L'EMBARRAS DU CHOIX

Henry NICEY

Éditions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-84422-614-3 © Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2008 L'EMBARRAS DU CHOIX a été représentée à Paris au Laurette Théâtre du 4 octobre au 29 décembre 2007

 

Mise en scène : Laure Valentin Décor : Florence Ayglon Musique : Love Toy

 

Avec

 

Bertrand Disset . . Max

Lionel Nizard . . Julien

Élodie Wallace / Adélie Gintrand . . Florence

Laure Valentin . . Martine

Marie Alexy . . Jacqueline Martin

Philippe Bouvard . . Rémy Lepage

NOTE DE L'AUTEUR

À la fin d'une représentation de "L'Embarras du choix", une dame est venue vers moi et m'a demandé d'un air malicieux : "Ditesmoi, entre nous, cette histoire, c'est du vécu ?" Non, madame, non, non, je n'ai jamais rien vécu de semblable. Heureusement d'ailleurs, car j'aurais été très… embarrassé cela dit, il est tout à fait possible et presque certain qu'elle soit arrivée à un imprudent qui n'aurait pas, comme le recommandait le vieil Horace autrefois, "pris assez de précautions contre ce qu'il doit éviter" Les jeux de l'amour ne sont pas sans risque. Je crois qu'il ne faut jamais s'éloigner de la vraisemblance au théâtre, il faut s'en inspirer au contraire. En me posant cette question à propos de cette comédie, vous en avez souligné le caractère et je vous en remercie. HENRY NICEY

PERSONNAGES

MAXIME LEPRINCE, dit MAX : 30 ans, architecte. Physique de jeune premier. Il a beaucoup de succès auprès des femmes. Un peu trop…

 

JULIEN

30 ans, associé et ami de Max. Le confident, l'ami insupportable qu'on aime et déteste à la fois. Mais dont on ne peut pas se passer.

FLORENCE

28 ans, étudiante en lettres, fille de Rémy Lepage. Belle, élégante, c'est une fille sage et cultivée.

MARTINE

25 ans, sans emploi, fille de Jacqueline Martin. Le contraire de Florence. Vive, ardente, passionnée, elle vit à cent à l'heure au rythme de ses envies. RÉMY LEPAGE : Homme d'affaires, 55 ans, père de Florence. Apparence sévère. Mais à y regarder de plus près, c'est un homme sympathique et serviable. JACQUELINE MARTIN : Veuve, la cinquantaine. Mère de Martine. C'est une femme simple et directe. On ne lui en raconte pas.

DÉCOR

L'appartement de Max. Une pièce à tout faire encombrée d'objets divers maquettes, posters, livres, etc. Une porte donne sur la chambre, une autre sur la cuisine. Au fond, une large baie vitrée avec terrasse ouvre en vis-à-vis sur la façade de l'hôtel du Commerce. Une autre porte donne sur le palier. Il y a un canapé, bien entendu. L'ensemble est arrangé avec goût. I

 

La scène est vide. Max est dans la cuisine. Il fait du café.

 

MAX

(off, avec l'impatience de quelqu'un qui attend un ami qui ne vient pas)

Mais qu'est-ce qu'il fout, bon dieu ! Qu'est-ce qu'il fout !

(Il sort de la cuisine. Il porte un plateau sur lequel il y a une cafetière et deux tasses.)

1.1 MAX.

MAX

(exaspéré)

Une heure et demie ! Il a une heure et demie de retard ! (Il pose brutalement le plateau sur le canapé et se sert une tasse de café. Pendant qu'il fait cela, il aperçoit une revue féminine oubliée sur le canapé. Puis, très fort, en prenant la revue avec une sorte de dégoût.) Qu'est-ce que c'est que ça ? (Pour lui-même, en souriant.) Il faut toujours qu'elles oublient quelque chose : un magazine, une écharpe… (Il tire un soutien-gorge dissimulé sous un coussin du canapé.) … un soutien-gorge. (Il feuillette distraitement la revue. Lu.) "Les femmes et l'amour !" (Parlé.) L'amour, elles ne pensent qu'à ça ! (Lu.) "Une femme sur deux, dont les trois quarts ont moins de trente-cinq ans, pense que l'érotisme est nécessaire à l'amour." (Parlé.) Tu parles, évidemment !

7 (Lu.) "Pour la majorité des femmes, la tendresse…" (Il regarde sa montre d'un mouvement vif.) Onze heures ! Qu'est-ce qu'il fout ! Mais qu'est-ce qu'il fout ! (Un temps bref.) Je me calme… (Il fait quelques mouvements pour se détendre. Mais son impatience reprend vite le dessus.) Mais c'est pas vrai ! (Il donne un coup de pied violent dans le canapé. On sonne.) Enfin… (Pour lui-même, en plaisantant.) La violence, il n'y a que ça de vrai, je l'ai toujours dit. (Il laisse sonner plusieurs fois.) Voilà !… Voilà !… Il est pressé maintenant, comme tous les retardataires. (Sonnerie.) J'arrive !… (Sonnerie.) Voilà !… Voilà !… (Il ouvre et hurle :) Tu as une heure et demie de retard ! (Dans sa fureur, il ne voit pas qu'il a ouvert la porte à une superbe jeune femme et continue sur sa lancée.) Tu me refais ce coup-là, je t'éclate la tête !

1.2 MAX, FLORENCE.

(Florence ne s'attendait pas à un accueil aussi brutal.)

FLORENCE

Bonjour.

(Elle lui tend la main. Elle reste un court moment le bras) tendu, la main levée car, entre-temps, Max est revenu rapidement au centre du salon. Il se rend compte à présent que (ce n'est pas à Julien qu'il a ouvert la porte mais à une "ex".)

MAX

(se reprenant)

Bonjour… Salut…

FLORENCE

Florence.

MAX

Florence ?… Ah oui… Oui, oui, bien sûr. (En tournant la tête légèrement sur son épaule et en parlant entre ses dents.) Je l'avais oubliée celle-là.

FLORENCE

Je te rappelle mon prénom, au cas où tu l'aurais oublié.

MAX

Mais je ne l'ai pas… Florence, enfin, on n'oublie pas un si joli prénom.

FLORENCE

Deux mois, on a le temps de penser à autre chose. Ou à quelqu'un d'autre.

MAX

(on doit comprendre que cette aventure lui était complètement sortie de la tête)

Déjà !

FLORENCE

Oui, oui, deux mois.

MAX

(enchaînant)

C'est fou ce que le temps passe vite.

FLORENCE

(confirmant)

Deux mois et cinq jours. J'ai une excellente mémoire. Et je n'ai pas l'habitude de mentir. (Un temps bref.) Tu m'avais oubliée. L'oubli, ça passe avec le temps, vite, très vite.

MAX

Mais non.

FLORENCE

Tu m'aurais rappelée ?

MAX

Euh… là, non, mais plus tard… C'est-à-dire que… en ce moment je suis sur un coup… un coup sensationnel, je n'arrête pas, je suis…

FLORENCE

… débordé ?

MAX

C'est ça, débordé, je suis débordé.

FLORENCE

Comme il y a deux mois.

MAX

Comme il y a… Exactement.

FLORENCE

Et c'est pour ça que tu m'as laissé tomber. (Avec une pointe de malice.) Tu remarqueras que je suis polie, on pourrait le dire autrement. Max s'approche de Florence, penaud, embarrassé.

MAX

(gêné)

Tu m'en veux ?

FLORENCE

(fermement, sans méchanceté)

Oui.

MAX

(qui ne s'attendait pas à une réponse aussi nette)

Ah.

FLORENCE

Oui et non…

MAX

(soulagé)

Ah.

FLORENCE

J'aurais préféré qu'on en parle, qu'on discute, ça se fait tu sais, qu'on se quitte moins… brutalement. (Elle corrige.) Que tu me quittes moins brutalement.

MAX

Hum !

FLORENCE

Je n'aime pas les situations tordues, les ruptures à la sauvette, j'aime les situations nettes. (Un temps bref.) Tu n'as rien à me dire ?

(Il est pris au dépourvu et ne sait pas quoi répondre.)

MAX

Ben… euh… t'as pas changé.

FLORENCE

(sur le ton de la plaisanterie)

En deux mois et cinq jours, quand on a terminé sa croissance… (Cependant, elle laisse planer un doute.) Pourtant… (Reprenant.) Je suis très occupée moi aussi. Je passe des examens bientôt, j'ai un boulot dingue. (Avec une petite pointe d'ironie.) Comme toi.

MAX

(pris au dépourvu)

C'est bien…

FLORENCE

Le CAPES. J'ai envie d'enseigner, c'est une drôle d'idée, n'est-ce pas. Je t'en ai parlé au restaurant.

MAX

Tu m'en as parlé… au restaurant… Ah oui ! Je me souviens… hum…

FLORENCE

(désignant du regard les tasses sur le plateau)

Tu attends quelqu'un ?

MAX

Non. Oui.

FLORENCE

(sèchement)

Une femme ?

MAX

Non, pourquoi ?

FLORENCE

Comme ça.

MAX

Non, j'attends Julien.

FLORENCE

Julien ?

MAX

Mon associé… Je t'en ai parlé… au restaurant. (Embarras de Florence qui a visiblement un trou de mémoire.) On a monté la boîte ensemble.

FLORENCE

Ah oui. Oui, oui, tu m'en avais parlé. Excuse-moi, mais en ce moment, je… je ne sais plus très bien où j'en suis… (Sans finir sa phrase, elle laisse entendre par un geste explicite qu'elle a la tête ailleurs.) Julien… Julien… (Elle réfléchit.) Attends…

MAX

Je ne fais que ça.

FLORENCE

Julien… le génie, le surdoué.

MAX

Oui, n'exagérons rien.

FLORENCE

(déçue, s'apprêtant à partir)

C'est ce que tu m'as dit, hein, moi, tu sais, Julien… (Un temps bref.) Vous allez travailler, je suppose…

(Elle est très mal à l'aise et semble se demander si elle ne ferait pas mieux de revenir un autre jour.)

MAX

Reste, tu ne me déranges pas. Julien est un ami, c'est un bon architecte, c'est vrai, et qui plus est un négociateur hors pair, heureusement d'ailleurs, car je ne suis pas doué pour ça, mais il a un énorme défaut…

FLORENCE

(avec une pointe d'ironie)

Un seul, pour un homme, ce n'est pas mal.

MAX

Il est toujours en retard. Il y a des gens comme ça, ça les amuse de faire attendre les autres.

FLORENCE

(contrariée, comme pour elle-même)

C'est ennuyeux.

MAX

(très fort)

Je l'attends depuis une heure et demie. (De colère, il donne, comme précédemment, un coup de pied violent dans le canapé.) Euh… (Il caresse maladroitement le canapé comme pour s'excuser de l'avoir frappé. Geste comique.)

FLORENCE

Max !

MAX

(confus après ce qu'il vient de faire)

Excuse-moi… je ne sais pas ce qui…

FLORENCE

Je t'en prie… Tu seras chez toi demain ?

MAX

Mais reste, tu ne me déranges pas, je te dis.

FLORENCE

Ça me gêne.

MAX

(agacé)

Tu veux boire quelque chose ?

FLORENCE

(vivement)

Non merci.

MAX

(insistant)

Le café est encore chaud.

FLORENCE

(préoccupée)

Non, non… (Un temps. Elle change de conversation, comme pour dissiper son trac.) Vous étiez sur un gros projet, un supermarché, je crois.

MAX

Un casino.

FLORENCE

Un casino, c'est ça.

MAX

On l'a bouclé la semaine dernière… (Il cherche désespérément à détendre l'atmosphère.) Le projet, pas le casino. La gloire si on décroche le contrat, malheureusement…

FLORENCE

Vous n'êtes pas seuls.

MAX

Non, il y a de grosses équipes sur le coup, mais on est les meilleurs. Julien suit l'affaire de près, c'est pour ça que je l'attends, j'ai hâte de savoir où on en est. (Avec un geste vainqueur.) On va gagner, j'en suis sûr.

FLORENCE

Je vous le souhaite… (Gravement, après un long silence.) Max…

MAX

Oui ?

FLORENCE

J'ai… j'ai quelque… quelque chose d'important à te dire.

MAX

Oui ?

FLORENCE

Tu ne te demandes pas pourquoi je suis là ? Une fille qui débarque comme ça, du jour en lendemain, sans prévenir, ça ne t'étonne pas ?

MAX

Euh, non.

FLORENCE

Je suis enceinte.

MAX

(bondissant)

Toi ? C'est pas possible !

FLORENCE

(vexée)

Oh !

MAX

Enfin… souviens-toi…

FLORENCE

(ironique)

Je me souviens. (Elle pose les mains sur son ventre.) Ma mémoire n'a jamais été aussi bonne.

(Max est abasourdi.)

MAX

Un enfant, tu te rends compte… Alors ça… Eh ben… (Il va s'asseoir sur le canapé.) Enfin, tu as bien fait de venir quand même. (Il reste assis un long moment. Puis, avec mille précautions.) Et… qu'est-ce que… qu'est-ce que tu as l'intention de faire ?

FLORENCE

(avec énergie)

Je n'ai pas le choix, figure-toi !

MAX

Non… enfin… hum… je ne sais pas… tu as l'intention de… de le garder ?

FLORENCE

(fermement)

Oui.

MAX

Ah. (Un temps.) Et… tu es sûre… Ah ! c'est gênant, un homme ne devrait jamais poser ce genre de question à une femme. Tu es sûre…

FLORENCE

(hésitant)

Oui… J'en suis sûre.

MAX

(remarquant l'hésitation de Florence)

Florence, j'ai besoin d'une réponse franche.

FLORENCE

(avec beaucoup d'hésitation en effet)

Oui, j'en suis sûre… (Puis très bas, comme pour elle-même, et on doit comprendre qu'elle n'est pas sûre d'elle.) Oui.

MAX

Tu es sûre, tu peux me jurer, que je suis bien le père ?

FLORENCE

Oh !… Est-ce que tu te rends compte de ce que tu dis ? Regarde-moi !

MAX

Justement. (Un temps.) Excuse-moi… (Il est à court d'arguments.) Mais merde !

FLORENCE

Ne t'énerve pas, s'il te plaît.

MAX

On ne se connaît pas, on s'est vus trois ou quatre fois à tout casser.

FLORENCE

On se connaît un peu quand même, non ? Enfin, il me semble, après ce qu'on a fait.

MAX

On ne connaît pas les gens parce qu'on a couché avec eux. On a fait l'amour une fois, un soir…

FLORENCE

Deux fois.

MAX

Deux fois, si tu veux.

FLORENCE

Mais je ne voulais pas, moi, pas comme ça ! Rassure-toi, tu es bien le père de cet enfant.

MAX

Mais comment est-ce qu'on a pu faire une chose pareille?… (Florence lève les yeux au ciel.) Enfin, quoi, un enfant ce n'est pas rien et, pardonne-moi ce mauvais jeu de mots, mais nous ne sommes plus des enfants, on avait fait attention.

FLORENCE

Tu étais complètement soûl.

MAX

(rectifiant avec autorité)

Oh ! oh ! oh !… Disons, pour être exact… (En désignant le ventre de Florence.) … car il ne faudrait pas que cet enfant qui nous entend sûrement déjà ait une mauvaise opinion de son père, que j'avais un peu bu.

FLORENCE

(en souriant)

Et j'avais bu moi aussi, je ne me le pardonnerai jamais.

MAX

Et on dit que l'alcool tue !

FLORENCE

Max !

MAX

Oui. (Comme il aurait dit : quoi encore ?)

FLORENCE

J'ai autre chose à te dire.

MAX

Ça ne peut pas attendre ? Parce que là…

FLORENCE

(qui n'a pas envie de plaisanter)

C'est important.

MAX

(résigné)

Je t'écoute.

FLORENCE

(gravement, comme s'il s'agissait en effet d'une chose importante)

Voilà… Enfin, tu imagines la situation dans laquelle j'étais, je me suis affolée, je ne savais pas quoi faire… Je suis allée voir mon père et je lui ai tout raconté.

MAX

(étonné car il s'attendait à quelque chose d'important)

Et alors ?

FLORENCE

Et alors, il est au courant, de toi, de moi… (En mettant les mains sur son ventre comme précédemment.) … de nous.

MAX

C'est tout ?

FLORENCE

C'est beaucoup. Si tu le connaissais, tu comprendrais.

MAX

Et comment a-t-il pris la chose, papa ? (Il sourit.) Tiens, ça me fait drôle tout à coup de prononcer ce mot-là.

FLORENCE

Tragiquement. Ça ne l'a pas fait rire, mais alors pas du tout. Il a un sens de l'humour très personnel.

MAX

C'est rien, il s'en remettra.

FLORENCE

Je lui ai dit que… Ça va ?

MAX

Très bien, je te remercie, j'ai connu des jours meilleurs, mais ça va, je tiens le coup.

FLORENCE

Vraiment, hein, parce que…

MAX

Oui, ça va.

FLORENCE

Je lui ai dit que j'allais me marier.

MAX

Tu lui as dit que tu allais te marier !… Avec qui ?

FLORENCE

Ben avec toi, évidemment.

MAX

Mais tu es complètement folle !

FLORENCE

Ne crie pas, je t'en supplie! Qu'est-ce que je pouvais faire d'autre ?

MAX

Attendre.

FLORENCE

Ah oui ! J'aurais eu l'air fin le jour du mariage. (En dessinant un gros ventre avec ses mains.)

MAX

Ne penses-tu pas… (Avec un tourbillon de la main.) … qu'il eût été, comment dirais-je, plus convenable de me demander mon avis avant de lui dire ça ?

FLORENCE

(en souriant)

"Consentement", c'est la formule consacrée : "Monsieur Maxime Legrand, consentez-vous à prendre pour épouse Mlle Florence Lepage ici présente ?"

MAX

Florence, je suis calme, je me contrôle admirablement… (Il s'emporte tout d'un coup.) … mais je te préviens, j'ai mal dormi, je n'ai pas digéré mon petit déjeuner et Julien est en train de me poser un de ces lapins dont il a le secret, alors je t'en prie, nous parlerons de ce mariage une autre fois !

FLORENCE

(calmement)

Non.

MAX

(fermement)

Si.

FLORENCE

(sur le même ton)

Je ne pouvais pas faire autrement. Depuis le départ de maman…

MAX

Ta mère est partie ?

FLORENCE

Il y a six ans, tu ne t'en souviens pas ?

MAX

Non.

FLORENCE

Je te l'ai dit… au restaurant.

MAX

Ah ! ça aussi… Dis donc, qu'est-ce qu'on s'est dit, au restaurant… (Un temps.) S'il te plaît, ne dramatise pas la situation.

FLORENCE

Un divorce pénible.

MAX

Comme tous les divorces.

FLORENCE

Écoute-moi ! Il fallait que je lui parle. Papa est un homme sérieux, il croit à certaines valeurs, des valeurs auxquelles il est profondément attaché. Il est vieux jeu, mais il est honnête, généreux…

MAX

Oui, eh bien, honnête, tordu, avare ou tout ce que tu voudras, tu aurais dû me demander mon avis, mon consentement, avant de lui parler !

FLORENCE

Max, je te rappelle que je suis enceinte, que j'appartiens à une famille respectable.

MAX

Toutes les familles sont respectables.

FLORENCE

Une famille riche.

MAX

Tant mieux.

FLORENCE

Très riche.

MAX

Parfait, cet enfant ne pouvait pas tomber mieux. Il n'aura pas de père, mais au moins il ne sera pas malheureux.

FLORENCE

(agacée par le comportement de Max)

Max !

MAX

Oui !

FLORENCE

Tu m'épouseras !

MAX

Je ne t'épouserai pas. Ne me demande pas pourquoi, c'est comme ça, je n'ai pas envie de me marier !

FLORENCE

Je n'avais pas envie d'avoir un enfant !… Pas maintenant.

MAX

Je ne t'épouserai pas !

FLORENCE

Si !

MAX

Non !

FLORENCE

Tu m'épouseras !

MAX

Je ne t'épouserai pas !

FLORENCE

Bien, je pourrai dire à mon avocat le jour où nous divorcerons que tu ne voulais pas m'épouser…

MAX

(sifflement)

Bravo, c'est ce qui s'appelle avoir le sens de la famille, ça doit venir de ta mère.

FLORENCE

(pincée)

Laisse maman où elle est.

MAX

Ne t'inquiète pas, la fille me suffit… (Il prononce la phrase qui suit très distinctement, comme en s'adressant au public.) Deux femmes sur les bras, merci, je me demande bien ce que j'en ferais.

FLORENCE

Et ne t'avise pas de me tromper, je te préviens… (En détachant bien les mots.) … je suis très ja-lou-se.

MAX

Comme tous les enfants gâtés. Moi, je ne le suis pas. Parce que ça ne me paraît pas indispensable et parce qu'il me semble qu'on peut très bien vivre autrement. Je ne t'oblige pas à partager mon point de vue.

FLORENCE

Des mots. Tu n'es pas jaloux parce que tu n'en as pas encore eu l'occasion. Attends un peu, je saurai te faire changer d'avis.

MAX

Prétentieuse… (Il s'approche lentement de Florence.) Regarde-toi, regarde-moi, tu es belle, riche, je ne suis pas encore connu… Ah ! et l'autre qui ne vient pas !… On se lance, c'est notre premier concours, on n'est pas sûr de gagner… Ça se présente bien mais tu sais ce que c'est… Je n'ai pas d'argent…

FLORENCE

On en gagnera, c'est plus facile quand on est deux.

MAX

C'est plus facile à dépenser aussi, surtout quand on est trois. Non, Florence, il y a trop de différences entre nous, tu me proposes trop de choses d'un seul coup, beaucoup trop.

(Un temps bref.)

FLORENCE

Je lui ai parlé de tes projets, je lui ai dit que tu avais un cabinet d'architecte, il a trouvé ça très bien, il aimerait te rencontrer.

MAX

Ah non! Très peu pour moi! Je le vois d'ici, le bonhomme !

FLORENCE

Il t'aidera, il a beaucoup de relations.

MAX

Tant mieux !

FLORENCE

Financièrement aussi, ça va de soi.

MAX

C'est encore mieux. En somme, je n'ai pas le choix ?

FLORENCE

Mais si, tu as le choix : ou tu m'épouses ou…

MAX

Ou ?

FLORENCE

Papa n'est pas méchant, non, mais… (Elle laisse planer un doute.) … s'il apprenait que tu refuses de m'épouser après ce que tu m'as fait !

MAX

(comme pour lui-même)

Cette manie de reporter systématiquement la faute sur les autres… Dis-moi, tu n'as pas dû rire tous les jours.

FLORENCE

Non, il est exigeant, pour les autres et pour lui-même… (Comme pour elle-même.) Je me demande s'il n'a pas raison. Ne me laisse pas tomber, Max, pas maintenant. (Max marche un moment, soucieux, puis il s'approche de Florence et la prend dans ses bras.) N'aie pas peur, je ne t'empêcherai pas de vivre comme tu en as envie.

MAX

(souriant)

Oui, on dit ça et… on ne peut pas s'empêcher de faire le contraire.

FLORENCE

Tu te souviens ?

MAX

(rêveur)

Hein ?

FLORENCE

De notre rencontre, tu m'en as parlé toute la soirée.

MAX

De Julien ?

FLORENCE

Mais non, tu ne m'écoutes pas… De ton travail, tu ne m'as parlé que de ça… (Soupir.) Je me demande comment j'ai fait pour coucher avec toi.

MAX

Pour séduire il faut un argument. Si je ne t'avais parlé que de moi, pour dire quoi d'ailleurs, tu ne serais pas là aujourd'hui.

FLORENCE

Qui sait… (Un temps.) Tu m'avais définitivement oubliée, tu ne m'aurais pas appelée.

MAX

(sincère)

Non, je ne t'avais pas oubliée.

FLORENCE

(doutant)

Ah oui ! "Florence, on n'oublie pas un si joli prénom."

MAX

Reconnais que tu ne m'avais pas encouragé à te revoir. Tu es si secrète, si fragile, avec toi j'avais l'impression d'avoir commis une faute. Je t'assure, c'est très désagréable.

FLORENCE

(sourire affectueux, avec tendresse)

Menteur.

MAX

Je pourrais te poser la même question.

FLORENCE

(hésitant à son tour)

Je ne sais pas, peut-être… J'avais la même impression que toi, l'impression d'avoir commis une faute et, pour une femme, crois-moi, c'est encore plus désagréable.

(Max embrasse Florence tendrement.)

FLORENCE

(en se dégageant)

Hum… (Elle se ressaisit.) Il faut que je file… j'ai un cours de littérature comparée cet après-midi et j'ai deux ou trois textes à réviser. Il faut absolument que je me sauve, tu m'excuses.

MAX

(en souriant)

J'ai le choix ? (Florence s'apprête à partir. Il l'accompagne jusqu'à la porte avec un soupçon d'inquiétude.) Tu n'as plus rien d'important à me dire ?

FLORENCE

Non.