avec beaucoup d'allure voire de la suffisance.

IVAN MAISONNEUVE, agent immobilier motivé et original qui fait un peu trop confiance et bourré de tics.

DIANE LUSTIGNAC, femme de Fidèle aimant bien commander et très superstitieuse.

FIDÈLE LUSTIGNAC, hypocondriaque, obéissant et naïf.

ALICE, hôtesse de l'air sexy, rusée et prête à tout pour réussir.

acte PreMier

 

Le rideau s'ouvre sur l'arrière d'une luxueuse maison de province et son jardin richement coloré. On comprend que c'est l'été. On est au début de l'après-midi, il fait chaud et on entend quelques insectes farceurs virevolter dans le jardin. Ariane, en très belle robe de soirée, des gants de ménage aux mains et portant un grand pinceau et un pot de peinture, entre dans le jardin.

 

ARIANE

James ?… James !… Enfin, où êtes-vous ?

(James donne un coup d'épaule dans la porte et sort de l'abri de jardin comme un diable d'une boîte, un marteau à la main.)

JAMES

Je suis là, Madame !

ARIANE

(sursautant)

Ah ! vous m'avez fait diablement peur !

JAMES

Désolé, Madame.

ARIANE

Mais que faites-vous avec un marteau ?

JAMES

Je répare le verrou, Madame.

ARIANE

Avec un marteau ?

JAMES

(tapant sur le verrou)

Exactement! Un petit coup derrière les oreilles comme ceci et ça repart !

ARIANE

Il était cassé ? Ça ne m'a pas frappée !

JAMES

Lui, si!… Quant à moi, si j'avais un marteau, je cognerais le jour, je cognerais la nuit !

ARIANE

Paroles de Georges Marchais ou de Maurice Thorez peut-être ?

JAMES

Non ! Paroles de Claude François, Madame !

ARIANE

En tout cas, je tiens à vous remercier, James. Cette maison est si grande ! Vous m'êtes d'une aide précieuse. Vous savez vraiment tout faire.

JAMES

Je sais, Madame. Si je n'étais pas aussi modeste, je serais parfait !

ARIANE

Je suis invitée chez les Haudebourg-Duval. Ils font un petit cocktail-party cet après-midi pour les cent ans de Mme Haudebourg-Duval mère.

JAMES

Elle a déjà cent ans la vieille ?

ARIANE

James ! Ne soyez pas trivial ! Certes, les HaudebourgDuval sont exécrables, avares et méprisants, mais ils ont des relations. Ça peut toujours servir… Cela dit, je suis comme vous : je ne peux pas les voir en peinture !

JAMES

(montrant le pot de peinture)

Madame ne croit pas si bien dire !

ARIANE

C'est vrai ! Où ai-je la tête ? (Lui donnant le pinceau et le pot.) Tenez !

JAMES

Madame est encore en rénovation ?

ARIANE

(remuant le visage)

Vous trouvez que j'en ai besoin ?

JAMES

Je ne parlais pas de Madame mais des travaux dans la maison. (Il range le pot et le pinceau.)

ARIANE

J'adore cette maison ! Je serais très peinée si je devais m'en séparer un jour… Et puis vous connaissez mon goût pour la décoration intérieure !

JAMES

(visant la statue)

Et extérieure !

ARIANE

À votre air, je devine que vous n'appréciez pas tellement ma dernière création… Ça symbolise des fleurs sauvages !

JAMES

Imhotep n'a qu'à bien se tenir !

ARIANE

Me comparer à cet architecte égyptien qui fut chargé d'édifier le complexe funéraire du roi Djoser sur le plateau de Saqqarah me touche beaucoup !

JAMES

Madame est trop modeste et si cultivée !

ARIANE

Ah! il est vrai que j'aime beaucoup l'histoire!… J'aurais aimé être professeur !

JAMES

M'asseoir sur un banc cinq minutes avec toi et regarder les dates tant qu'il y en a !

ARIANE

Pardon ?… Petite allusion à Alain, le philosophe !

JAMES

Non, Madame. Petite allusion à Renaud, le chanteur !

ARIANE

En parlant de banc, j'ai passé une fine couche de peinture marron sur les bancs du séjour. Veillez à ce que personne ne s'asseye dessus avant ce soir… Bon ! Maintenant, je file !

JAMES

Sans être flagorneur, je dirai à Madame que la robe de Madame est splendide !

ARIANE

Merci ! Ce n'est qu'une petite robe d'été sans importance…

JAMES

Et les gants ?

ARIANE

Merci !… C'est élégant, en effet !

JAMES

(montrant les gants de ménage)

Non ! Je disais : et les gants ?

ARIANE

Oh ! décidément, j'ai vraiment la tête dans les nuages !

(Elle ôte ses gants.)

JAMES

C'est normal avec un mari pilote de ligne !

ARIANE

(riant)

Ce que vous êtes drôle !… Autre chose : Stan, enfin Monsieur, doit rentrer de Mexico cet après-midi. Dites-lui quand il rentrera que je suis chez les Haudebourg-Duval.

JAMES

Bien, Madame. (Pensif.) Mexico ? Tiens, tiens !

ARIANE

Savez-vous, mon petit James, que la ville de Mexico a été fondée par les Aztèques en 1325 et détruite par Cortés en 1521 ?

JAMES

C'est intéressant, Madame, mais rappelez-vous que la vieille chouette vous attend avec ses cent ans !… Dépêchez-vous si vous voulez la voir encore vivante !

ARIANE

James ! Vous êtes incorrigible !… Ce soir, je ne pense pas rentrer de bonne heure.

JAMES

Il est sûr que si vous attendez que la vieille taupe souffle ses cent bougies, vous n'êtes pas près de manger le gâteau !

ARIANE

(sortant)

Je prends la Jaguar. N'en parlez pas à Monsieur… Bon après-midi, James !

JAMES

Merci, Madame ! (Réalisant.) La Jaguar ?… Lui qui ne veut pas qu'on touche à sa nouvelle voiture ! Il y a des moments où je me demande s'il n'aime pas plus sa voiture que sa femme ! (Testant la porte de l'abri de jardin.) Si j'avais à choisir, moi, je sais bien ce que je prendrais… Parce que même si Madame n'est pas une première main, elle doit avoir de la reprise… Pauvre Madame, si elle savait que je sais, elle me mettrait à la porte !…

Bon ! En attendant d'être mis à la porte, celle-là fonctionne bien !… Ça m'a donné chaud tout ça… (Un petit regard soudain lubrique pour vérifier qu'il est bien tout seul.) Avec cette chaleur, à partir d'un certain âge, il paraît qu'il ne faut pas se déshydrater ! (Il se dirige vers le puits et remonte avec la corde un seau où se trouvent plusieurs bouteilles bien fraîches et quelques verres.) Et je n'ai pas l'intention de me déshydrater! (Il se sert un verre de vin et redescend le seau.) Rien ne vaut un bon petit coup derrière le nœud papillon!… Quel nectar, le Meursault blanc ! Cher… mais bon ! (Il sirote son élixir et s'installe sur une chaise. Pendant ce temps-là, la voisine a ouvert sa fenêtre et a pointé le bout de son museau. Elle est pratiquement avachie sur sa rambarde et est habillée d'une tenue très décontractée et multicolore.)

ARLETTE

Eh bien, mon cher ! Il y en a qui ne s'embêtent pas ! C'est le cas de le dire : quand les syndicats ne sont pas là, les patrons en profitent… Vous voulez peut-être qu'Arlette Chombier vienne boire un coup avec vous avant qu'elle aille faire son sport ?

JAMES

Non, madame Chombier, je vous remercie! J'y arriverai bien tout seul !

ARLETTE

Oh! il fait bien le fiérot avec son costume de pingouin ! Vous savez, monsieur James… (Qu'elle prononce "Jame".) … boire tout seul, ça a un nom !… Alcoolo, ça s'appelle !

JAMES

C'est chaudron qui appelle marmite : cul noir !

ARLETTE

Remarquez, ça tombe bien, je commence à avoir la cloison qui se dessèche… Bon ! Puisque vous me le proposez, je descends. Préparez la bibine ! (Elle ferme la fenêtre et disparaît.)

JAMES

(se levant)

Écoutez, madame Chombier, je suis désolé mais… Et voilà ! Elle va encore s'inviter et rester là pendant une heure à essayer de tout savoir ! (Regardant sa montre.) Bon sang ! Il faut qu'elle reparte avant que Monsieur revienne… "La fouine", il l'appelle! Il ne peut pas la sentir! (Sonneries de téléphone.) Allô!… Bonjour Mademoiselle !… Non ! M. de la Bretèche n'est pas encore rentré. Si je peux lui laisser un message… C'est personnel? Très bien, mais dans la mesure où c'est la cinquième fois que vous appelez aujourd'hui, ça finit par ne plus être tout à fait personnel !… Ah ! vous avez changé d'avis ? Très bien !… Que je dise à Monsieur de la part d'Alice que c'est un beau salaud !… Bien, Mademoiselle. Mais si je peux me… Elle a raccroché! (Il raccroche.) Sacrée nature !

(Par la grille arrive Arlette, un walkman aux oreilles et portant un sac à provisions multicolore. Elle se met à danser sur une musique dynamique et branchée. Regard langoureux d'Arlette tout en dansant et regard livide de James.)

ARLETTE

Alors ? Ce n'est pas chouette, ça ?… Vous avez vu, j'ai la musique dans le sang !

JAMES

(pour lui)

Dommage qu'elle ait une mauvaise circulation !

ARLETTE

Ça balance un max, non ? C'est quand même mieux que les tubes de l'été !

JAMES

C'est normal ! Un tube, c'est souvent creux !

ARLETTE

Qui c'était au téléphone ?

JAMES

Je ne pense pas que ça vous regarde, madame Chombier!

ARLETTE

Pas grave ! Je le saurai bien un jour… Je voulais faire du jogging… (Prononcé "jogginge".) … mais il fait trop chaud aujourd'hui. Ils l'avaient bien dit à la météo. Tout ça, c'est à cause du réchauffement de la planète… Dites donc, vous n'avez pas chaud, vous, dans votre sarcophage à loufiat ?

JAMES

(pour lui)

Je préfère avoir un sarcophage à loufiat plutôt que d'avoir une tête de momie !

ARLETTE

Bon! Si on se le tapait ce petit coup de blanc, monsieur Jame ?… Quant à moi, je vous ai apporté un petit cinq étoiles dont vous me direz des nouvelles… On va boire le vôtre d'abord et le mien après.

JAMES

On verra ça !

(Arlette prend son verre et avale son contenu d'un trait sous le regard surpris de James.)

ARLETTE

(chantant)

"Ah ! le petit vin blanc qu'on boit sur la margelle !" Je nous ai apporté un petit maroilles. (Elle le sort du sac.) C'est un peu fort pour la saison mais qu'est-ce que c'est bon! (Elle ouvre la boîte et s'en coupe un morceau.) Sentez-moi ça! (James se bouche le nez.) Vous n'en voulez pas? Vous avez tort! (Elle boit.) Il est bon votre pinard ! Ça fait du bien de cette chaleur… À mon avis, ça ne doit pas dépasser les trente degrés.

JAMES

Ce vin-là ?… Non ! Pas plus de treize degrés !

ARLETTE

Je ne vous parle pas de la chaleur de votre pinard ! Je vous parle de la chaleur de cet après-midi… Pour moi, on ne doit pas dépasser les trente degrés parce que quand on dépasse les trente degrés, je sens en dessous des bras ! (Mine déconfite de James.) Si, si !… Et là, je ne sens pas !… Ce matin, j'ai mis du parfum au citron. Vous voulez sentir ? (Elle s'approche de James.)

JAMES

(dégoûté)

Non ! Merci ! (Pour lui.) Je préfère encore le fromage !

ARLETTE

Mais si! Allez-y! (Elle lève son bras.) Sentez-moi ça. Ça sent bon le citron, non ?

JAMES

(sentant de très loin et pour lui)

Apparemment, il y a longtemps qu'elle n'a pas senti de citrons ! (Pour faire diversion.) Encore un petit verre, madame Chombier ?

ARLETTE

Le vin blanc, c'est comme les billets de banque : ça ne se refuse pas ! (Elle boit à nouveau d'une seule lampée.) C'est quand même une belle baraque ici. Par contre, quelle idée d'avoir planté des affreux bouts de machins comme ça ! On dirait les guiboles de ma grand-mère !

JAMES

Ce sont les dernières créations de Madame ! Ça symbolise des fleurs sauvages !

ARLETTE

Eh ben !… Pour être sauvage, c'est sauvage ! (Posant le fromage au pied du puits.) Je vais mettre le fromage à l'ombre sinon il va cocoter, le copain… Pour en revenir aux maisons, c'est dommage que les nôtres soient si près d'un aérodrome.

JAMES

Petit aérodrome !

ARLETTE

Petit aérodrome mais aérodrome quand même, ma foi !

JAMES

Vous êtes de mauvaise foi ! Des avions, il en passe rarement.

(On entend un avion qui passe au-dessus de la maison. Ils lèvent la tête.)

ARLETTE

Et ça, c'est quoi ? Des corbeaux à hélices ?

JAMES

Écoutez, il fallait bien vous attendre à voir passer quelques avions au-dessus de votre tête en habitant à côté d'un aérodrome…

ARLETTE

(tout près de James)

Peut-être, mais ça pollue l'atmosphère ! Ils l'ont dit à la télé !

JAMES

Ne croyez pas ce qu'on vous oblige à croire dans cette sacro-sainte télévision. (Sentant Arlette.) Et si on devait supprimer tout ce qui pollue l'atmosphère, il y en a qui devraient arrêter de parler !

ARLETTE

Et c'est dangereux ! On dit souvent qu'un avion n'est pas dangereux ; j'ai des doutes !

JAMES

Un avion, même si le moteur s'arrête, il fait comme vos doutes : il plane !

ARLETTE

Forcément, je n'aurai pas raison avec vous ! Avec un pilote de ligne comme patron… Quand même, cette maison, je ne l'aurais jamais achetée… Je ne suis pas curieuse mais j'écoute. Et ça se dit comme ça dans le pays que depuis qu'un des proprios s'est suicidé en se jetant dans ce puits-là : votre maison, elle porte malheur !

JAMES

Balivernes de comptoir !… Vous êtes superstitieuse, peut-être ?

ARLETTE

Certainement pas ! Ce sont les imbéciles qui sont superstitieux. (Telle une maxime.) Les superstitieux, ce sont des gens qui anticipent sur le malheur sans même savoir s'il existe.

JAMES

(admiratif et au public)

Alors là ! Nous pouvons remarquer que dans certains petits cerveaux obscurs, de temps à autre, une main divine allume la lumière ! (Bruit d'une voiture qui arrive.) Voilà Monsieur qui arrive ! Madame Chombier, je vais devoir vous abandonner.

ARLETTE

Et ma bouteille ?

JAMES

(ravi d'y échapper)

Je vous la rends. Nous la boirons une autre fois.

ARLETTE

Quel dommage ! Un aussi bon "millésine" !

(Par la porte-fenêtre, entre Stanislas revêtu d'un costume de pilote de ligne et arborant un vaste sombrero.)

STANISLAS

(chantant)

"Mexico ! Mexiiiiiico ! Sous ton soleil qui chanteiiiiii !…" Bonjour James ! (Il lui met le chapeau sur la tête.) Una sangria, por favor !

JAMES

Si, señor ! Monsieur a l'air content ! (Il prend la bouteille de sangria dans le seau du puits.)

STANISLAS

Non, James ! Monsieur est dans les emmerdes ! Et quand Monsieur est dans les emmerdes, Monsieur chante !

ARLETTE

Monsieur reviendrait du Mexique que ça ne m'étonnerait pas ! (Elle pose sa bouteille sur le rebord du puits.)

STANISLAS

Ah! la fouine! Vous êtes encore là, vous? Décidément, vous ne nous quittez plus… James, je vous soupçonne sous vos allures guindées d'être un sacré sex-symbol et d'attirer de superbes créatures ! (Discrètement et narquois à James qui vient lui donner son verre.) Superbes créatures mais qui ont pas mal d'heures de vol… Chapeau !

JAMES

Monsieur, je ne donne pas encore dans l'épouvantail !

STANISLAS

Excusez-moi, j'ai peut-être interrompu un tête-àtête romantique !

ARLETTE

Pensez-vous! Nous parlions des avions qui nous tapent sur le ciboulot.

JAMES

(se resservant un verre de vin blanc)

Je déclare les hostilités ouvertes !

STANISLAS

(crescendo)

Mais oui, madame Chombier, ça vous tape sur le ciboulot ! Quoiqu'en ce qui vous concerne, ils ne doivent pas taper sur grand-chose !

ARLETTE

Oh !… En attendant, ils font un potin du diable, vos tagazous.

STANISLAS

Mais oui, madame Chombier, ils font un potin du diable… Mais comme ça, ça vous empêche d'écouter tout ce qu'on dit dans le jardin !

ARLETTE

Oh !… Et puis d'abord, je vous signale que vous nous polluez l'atmosphère !

STANISLAS

(gêné par l'haleine d'Arlette)

Vous aussi vous nous polluez l'atmosphère, madame Chombier ! Oui, ça pollue et ça coûte mais je vous signale que vous êtes tous bien contents et vous en premier de les prendre ces tagazous qui polluent pour passer des vacances idylliques dans des pays de rêve, madame Chombier ! Alors arrêtez toute cette mascarade hypocritement écologique ! (Il tend le doigt comme dans un célèbre film américain.) Manette des gaz à fond et téléphone maison !

ARLETTE

Forcément, on se permet tout quand on est une V.I.P.!

(Prononcé à la française.)

STANISLAS

(saisissant la bêche)

D'abord, on ne dit pas V.I.P., madame Chombier ! On dit V.I.P. ! (Prononcé à l'anglaise.) Vieille pie comme toi !… Allez ! Du vent ou je vais t'apprendre à voler !

ARLETTE

Décidément, vous ne comprenez rien à rien ! (Elle sort par la grille.)

JAMES

Monsieur n'y a pas été avec le dos de la cuillère !

STANISLAS

Non ! Je préfère le dos de la bêche, c'est plus efficace ! (Arlette revient en trombe.) Encore vous ? (Il la menace à nouveau avec la bêche.)

ARLETTE

Je ne vais pas vous laisser ma bouteille ! (Elle attrape son cinq étoiles et sort en courant.)

STANISLAS

(appuyé sur la bêche)

Je trouvais aussi que depuis peu la fouine avait pris de la bouteille ! (Se servant de sa bêche.) En tout cas, James, les ennuis continuent et sont comme les feuilles mortes : je les ramasse à la pelle. C'est la mouise ! La guigne !

JAMES

Je sais, Monsieur !

STANISLAS

Je sais que vous savez mais vous ne savez pas ce que je sais.

JAMES

Qui sait ?

STANISLAS

Qui sait quoi ?

JAMES

Qui sait si je ne sais pas ce que vous savez ?

STANISLAS

Ça voudrait dire que vous savez que je sais que vous savez ce que je sais !

JAMES

(après un temps de réflexion)

Allez savoir !… Le vol de Monsieur s'est bien déroulé ?

STANISLAS

Aucun problème sur le vol 439… Mais quelle chaleur à Mexico !

JAMES

Sans doute… Monsieur a même pensé au chapeau !

STANISLAS

J'essaie de penser à tout ! C'est épuisant ! (Mimant un avion avec ses bras.) D'ailleurs, en ce moment, pour moi, ça bat de l'aile et j'ai bien du mal à conserver le cap… Mais comme dit quelqu'un que je connais bien : même si on n'est pas large d'épaules, il ne faut jamais baisser les bras, sinon on tombe à pic !… Bon ! Quoi de neuf pendant mon absence ?

JAMES

Beaucoup de personnes ont téléphoné pour la maison. Mais dès qu'ils comprenaient que c'était la maison avec le puits du suicidé, l'affaire tombait à l'eau !

STANISLAS

Je ne sais pas d'où vient cette rumeur mais ça n'arrange pas mes affaires !

JAMES

Autre chose : Monsieur est un beau salaud !

STANISLAS

Comment ?!

JAMES

La phrase n'est pas de moi mais d'une certaine Alice et je doute qu'elle soit du pays des merveilles !

STANISLAS

Non ! Ce serait plutôt celle du pays du vermeil !… Je m'occuperai d'elle plus tard… Tout d'abord, est-ce que Madame est bien partie pour l'après-midi chez les Haudebourg-Duval comme convenu ?

JAMES

Oui, Monsieur. Madame a reçu son carton d'invitation, comme convenu.

STANISLAS

Bien !… Comment avez-vous fait ?

JAMES

Chacun a ses petits secrets ! N'est-ce pas, Monsieur ?

STANISLAS

C'est vrai !… Autre chose : j'attends Ivan Maisonneuve, un agent immobilier. À son arrivée, faites-le venir dans le jardin. Vous le reconnaîtrez facilement, il est bourré… (Il rit.)

JAMES

Il est bourré ?

STANISLAS

(mimant un homme soûl)

Pas bourré comme ça… Bourré… de tics !

JAMES

Des tiques ? Ce Monsieur a des bêtes ?

STANISLAS

(mimant les tiques et les tics)

Non ! Pas des tiques comme ça, des tics comme ça !… D'après ce qu'il m'a dit, il a enfin trouvé des acheteurs. Alors quand ils viendront, prenez-en le plus grand soin.

JAMES

Bien, Monsieur. En tout cas, je vois que Monsieur n'a pas changé d'avis.

STANISLAS

Non! Je suis obligé de vendre cette maison. J'ai besoin d'argent au plus vite… Je n'ai pas le choix ou plus précisément on ne me donne plus le choix! (On entend la sonnette d'entrée.) Ce doit être lui. Allez lui ouvrir !… Et naturellement, pas un mot de tout ça à Madame ! Elle ne sait pas que je vais vendre cette maison… D'ailleurs, j'espère bien conclure cette affaire cet après-midi avant qu'elle revienne !

JAMES

Bien, Monsieur. Et Monsieur sait ce qu'il va faire de moi ?

STANISLAS

Je vous garde, bien entendu ! Vous retournerez à Paris avec nous !

JAMES

Monsieur est bon !

STANISLAS

Monsieur essaie !

JAMES

Seulement, il y aura un problème.

STANISLAS

Lequel ?

JAMES

Mes abeilles ! Je ne pourrais jamais abandonner mes ruches ! J'aurais trop le bourdon !

STANISLAS

Vous les emporterez avec vous! Ça leur fera du bien de connaître la capitale ! Entre les jardins des Plantes, des Tuileries et du Luxembourg, elles auront de quoi butiner !… Et puis, si elles s'ennuient le soir, elles pourront toujours aller au bois de Boulogne !

JAMES

Monsieur plaisante mais il oublie le diméthyl polysiloxane.

STANISLAS

Le quoi ?

JAMES

Le diméthyl polysiloxane. L'insecticide qui tue les abeilles qui butinent les plantes traitées par cette saloperie ! (Geste fataliste de Stanislas.) Monsieur ne devrait pas se moquer. Savez-vous que si demain les abeilles disparaissent de la planète, il n'y aura plus de plantes ni de fleurs ?

STANISLAS

(énervé)

Au lieu de manger des légumes, on mangera du poisson !… Pour l'instant, c'est moi qui les ai les abeilles, alors on étudiera vos problèmes de ruches plus tard.

JAMES

Bien, Monsieur. Excusez mon audace mais je trouve Monsieur un peu énervé.

STANISLAS

Moi, énervé ?… C'est normal ! J'essaie d'arrêter de fumer !

JAMES

Monsieur devrait essayer les bonbons ou les sucettes ! (Nouveaux coups de sonnette.) Je vais ouvrir !