Allô chérie…J'ai délocalisé ta mère !

Jean-Paul CANTINEAUX

 

Éditions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-84422-609-9 © Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2007 À Nono, Miche, Papy, Luco et tous les camarades du syndicat SUD

NOTE SUR L'AUTEUR

En vrac : militant associatif, syndical et écologiste, supporteur inconditionnel de football, père de famille, candidat aux législatives, assistant social, marathonien, aquarelliste, pêcheur à la ligne, commerçant… Dans tout ce bric-à-brac qui jalonne un peu plus de cinquante années d'existence, il y a de quoi inspirer bien des scénarii inédits. L'écriture était donc inévitablement au bout du chemin et, pour l'instant, c'est la comédie. Parce qu'il faut une bonne dose de rire pour supporter tout ce qu'on voit ! Après une première comédie, "Penalty", sur les facéties du destin, puis "Derrière les fagots", une savoureuse comédie paysanne, ou encore "L'Arche de Noël", truffée de quiproquos, nous voici cette fois engagés dans un conflit social pittoresque aux dessous pas très clairs : "Allô chérie… j'ai délocalisé ta mère !"… Alors, vous aussi, déposez votre préavis et rejoignez le mouvement !

PERSONNAGES

PATRICIA CHARLES-ANTOINE CÉLESTINE NONO MICHE PAPY ARLETTE LE JOURNALISTE BLANCHE SOLANGE

 

Blanche, Miche et le journaliste sont interchangeables hommes ou femmes – adaptations faciles du texte.

DÉCOR

Un bureau de P.-D.G. Une sortie vers l'extérieur, une sortie vers les appartements de Charles-Antoine. Une fenêtre centrale, ou à défaut une sortie centrale supposée donner sur un balcon.

ACTE I

 

ACTE I - SCÈNE 1

 

PATRICIA, CHARLES, ANTOINE

 

Charles-Antoine de Montaigu, P.-D.G. de la société "France Cellulose" est derrière son bureau. À côté de lui Patricia, sa secrétaire, lui tourne les pages d'un classeur et lui donne des explications. Sur un présentoir sont exposés les produits de la société : des rouleaux de papier toilette et d'essuie-tout de toutes couleurs.

Une banderole devant la scène indique : "Usine occupée – 40e jour de grève".

 

PATRICIA

Voici le contrat d'annulation de la société maritime.

CHARLES-ANTOINE

(énervé)

Et encore une annulation ! C'est une catastrophe, Patricia, une catastrophe !

PATRICIA

Là, c'est la société des hôtels Europalace, ils résilient leur contrat, ils ont trouvé un fournisseur américain.

(Un objet vient soudain heurter la fenêtre du bureau. Ils sursautent.)

CHARLES-ANTOINE

(excédé)

Ils continuent leurs provocations! Patricia, essayez à nouveau de m'appeler le préfet, je vous prie !

PATRICIA

Bien monsieur, mais je crains qu'il ne se soit mis volontairement aux abonnés absents : depuis ce matin, dès que j'annonce votre nom, on me répond qu'il est en réunion ou déjà occupé au téléphone.

CHARLES-ANTOINE

Je m'en fous, réessayez quand même !

PATRICIA

(refermant son classeur)

Puisque vous insistez…

CHARLES-ANTOINE

Ce n'est pas moi qui insiste, ce sont les autres, là, dehors. D'ailleurs, avant d'appeler, regardez un peu où ils en sont de leur mascarade !

(Téléphone mobile en main, Patricia va observer par la fenêtre.)

PATRICIA

Ils sont plus nombreux que ce matin. Je vois Grimaud et toutes ses ouvrières, le fils Labory et maintenant tous ceux du service technique. Ils continuent de faire cuire leurs saucisses.

CHARLES-ANTOINE

Ne m'en parlez pas! Cette odeur de barbecue… Nauséabonde! Comment peuvent-ils avaler ça? Je comprends pourquoi certains préfèrent les balancer dans nos fenêtres.

PATRICIA

Tiens, c'est quoi ça ? Ils ont mis… Oh ! ils ont mis une… Oh là là ! Ils ont mis…

CHARLES-ANTOINE

Eh bien, quoi ? Ils ont mis… Ils ont mis quoi ?

PATRICIA

Eh bien… euh… une banderole sur la façade de l'atelier 3, une nouvelle banderole et en plus bien visible aussi sur l'avenue.

CHARLES-ANTOINE

Et c'est quoi cette banderole ?

PATRICIA

Ben… c'est que je n'ose pas…

CHARLES-ANTOINE

Osez, Patricia, c'est un ordre !

PATRICIA

Il est écrit… Il est écrit… (Elle se met à débiter une phrase en bégayant au point que l'on n'y comprend rien.) Montaitaimontututététégutégu planqtontonplanktonton… euh… tontonton usine est dans la rue.

CHARLES-ANTOINE

Pardon ?

PATRICIA

(prononçant à nouveau, toujours inaudible, la même phrase)

Montaitaimontutumontétégutégu planqtonplanktonton… enfin ton… ton… Je peux pas !… "Ton usine est dans la rue."

CHARLES-ANTOINE

Vous voulez bien faire l'effort d'articuler, Patricia ?

PATRICIA

Je peux pas, monsieur !

CHARLES-ANTOINE

Bon… Je crains le pire ! (Il se lève et va à la fenêtre.) Oh ! nom de dieu ! Enfin je veux dire… Ils ont osé !

PATRICIA

Vous voyez, monsieur !

CHARLES-ANTOINE

Le préfet, Patricia, vite, le préfet, et mettez le haut-parleur.

(Patricia s'active pour composer le numéro de la préfecture. Sonneries. On décroche.)

CABINET DU PRÉFET

(voix off)

Préfecture de Tarn et Moselle, bonjour.

PATRICIA

Allô ! Bonjour. Je suis la secrétaire de M. CharlesAntoine de Montaigu qui souhaiterait parler à M. le préfet en personne.

CABINET DU PRÉFET

(voix off)

Bien madame, je vais voir si…

(Charles Antoine arrache le téléphone des mains de Patricia.)

CHARLES-ANTOINE

Charles Antoine de Montaigu lui-même ! Dites à Édouard… enfin, je veux dire à M. le préfet que la situation ici est désormais intolérable et que je dois lui parler à tout prix immédiatement.

CABINET DU PRÉFET

(voix off)

Bien monsieur, je vais voir si M. le préfet est disponible.

(Musique d'attente ou nouvelles sonneries.)

CHARLES-ANTOINE

(à nouveau à la fenêtre)

Impensable ! Déjà quarante jours que cela dure, mais là ils ont dépassé les bornes.

LE PRÉFET

(voix off)

Charles-Antoine, cher ami, comment allez-vous ?

CHARLES-ANTOINE

Mal, Édouard, très mal. Ils sont toujours là, sous mes fenêtres, et si vous saviez ce qu'ils ont osé…

LE PRÉFET

Je sais, mon ami, je sais. Les renseignements généraux viennent de m'informer.

CHARLES-ANTOINE

Vous vous rendez compte ?

LE PRÉFET

(voix off)

Ce n'est jamais qu'une banderole.

CHARLES-ANTOINE

Oui, mais injurieuse !

LE PRÉFET

(voix off)

Injurieuse, injurieuse… Si l'on veut.

CHARLES-ANTOINE

Comment ça, si l'on veut ? Mais je veux, moi! (Il est à nouveau horrifié derrière la fenêtre.) Enfin, Édouard, ils ont mis en immenses lettres rouges : "Montaigu, planque ton cul, ton usine est dans la rue!" Vous imaginez la réaction des passants? Je vais être la risée de toute la ville, que dis-je, de toute la région, de la France, de l'Europe, de… (Une nouvelle saucisse vient heurter la fenêtre où est posté Charles-Antoine.) Vous entendez? Aujourd'hui, ils ont trouvé un nouveau jeu. Voilà qu'ils canardent mes fenêtres avec des merguez. Des merguez nauséabondes !

LE PRÉFET

(voix off)

Que voulez-vous que l'on fasse ?

CHARLES-ANTOINE

Mais évacuez-moi tout ça et vite ! Ça n'a que trop duré. Quarante jours d'inactivité, imaginez la perte pour la société ! J'annule peu à peu toutes mes commandes, je perds les clients un à un ! Et n'oubliez pas que le ministre de l'Économie du Burkanda doit venir visiter l'usine demain.

LE PRÉFET

(voix off)

Je sais, cher ami, je sais… Mais si je fais évacuer l'usine ce sera pire encore. La population qui se contente pour l'instant d'exprimer sa sympathie aux grévistes va ouvertement apporter son soutien. Le député m'a appelé et il ne veut pas d'intervention musclée, il y a des élections dans trois mois.

CHARLES-ANTOINE

Mais je me fous des élections, moi ! Si l'usine ferme, vous savez ce qu'elle va penser la population et ce qu'il va devenir le député, hein ? Et je fais quoi, moi, si le ministre burkandais se pointe au milieu des merguez ? Je lui dis que c'est une coutume locale ?

LE PRÉFET

(voix off)

Allons, allons, cher ami, du calme. Je vous rappelle que cette grève vient de votre annonce de délocaliser votre usine au Burkanda l'année prochaine. La fermeture, vous semblez bien l'avoir déjà programmée vous-même, et bien avant ces événements.

CHARLES-ANTOINE

Allez-y! Soutenez-les tant que vous y êtes!

LE PRÉFET

(voix off)

Il n'est pas question de cela, mais comprenez que votre délocalisation ne fait pas l'unanimité même dans les rangs de nos amis et cela jusqu'au plus haut niveau de l'état. Et je ne parle pas de la pression mise par nos voisins européens dont les populations sont touchées… Rendez-vous compte : plus de deux cent millions de "sans papier"… enfin, sans papier toilette depuis plus d'un mois !

CHARLES-ANTOINE

Je dois me laisser insulter et ruiner !

LE PRÉFET

(voix off)

Je n'ai pas dit cela, mais cette grève est en train de dépasser le simple niveau local ou régional. Hier TF1 et RTL, aujourd'hui France 2 et Europe 1… Il faut agir avec prudence. De plus, les renseignements généraux me confirment que les journalistes bénéficient d'informations confidentielles qui ne peuvent venir que de votre conseil d'administration.

CHARLES-ANTOINE

Allons donc ! Vous êtes sûr ?

LE PRÉFET

(voix off)

Je vous le dis, mon vieux : il y a une taupe dans votre société qui renseigne les médias et peut-être même les syndicats. Ils ont en main vos bénéfices, vos arguments, votre stratégie et même des informations sur des choses dont je préfère croire qu'elles n'existent pas.

CHARLES-ANTOINE

Des choses dont… Des choses que…

LE PRÉFET

(voix off)

Oui, certains versements et numéros de comptes bancaires dans les îles Caïmans.

CHARLES-ANTOINE

Ah ! mais… mais… mais…

LE PRÉFET

(voix off)

Allons, allons… Ce ne sont que des rumeurs sans fondement, n'est-ce pas ?

CHARLES-ANTOINE

(s'épongeant le front)

Mais… euh… mais oui, sans fondement, évidemment.

LE PRÉFET

(voix off)

Vous voyez ! Bon, soyez patient et RELA-TI-VI-SEZ.

CHARLES-ANTOINE

Facile à dire, Édouard. Mais moi, je suis sur le front !

LE PRÉFET

(voix off)

Votre affaire, Charles-Antoine, prend une tournure nationale, et juste avant votre appel j'étais en ligne avec le Premier ministre. Il a nommé hier soir un médiateur pour votre conflit.

CHARLES-ANTOINE

Un médiateur ? Et qui est-ce, ce médiateur ?

LE PRÉFET

(voix off)

Je l'ignore, le Premier ministre n'a pas voulu m'en dire plus au téléphone. Tout ce que je sais c'est que ce médiateur doit arriver dès cet après-midi pour prendre contact avec vous. Il aura une accréditation à en-tête de Matignon.

CHARLES-ANTOINE

C'est bien, mais en attendant, ça s'agite de plus en plus dans ma cour d'usine et je ne me sens même plus en sécurité.

LE PRÉFET

(voix off)

J'ai envoyé sur place depuis ce matin notre meilleur officier des renseignements généraux, le "number one" pour ce genre d'affaire délicate. Il a pour mission de s'infiltrer dans votre usine et de nous tenir en alerte si les choses venaient à s'aggraver brutalement. Il prendra discrètement contact avec vous sous le nom de Claude André. Capitaine Claude André.

CHARLES-ANTOINE

Capitaine Claude André. Bien reçu.

LE PRÉFET

(voix off)

Je lui ai demandé aussi d'essayer de découvrir l'origine des fuites au sein de votre conseil d'administration.

CHARLES-ANTOINE

Ah ! ça ! S'il pouvait trouver le nom du salaud qui balance des infos à la presse…

LE PRÉFET

(voix off)

Vous voyez, cher ami, que vous n'êtes pas abandonné. Allons, courage et à bientôt.

CHARLES-ANTOINE

C'est ça, oui, à bientôt Édouard. (Il raccroche.)

ACTE I - SCÈNE 2

 

PATRICIA, CHARLES, ANTOINE, CÉLESTINE

 

PATRICIA

Ça va monsieur ?

CHARLES-ANTOINE

Bof ! C'est un cauchemar, Patricia ! Un cauchemar !

PATRICIA

Oh ! oui, monsieur !

CHARLES-ANTOINE

Patricia, jurez-moi que vous n'avez rien entendu de cette conversation avec le préfet !

PATRICIA

Le préfet ? De quel préfet monsieur parle-t-il ? Je n'ai rien entendu et surtout pas ces histoires d'affreuses bestioles.

CHARLES-ANTOINE

Affreuses bestioles ?

PATRICIA

Ben oui, que monsieur se rassure… Pas de versement, pas de numéro, pas de compte, pas de banque, pas d'île… D'ailleurs, j'ai horreur des caïmans.

CHARLES-ANTOINE

Bien, bien, mais… Bon, on semble prendre enfin les événements au sérieux, mais suffira-t-il d'un médiateur envoyé par Matignon et d'un capitaine de police, fut-il le "number one", pour sortir de cette situation ?

(Entrée par la porte donnant sur les appartements, de Célestine, joyeuse et même exubérante. Vêtements élégants, large foulard rouge sur les épaules.)

CÉLESTINE

Vous avez vu dehors ?

CHARLES-ANTOINE

Quoi, dehors ?

CÉLESTINE

Oh ! cette banderole !… Quelle audace, quel humour !

CHARLES-ANTOINE

Je vous accorde l'audace, mais quant à l'humour…

CÉLESTINE

Mais enfin ! (Elle scande les mots en regardant par la fenêtre.) "Montaigu… planque ton cul… ton usine est dans la rue… Montaigu… planque ton cul… ton usine…"

CHARLES-ANTOINE

C'est ça, ne vous gênez pas ! C'est scandaleux !

CÉLESTINE

Oh là là ! Toujours ce manque chronique d'humour, mon petit Charles-Antoine ! Mais comment ma fille a-t-elle pu épouser un pareil coincé ?

CHARLES-ANTOINE

Laissez donc Edwige en dehors de ça ! Et, s'il vous plaît, ne m'appelez pas votre "petit Charles-Antoine".

PATRICIA

(gênée par la tournure de la conversation)

Hum… hum…

CHARLES-ANTOINE

Patricia, vous pouvez retourner dans votre bureau, je vous appelle si j'ai besoin.

PATRICIA

Bien monsieur.

(Patricia sort.)

CÉLESTINE

(imitant le ton de son gendre)

"Patricia, vous pouvez retourner dans votre bureau, je vous appelle si j'ai besoin." Macho !

CHARLES-ANTOINE

Je ne répondrai pas à vos provocations.

CÉLESTINE

Exploiteur ! (Il ne répond pas.) Esclavagiste ! (Toujours pas de réaction.) Rabat-joie !… Impuissant !

CHARLES-ANTOINE

Ah ! ça, je ne vous permets pas !

CÉLESTINE

(jubilant d'avoir fait mouche et s'adressant au public)

Je le savais qu'il allait réagir !

CHARLES-ANTOINE

Vous savez très bien que si Edwige et moi n'avons pas eu d'enfants c'est d'une part parce que vous vous acharnez à perturber notre intimité et aussi parce que votre fille préfère sa liberté, ses amies, ses voyages…

CÉLESTINE

Ses voyages… Ses voyages, évidemment… Peutêtre que si ma fille avait un mari qui avait des arguments – vous voyez de quels arguments je parle ? – pour lui faire préférer son foyer…

CHARLES-ANTOINE

Et peut-être qu'elle ne serait pas partie en voyage hier si elle avait une mère qui ne lui offre pas le spectacle affligeant depuis des semaines de soutenir des agitateurs au mépris de nos intérêts ! Je me demande bien pourquoi, d'ailleurs !

CÉLESTINE

J'ai mes raisons. Quant à notre intérêt, il n'est pas de mettre sur la paille les familles qui ont contribué à notre fortune depuis quatre ou cinq générations !

CHARLES-ANTOINE

Je le fais par obligation. Et aussi parce que je pense à l'avenir du continent africain, voilà !

CÉLESTINE

L'avenir du continent africain ! Mais vous vous en foutez bien, ce qui vous intéresse en réalité, mon petit CharlesAntoine, ce n'est pas l'Afrique, c'est LE fric !

CHARLES-ANTOINE

Je vous laisse libre de vos préjugés à mon égard.

CÉLESTINE

Le bout de son nez… Il ne voit pas plus loin que le bout de son nez ! Si vous délocalisez, avez-vous réfléchi à notre avenir ?

CHARLES-ANTOINE

Notre avenir ?

CÉLESTINE

On m'adresse à peine la parole en ville aujourd'hui. Demain, nous ne pourrons même plus sortir de nos murs. Enfermés au château ! Honteux et détestés par tous ces gens que nous aurons trahis.

CHARLES-ANTOINE

Vous exagérez !

CÉLESTINE

Si vous délocalisez l'usine, alors il faudra suivre et nous délocaliser avec. Adieu veau, vache, château, piscine, hammam, Jacuzzi, Mercedes, Bentley… et mes chers rosiers! (Soupir.) Et nous partirons au Burkanda. Là-bas, nous ferons construire une grande case en bambou, nous achèterons trois ou quatre dromadaires…

CHARLES-ANTOINE

Le siège social restera ici, c'est prévu comme cela.

CÉLESTINE

Vous vantez les bienfaits de la délocalisation ? Eh bien, délocalisez-vous avec ! Nous devons tous partir pour le Burkanda. Et là-bas, quand je voudrai m'acheter un tailleur ou une paire de chaussures, je partirai pour Mouligadou, six cent cinquante kilomètres à dos de chameau…

CHARLES-ANTOINE

Dromadaire… Vous avez acheté trois ou quatre dromadaires, pas des chameaux.

CÉLESTINE

… six cent cinquante kilomètres à dos de dromadaire à travers les dunes arides, sous le soleil brûlant. Quelques semaines plus tard, des Touaregs retrouveront mon corps desséché à demi dévoré par les hyènes.

CHARLES-ANTOINE

Il n'y a pas de hyènes au Burkanda.

CÉLESTINE

N'ayez crainte! Pour moi, elles feront le déplacement.

CHARLES-ANTOINE

Il n'y a pas non plus de Touaregs.

CÉLESTINE

C'est encore plus horrible, personne ne retrouvera jamais mon cadavre !

CHARLES-ANTOINE

Nous sommes en plein délire !

CÉLESTINE

Délire? Vous croyez, mon pauvre Charles-Antoine? Inquiets aujourd'hui, vos salariés jettent leurs saucisses sur nos fenêtres, mais si vous persistez dans votre projet de délocaliser alors… La Bastille, ce sera la Bastille ! Ils transformeront notre château en barbecue géant avec vous et moi dans le rôle des merguez.

CHARLES-ANTOINE

(moqueur et faussement pathétique)

Je saurai mourir en héros !

CÉLESTINE

Eh bien, pas moi. Je suis trop jeune pour mourir ; et puis mourir pour des idées, d'accord, mais que ce soit au moins les miennes.

CHARLES-ANTOINE

Nous y voilà !

CÉLESTINE

Parfaitement ! Je refuse d'être associée à ce projet de délocalisation.

CHARLES-ANTOINE

Je n'en attendais pas moins.

CÉLESTINE

Et même, c'est décidé, je passe à l'ennemi.

CHARLES-ANTOINE

Comment ça ?

CÉLESTINE

Parfaitement ! J'ai honte de ce que vous voulez faire, alors…

(Elle fonce à la fenêtre, l'ouvre en grand, évitant une merguez qui s'écrase sur le sol du bureau.)

CHARLES-ANTOINE

Mais… Mais que faites-vous ?

CÉLESTINE

Camarades ! Ohé ! Camarades !… À bas la délocalisation ! Vive la grève ! (Surprise, silence puis quelques applaudissements et vivats à l'extérieur.) Vive la révolution! (Nouveaux vivats et applaudissements soutenus cette fois.) Camarades, vive… vive… euh… vive les merguez !

(Délire en bas chez les manifestants.)

LES MANIFESTANTS

(off)

Célestine avec nous ! Célestine avec nous !…

CÉLESTINE

Excellente idée. J'arrive, camarades ! J'arrive !

CHARLES-ANTOINE

Mais enfin, belle-maman…

(Sans un mot à son gendre, Célestine saisit puis agite son foulard rouge et sort en chantant.)

CÉLESTINE

"C'est la lutte finale, groupons-nous et demain, l'Internationale sera le genre humain. Debout les damnés de la terre, debout le forçats de la faim, la raison tonne…"

ACTE I - SCÈNE 3

 

CHARLES-ANTOINE, CÉLESTINE, NONO, PATRICIA hors scène, MICHE, PAPY, ARLETTE

 

CHARLES-ANTOINE

Ça alors ! Elle connaît les paroles de "L'Internationale" ! C'est inouï ! Elle m'aura tout fait ! Mais qu'ai-je donc fait pour mériter une belle-mère pareille ? (Il se précipite, rageur, à la fenêtre toujours ouverte et aperçoit Célestine rejoignant les grévistes.) Mère, revenez… Je vous ordonne de revenir !

CÉLESTINE

(off)

Il m'ordonne, le freluquet ! Jamais !

LES MANIFESTANTS

(off)

Ouais ! Bravo !

CHARLES-ANTOINE

Ce n'est pas votre place !

CÉLESTINE

(off)

Ma place est ici, auprès de mes camarades. Il y a eu Lénine, puis Staline, eh bien, à partir d'aujourd'hui il faudra compter avec Célestine.

LES MANIFESTANTS

(off)

Hourra ! Célestine, Célestine, Célestine…

CHARLES-ANTOINE

Vous dites n'importe quoi !