UN SNOOPY DERRIÈRE LA PORTE

Gérard LEVOYER

Éditions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-84422-645-7 © Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2008 Une première version de cette pièce a été créée en 2003 au Théâtre Montreux-Riviéra Suisse Avec Isabelle de Botton Micheline Dieye Jacques Vassy

 

Mise en scène de Jacques Vassy

NOTE DE L'AUTEUR

Snoopy est un petit chien. Mais dans ma pièce c'est un petit chien en tissu, de ce genre de boudin de chiffon qu'on met derrière les portes pour éviter les courants d'air. Et pourtant, des courants d'air, il va y en avoir dans ma pièce car Sidonie n'est pas du genre reposant, c'est une comédienne égoïste, fonceuse, entreprenante, qui bouscule tout sur son passage et ne sait pas tenir compte de la détresse des autres. Elle peut paraître détestable. Mais en fait, au fond d'elle-même, il y a une grande fragilité. Et c'est dans l'action qu'elle tente de la dissimuler, quitte à égratigner les autres. Cette comédie est donc tout à la fois hilarante par ses répliques que j'ai ciselées comme des chapelets de mots d'auteur mais aussi émouvante dans les passages où les masques tombent et où la vérité s'échappe des personnages comme un filet d'eau fraîche d'un robinet qui fuit. Cette pièce a été créée en 2003, en Suisse, avec beaucoup de succès. Pour la France, eh bien c'est à vous de jouer !

 

GÉRARD LEVOYER

PERSONNAGES

SIDONIE

Comédienne, la trentaine, énergique, égoïste et sexy. Elle a de l'abattage, fonce avant de réfléchir, ne s'embarrasse ni de scrupule ni de sentiment. Elle peut avoir un premier abord désagréable. Mais au fond, on se rendra compte que c'est une fille fragile qui masque ses incertitudes par un dynamisme forcené.

 

URSULE

Comédienne, la trentaine, gentille, obèse et dépressive. Elle n'a aucune confiance en elle et pense qu'il n'y a qu'un homme pour l'aider à vivre. Elle voue d'ailleurs un culte infini au mâle. Elle rit de façon aussi communicative que quand elle pleure. Elle porte une paire de lunettes à gros verres rafistolée au sparadrap.

 

FRED

A priori c'est un mannequin mais c'est surtout la matérialisation physique des pensées de Sidonie. Il interviendra dans les retours en arrière ou dans les projections qu'elle fera. C'est surtout un exutoire. Son jeu sera mi-humain mi-pantin.

DÉCOR

Une grande pièce plutôt sympa avec un coin-cuisine. Tout est laissé à l'imagination du décorateur pour concevoir une ambiance qui fasse artiste. Le mobilier est plutôt de style Ikea-pas-cher. Le coincuisine est délimité par une sorte de meuble en longueur derrière lequel doit être l'évier. Il y a un frigo. Dans la grande pièce on trouve des affiches de spectacles Théâtre à Roulettes, des trucs pour faire du sport d'intérieur, un meuble hi-fi, un téléphone portable. Et enfin un mannequin grandeur nature, au corps mou mais tenant debout, qui a dû servir dans un ancien spectacle.

TABLEAU 1

 

Sidonie entre vivement, des sacs à provisions dans les bras. Elle fait deux pas et s'étale par terre. Des boîtes de conserve roulent sur le sol.

 

SIDONIE

Putain, Snoopy !… Fred, tu me gonfles ! Ça fait vingt fois que je te dis de ne pas laisser Snoopy n'importe où dans le passage. (Elle se relève et ramasse un chien en chiffon.) Je t'ai dit mille fois de ne pas toucher à Snoopy, c'est MON Snoopy, ma mascotte, je veux pas qu'on y touche… (Elle le caresse fortement.) Les escalopes c'est à la crème, la main de ma sœur dans la culotte du zouave et Snoopy sur le lit, O.K. ? (Elle fait des mamours au chien.) Mon pépère, ma saucisse à pattes, elle était toute perdue sans sa maman, hein ? Elle retrouvait plus le chemin du couvre-lit… (Brusquement elle le balance sur le lit) Fred, t'es là ?… Non, encore aux toilettes.

(Elle appuie sur le répondeur et ramasse les boîtes de conserve qu'elle balance sans ménagement dans le coin-cuisine.)

VOIX SYNTHÉTIQUE DU RÉPONDEUR

Vous avez cinq nouveaux messages… Messages numéro un… BIP…

(Les messages qui suivent défileront pendant le rangement de Sidonie.)

VOIX DU RÉPONDEUR (HOMME jovial) Salut les loulous, c'est Jérôme, je vous appelle pour vous dire que… BIP…

VOIX SYNTHÉTIQUE DU RÉPONDEUR

Message numéro deux… BIP…

VOIX DU RÉPONDEUR

(HOMME)

C'est Jérôme, deuxième message. L'appareil s'est arrêté pendant le premier, je vous disais que… BIP…

VOIX SYNTHÉTIQUE DU RÉPONDEUR

Message numéro trois… BIP…

VOIX DU RÉPONDEUR (HOMME agacé) Toujours Jérôme ! Troisième appel ! Votre appareil a sérieusement besoin d'une révision, on n'arrive pas à aller au bout des messages. C'est super agaçant ! Alors, pour la troisième fois, je disais… BIP…

SIDONIE

Fred, tu voulais des corn flakes mais y'en avait plus… alors j'ai pris des petits pois. Douze pour le prix de dix ; valable, non ? (Elle ramasse délicatement la dernière boîte et la porte jusqu'aux placards.) Je me souviens plus, c'est toi ou c'est ton frère qui est allergique aux petits pois ?

VOIX SYNTHÉTIQUE DU RÉPONDEUR

Message numéro quatre… BIP…

(Depuis le début, c'est toujours la même personne qui parle sur le répondeur.) VOIX DU RÉPONDEUR (HOMME hurlant) Fred ! Sido ! J'en ai marre de votre répondeur ! À chaque fois que j'appelle il me coupe la parole. Faites-le vérifier ou rachetez-en un autre ! C'est agaçant ! Alors moi, je suis là, je vous appelle pour un truc important et dès que je commence à parler, clac, terminé ! Je vous jure, c'est pénible. Il ne m'aime pas ou quoi, votre machin ?… Bon… Qu'est-ce qu'il fait, là ? Il coupe pas ?… Faut l'engueuler alors ? Je vous jure, quelle saloperie de matériel ! Bon, ben j'en profite. Je vous appelle pour vous dire que… BIP, BIP, BIP…

SIDONIE

C'est Jérôme. Il est fâché avec les répondeurs. Il doit appeler pour le décor de la pièce. Faut qu'on se décide. Tu as choisi ?

VOIX SYNTHÉTIQUE DU RÉPONDEUR

Message numéro cinq… BIP…

VOIX DU RÉPONDEUR

(FEMME)

Allô ! Sido, c'est maman. Dis-moi ma poule, tu peux me rendre un service ? Figure-toi que j'ai grande envie de partir en week-end à Nice avec M. Anastasian. Oui, je sais ce que tu vas me dire : il a quinze ans de plus que moi, c'est un Arménien, sa femme est morte l'année dernière et on ne sait pas de quoi, mais je t'assure que c'est un homme charmant. Alors pourraistu appeler ce soir à la maison, pendant que je serai au club de bridge, et demander à ton père que je passe te voir pour des problèmes de femmes ? Si tu lui parles de grossesse nerveuse, d'utérus, d'ovaires et de rapports douloureux, il n'insistera pas. Il est tellement coincé le pauvre… BIP, BIP, BIP…

(Sidonie s'est arrêtée de ranger, prise d'un doute. La voix au répondeur continue, blablabla…)

SIDONIE

Je sais qu'il est long quand il est aux chiottes mais là, ça fait vraiment très très long. (Elle va ouvrir une porte ou regarder en coulisses, revient.) Il est pas là… (Elle appelle.) Fred !… Fred !

(Petit gingle musical. On vient d'entendre les trois bip du répondeur. Changement d'éclairage, lumière plus basse, plus bleue, seulement traversée par un BT qui vient éclairer la main du mannequin sur laquelle est épinglé un mot. Sidonie va décrocher le mot, commence à le lire. À cet instant, le mannequin pivote et un comédien vêtu à l'identique le remplace. Autre possibilité : le comédien est en place dès le départ.)

FRED

L'explication la plus courte sera la plus simple je crois, alors s'il te plaît, Sido, va jusqu'au meuble hi-fi et regarde la boîte qui est posée sur un livre…

SIDONIE

Un livre… Quel livre ?

FRED

Ne pose pas de questions, s'il te plaît, et vas-y !

(Sidonie regarde la lettre comme s'il s'agissait d'un plan, se rend au meuble hi-fi.)

SIDONIE

Je suis au meuble hi-fi.

FRED

Regarde la boîte qui est posée sur un livre… un livre noir…

(Elle prend une boîte et un livre, regarde le livre.)

SIDONIE

Il appelle ça un livre noir. Il peut pas écrire "missel" ?

FRED

(énervé)

Et un missel c'est peut-être pas un livre ? Avec des pages ? Et une couverture noire ??? De toute façon le principal n'est pas le livre mais la boîte qui est posée dessus !

SIDONIE

Des préservatifs.

(Elle dit ça innocemment mais on sent bien qu'elle est prise en faute.)

FRED

Il en manque cinq.

SIDONIE

Ça dépend comment on voit les choses. Moi, je dirais plutôt qu'il en reste cinq.

FRED

De toute façon c'est cinq de trop vu qu'on n'en utilise pas ENSEMBLE !!! Alors c'est gentil d'être prévoyante, je ne me fais aucun soucis pour ma santé, mais comme je sais que tu as aussi été prévoyante avec Jean-Michel, avec Conrad, avec le régisseur du théâtre de Cholet, avec le type de Strasbourg dont j'ai oublié le nom, avec le garçon du restau de Sainte-Maxime et même un peu avec mon frère, moi je dis stop et je me tire. L'explication me semble assez claire. Tchao ! Je te souhaite une bonne fin de boîte !

SIDONIE

(médusée)

Ben Fred, t'es parti ?… Pour si peu ? Fred ! T'es plus là ? (Elle se déplace en appelant, aperçoit des fleurs qui traînent, éparpillées.) Ah ! ben oui, il a récupéré son vase en opaline, y'a pas de doute ! T'es bien parti, Fred ?

FRED

Ouiiiii ! Faut te l'écrire combien de fois ?

SIDONIE

(regardant la lettre)

C'est tellement mal écrit…

FRED

Et je te signale au passage que j'ai aussi trouvé les trois boîtes cachées dans le frigo. Les pleines. Alors je te dis merde, Sido, merde à toi, merde à ton spectacle et je me tire. Et je fous Snoopy derrière la porte en espérant que tu te prendras les pieds dedans et que tu te pèteras un os !!!

(Fred regagne sa place. Mouvement pivotant, le mannequin reprend sa place. Bascule d'éclairage. On entend le répondeur égrener des bip, bip, bip. Sidonie se laisse tomber sur le canapé. On la croit triste, abattue. Ses épaules se soulèvent comme si elle pleurait mais soudain on se rend compte qu'elle rit, qu'elle éclate même de rire…)

SIDONIE

Mais comment il a su pour le type de Strasbourg ? Ça a duré que dix minutes… (Elle rit encore, aux larmes.) Comment c'était son nom ? Un nom aussi bref que… J'ai oublié, moi aussi. (Elle se lève, va au mannequin.) Alors comme ça, t'es parti, Fred ?… Pauvre con ! Elle flanque un grand coup de poing dans le ventre du mannequin, puis va taper sur le répondeur qui reprend du service.

VOIX DU RÉPONDEUR

(FEMME)

Excuse-moi de te demander ce genre de service, ma petite caille, je sais que c'est un peu embêtant vis-à-vis de ton père mais comme je sais que tu es aussi coquine que moi, tu me comprendras sûrement. Telle mère, telle fille, hein ? C'était maman. Gros bisous ma puce.

(Noir. On entend des bips de répondeur.)

TABLEAU 2

 

Sidonie est assise dans le canapé déplié en lit. Elle téléphone mais, incapable de ne faire qu'une chose à la fois, s'occupe aussi à d'autres actions.

 

SIDONIE

Qui ?… Maurice… Comment tu dis ?… Maurice Merlin. Connais pas. Il est bien ?… Non, parce que Maurice ça fait… Maurice c'est le prénom de mon grand-père. Quel âge il a ?… L'âge de mon grand-père ! Non mais attends, Mireille, je cherche un comédien, pas un gardien de square ! Moi, j'ai besoin qu'il saute, qu'il coure, qu'il soulève des haltères, fasse des claquettes, crache le feu, monte aux rideaux, fasse des roulés-boulés à travers des anneaux de feu tout en jonglant avec des grenades. Avec ton Maurice je suis toutes les cinq minutes aux urgences !… Quoi, quoi, quoi ?… Je sais que les jeunes et bons sont tous pris, à qui le dis-tu, mais c'est pas une raison pour vider les hospices de vieillards. Écoute, je continue à chercher. Si tu as une bonne idée, tu m'appelles. O.K. ? Tchao, ma belle. Je t'embrasse. (Elle raccroche.) Trente-huit ans ! Elle est folle la Mireille ! Est-ce que j'ai une tête à me faire un dinosaure ? (Tout en tournant les pages de son carnet d'adresses, elle va à la cuisine et met de l'eau dans une tasse qu'elle va poser sur un tabouret en bout de lit. Puis elle va chercher une infusette en composant un nouveau numéro de téléphone.) Allô ! Gisèle ?… Ah !

salut ma chérie ! Je suis crevée, t'es au moins la vingtième que j'appelle… Pourquoi la vingtième ? Ben parce que j'en ai appelé dix-neuf avant… Pourquoi je t'ai pas appelée en premier ? Mais parce que t'es la dernière sur mon carnet… Pourquoi t'es la dernière ?… Mais si, je t'aime, Gisèle, arrête d'être parano à ce point… Mais non, j'ai rien contre toi, mais si t'es jolie, mais non t'es pas grosse, mais si je suis sincère, mais non t'es pas bête, mais si tu baises bien… Bien sûr que j'en sais rien mais c'est ce que disent les copains. Écoute, arrête de te faire du mal comme ça. Si t'es la dernière sur mon carnet c'est juste à cause de l'ordre alphabétique. Gisèle égale Gisou, Gisou égale Zouzou et Zouzou moi je l'écris avec un Z, dernière lettre de l'alphabet… Mais si j'aime les juifs ! Écoute, si ça doit faire un drame à chaque fois que je t'appelle je veux bien t'inscrire par ton nom de famille. C'est quoi ?… Zylberstein. Ouais, ça change pas grand-chose… Promis, la prochaine fois je commence par la fin. (Elle lève les yeux aux ciel, agacée. Tout en parlant elle vient tremper son infusette dans la tasse.) Écoute Zouzou, je t'appelle parce que j'ai un problème. Fred s'est tiré et… Mais non, ça va. Non, non, c'est pas le problème… Mais non, garde tes Valium pour toi, j'ai pas besoin de ça, je cherche juste un comédien pour remplacer Fred dans "Magic Mic Mac"… Ben oui, c'est plutôt urgent, la première est pour dans cinq jours, à Bordeaux… Annuler ? T'es folle ! C'est le Festival Jeune Public d'Aquitaine, il faut qu'on y soit, y'aura tous les experts, les mecs de la Drac, du ministère, du conseil régional. Tu connaîtrais pas un jeune type plutôt bien fait de sa personne, propre et bien élevé, avec tout ce qui faut pour entrer dans un pyjama taille 42 et qui, en plus, saurait faire le clown blanc ?… Oui, je monte un spectacle de clowns, c'est du théâtre mais les personnages sont deux clowns et… T'as pas compris ? Gisèle, concentre-toi et baisse ta télé, je vais pas répéter deux fois des choses aussi simples… (La colère monte.) Je cherche un mec, ça tu vois ce que c'est ? Un individu avec deux pattes, une poche kangourou et un permis de conduire avec Ray-Ban. Ce mec – de type masculin, Gisèle ! – je veux que dans la colonne profession, il ait écrit : "comédien". J'épelle : C.O.M.É… Tu notes ? "Comé", tu ajoutes "dien" comme dans "canadien" avec les mêmes épaules mais avec plus de "comé" que de "cana" en tête. Tu me suis ? Ça fait comédien. Et ce comédien… Mais non, je ne m'énerve pas, je t'explique Gisèle !… Ce comédien, je veux… Quoi ?… Lui enlever sa canadienne ?… Pas que ça, pauvre nouille, je veux lui faire jouer le rôle d'un clown blanc !!! Clown : "Bôjour les petits nenfants !" Et blanc c'est ce que tu as de rouge dans l'œil quand tu bois. Est-ce que tu saisis le sens de ma demande, ma petite Gisèle que j'aime, qui est belle, pas grosse du tout, bonne au lit et que je promets d'inscrire dans mon carnet, à la lettre A comme Andou… comme Amie, si elle connaît quelqu'un correspondant au signalement ? (Elle tourne rageusement son infusette dans sa tasse puis s'arrête soudain, rayonnante.) Tu connais ?! Je t'adore ma Gisèle. Bouge pas, je note. (Afin de pouvoir tout faire en même temps, elle bloque le téléphone sous son menton, prend un stylo, son carnet et passe la ficelle de son infusette entre ses doigts de pied pour continuer à la tremper dans la tasse.) Vas-y, je t'écoute… Oui, j'écris en même temps… Frédéric Ménard… (Furieuse.) Non, Gisèle, ça c'est Fred, celui qui vient de se tirer… Oui, Fred et Frédéric c'est le même, c'est un diminutif… T'avais remarqué qu'ils portaient le même nom tous les deux ?… T'es mignonne… Et à part celui-là ?

(À ce moment la porte d'entrée, s'il y en a une, s'ouvre. Ursule fait son entrée, sac à dos et valise à la main, imperméable dégoulinant de flotte, cheveux trempés. Du premier coup d'œil on voit que c'est une fille mal dans sa peau. Elle reste sidérée devant la position en "équilibre" de Sidonie. Celle-ci l'aperçoit.) Hein ?… Vous êtes qui ?… Mais non, pas toi Gisèle, je sais que tu t'appelles Gisèle… (À Ursule.) C'est pour quoi ?… Mais oui, Gisèle, je sais que c'est moi qui cherche un clown… Excuse-moi, y'a quelqu'un qui vient d'entrer, je te reprends tout de suite. (Elle pose tout son matériel sur le lit pour venir jusqu'à Ursule. Elle veut la reconduire et lui parle comme à un enfant.) Non, j'ai besoin de rien. Merci. Excusez-moi… Moi pressée, vous sortir. (Comme Ursule reste sans réaction, elle insiste.) Vous pas rentrer chez les gens comme ça, vous pas le droit. Allez, hop ! du balai.

URSULE

J'ai frappé.

SIDONIE

Frappé ou pas, on n'entre pas sans autorisation. De toute façon j'ai besoin de rien. J'ai déjà toutes les saloperies du monde. Allez, demi-tour. J'ai quelqu'un au téléphone. Et puis pendant que vous y êtes remportez aussi la flotte que vous laissez sur mon parquet. Ah là là! C'est pas vrai! Qui va passer la serpillière, hein ? Et comment elle fait pour être trempée celle-là alors qu'il pleut pas depuis des mois ?

URSULE

C'est pas le Théâtre à Roulettes ici ?

SIDONIE

Si, pourquoi ? (Sans répondre, Ursule pose son sac et sa valise par terre et s'écroule sur le sol, inanimée.) Qu'est-ce qu'elle me fait, la demeurée, à plonger dans ma piscine alors que j'ai même pas de piscine ? Manquait plus que ça. (Elle fonce sur le téléphone.) Excuse-moi Gisèle, je raccroche, c'est urgent… Mais non je suis pas fâchée… Mais non je te trouve pas nulle ! Mais j'ai une fille presque morte sur le plancher et dix litres d'eau qui tentent de lessiver ma carpette… Mais non j'invente pas ! C'est une fille myope et de l'eau… mouillée ! Et si je m'en occupe pas tout de suite j'aurai un cadavre sur les bras et l'appartement à refaire. Alors tchao ! (Elle raccroche et contemple Ursule, toujours évanouie.) Par quoi je commence, moi ? Le parquet ou la fille ? (À ce moment précis, Ursule reprend conscience.) D'accord, le parquet. (Elle va chercher une serpillière et revient.) Ça vous arrive souvent d'entrer chez des gens que vous ne connaissez pas pour piquer un petit roupillon? Et puis alors je sais pas en quel synthétique il est votre imper mais qu'est-ce que vous transpirez là-dedans… (Elle essore la serpillière bien gorgée au-dessus d'un seau.)

URSULE

C'est de l'eau de rivière.

SIDONIE

C'est gentil mais je suis pas écolo, de l'eau de pluie aurait suffit.

URSULE

Il pleuvait pas assez pour me noyer.

SIDONIE

Eh ben, apparemment la rivière était pas assez profonde non plus. Juste assez pour dégueulasser mon petit intérieur.

URSULE

Excusez-moi, je vais pas très bien en ce moment, pas de goût à grand-chose, plutôt une grosse boîte de cirage dans la tête et l'envie de vomir tout ce que j'ai sur le cœur.

SIDONIE

Oh ! oh ! oh ! Doucement le parquet ! Y'a pas écrit "bonniche" là-dessus !

URSULE

Je suis pas comme ça d'habitude. C'est vrai, j'ai une nature rigolote. Je fais rire, en principe. Mais là, depuis que Lionel m'a laissé tomber… Lionel, c'est mon homme… (Elle éclate en sanglots.) Mon ex !!!

SIDONIE

Ho ! hé ! Faut pas se transformer en Karcher pour un type qui se barre. Faut réagir ! Est-ce que je m'en prends à votre encaustique, moi ? Et pourtant, mon mec aussi est parti.

URSULE

Je sais, c'est pour ça que je suis là.

SIDONIE

(ne comprenant pas)

Pour ça, quoi ?

URSULE

Pour le rôle dans "Magic Mic Mac". C'est Mireille qui m'envoie. Elle a cherché à vous appeler mais c'était toujours occupé.

SIDONIE

Attends, tu vas pas me dire que tu viens pour… pour le rôle du clown blanc ?

URSULE

Si.

SIDONIE

(abasourdie)

Y'a quelqu'un qui se fout de moi, c'est sûr, mais je sais pas encore qui !

(Elle donne un violent coup de poing dans le ventre du mannequin. Noir. On entend quelques gouttes d'eau tomber.)

TABLEAU 3

 

Ursule n'a plus son imperméable. Elle boit un peu d'eau dans un gobelet en plastique, le froisse et le jette.

 

SIDONIE

(en ramassant le gobelet)

J'ai bien fait de pas sortir le cristal.

URSULE

J'ai encore soif.

SIDONIE

Ah là là ! Que d'eau, que d'eau !

(Sidonie va poser le gobelet auprès de six autres gobelets cabossés, alignés sur la séparation. Elle revient avec une bouteille presque finie.)

URSULE

Excusez-moi, je suis pas comme ça d'habitude.

SIDONIE

J'espère pour toi. Tu me rappelles un fer à vapeur qu'avait une sacrée fuite au réservoir. (Lui tendant la bouteille.) Tiens, bois à même, j'ai plus que du cassable. (Ursule finit le fond de bouteille tandis que Sidonie continue de parler.) Et puis après faudra remballer ton truc et tes machins parce que tu comprends bien que t'as pas du tout le profil de ce que je recherche. Moi ce que je veux c'est un clown blanc. Je répète : UN CLOWN BLANC. Sur trois mots t'en as déjà deux de faux. Et le troisième, excuse-moi de te le dire, il est un peu masqué par tes culs de bouteille. Alors elle est gentille Mireille, elle dépanne peut-être les copines dans l'embarras mais dépanner une copine en en foutant une autre dans la merde, ça fait pas réellement avancer le schmilblick. Elle va m'entendre la Mireille ! (Ursule se lève soudain et balance la bouteille d'eau à travers la pièce en hurlant.) Qu'est-ce qu'elle a ? Je lui ai refilé l'eau de Javel ? (Ursule hurle de plus belle en allant de droite à gauche à la recherche de quelque chose.) Elle cherche quoi ? Les chiottes c'est par là !

URSULE

Non, une fenêtre.

SIDONIE

Faut pas vomir par les fenêtres, si y'a du vent ça revient à l'intérieur.

URSULE

C'est pas pour vomir, c'est pour mourir.

SIDONIE

Mais je veux pas qu'on meure à ma fenêtre, c'est pas une fenêtre faite pour ça ! (Ursule se rue sur sa valise et se frappe la tête avec.) C'est ridicule ! Non seulement ça va prendre un temps fou pour t'ouvrir deux centimètres de boîte crânienne mais en plus ça risque de fausser la serrure.

URSULE

Je veux mourir, j'en ai assez.

SIDONIE

Ben oui, je comprends ça, moi aussi j'en ai plus qu'assez. Qu'est-ce qu'on peut faire pour éloigner le mauvais sort ? Tu veux que j'appelle un taxi qu'a fait le plein d'essence ?

URSULE

(s'accrochant à Sidonie)

Je suis une fille géniale, tout le monde le dit, je mesure un mètre soixante, je pèse soixante-dix kilos…

SIDONIE

C'est vrai, c'est génial.

URSULE

Je peux tout danser : le menuet, la farandole, la gavotte, le jerk, la biguine, le galop, la polka, la valse, le paso doble, la rumba, le rock… (Elle s'arrête, cherche.) … le…

SIDONIE

Oui, tu peux tout danser, c'est bien.

URSULE

J'en ai oublié une… la…

SIDONIE

C'est pas grave, cherche pas, c'est sûrement la moins bien.

URSULE

C'est à cause des médicaments que j'ai pris avant de venir, ça commence à me…

SIDONIE

(effarée)

T'as pris des médicaments ?

URSULE

Oui, toute une boîte.

SIDONIE

Cinglée ! De quoi ?

URSULE

De fortifiants.

SIDONIE

De fortifiants ?!

URSULE

C'est tout ce que j'avais sous la main. J'ai scié les vingt-cinq ampoules avec ma lime à ongles, ça m'a épuisée, et après j'ai bu le contenu cul sec.

SIDONIE

Elle est tarée celle-là !

URSULE

C'était ameeeeeeeer !

SIDONIE

Si y'a de la vitamine C dedans elle en a pour deux semaines avant de redormir !

URSULE

J'ai tout fait pour Lionel, tout, pendant cinq ans ! J'ai renoncé à la chanson, au cabaret, aux tournées en province, aux fromages à soixante-dix pour cent de matière grasse, j'ai vendu des bibles au porte-à-porte, j'ai cuisiné à l'huile d'olive, j'ai mis des porte-jarretelles rouges, un seul sucre dans le café, j'ai stoppé la cigarette, je me suis fait tatouer le sein gauche, j'ai voté écolo, j'ai accepté sa bagnole, vendu mes enfants…

SIDONIE

T'as fait quoi ?!

URSULE

Non, l'inverse. J'ai accepté ses enfants…

SIDONIE

Et t'as vendu ta bagnole ? Pauvre conne ! Maintenant tu roules en skate-board ?

URSULE

Je sais. Mais je l'aimais tellement…

SIDONIE

Ouais. On dit toutes ça au début et puis après cinquante mille kilomètres… (Ursule pique une nouvelle crise, hurle et se refrappe la tête avec sa valise.) C'est fou cette manie qu'elle a de se faire des brushings avec sa valise. (Elle lui enlève la valise des mains et lui tend son sac à dos.) Tiens, prends plutôt ça.

URSULE

Faut que vous me gardiez avec vous. Il m'a foutu à la porte ce salaud.

SIDONIE

Y'en a qui savent y faire.

URSULE

"Prends ça et tire-toi" qu'il m'a dit.

SIDONIE

Bonne formule ! Je vais pas tarder à l'essayer. Et c'est tout ce qu'il t'a donné ?

URSULE

(allant sur le palier)

Ah non ! Heureusement, y'a ça encore !

(Elle revient en tirant une corde au bout de laquelle est accroché un chariot à roulettes surmonté de cinq ou six valises.)

SIDONIE

T'as pas que des porte-jarretelles rouges, j'espère ?

URSULE

Faut me garder ici. Où je vais aller, sinon, avec tout ça ?

SIDONIE

Ah ! ben j'ai des adresses plein mon bottin, moi !

URSULE

Je veux ce rôle ! Je veux m'en sortir, devenir vedette, refaire surface, me jeter tête baissée dans le travail.

SIDONIE

Ça changera des valises !

URSULE

Je suis pas une tocarde, j'ai fait des tournées, j'ai joué tout un mois dans les camps de vacances de l'EDF, les gens étaient morts de rire.

SIDONIE

Morts ? M'étonne pas.

URSULE

Regarde. J'ai travaillé le mime chez Lecoq. (Elle remue les mains.) Qu'est-ce que je fais, là ?

SIDONIE

Tu chasses des mouches…

URSULE

Mais non, je cueille des fleurs.

SIDONIE

Y'avait pas de mouches dans les fleurs ?

URSULE

Et là ? (Elle fait d'autres gestes.)

SIDONIE

Là tu chasses des mouches.

URSULE

Mais non, je fais le vent dans la ramure.

SIDONIE

Mais alors comment tu fais quand tu chasses les mouches ?