DÉPOSITIONS suivi de LE CHARME DE LA LAIDEUR

GUY FOISSY

 

Éditions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays

ISBN : 2-84422-560-8

© Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2007

 

Cet ouvrage est réalisé avec le soutien de la SACD

NOTE SUR L'AUTEUR

Guy Foissy a vu plus de quatre-vingts de ses pièces portées à la scène, que ce soit en France ou à l'étranger (au Japon, depuis 1976, une compagnie théâtrale, dirigée par Masao Tani, s'appelle "Théâtre Guy Foissy de Tokyo" et ne joue que ses pièces) Dans son œuvre, il dénonce les travers et les absurdités de notre société. Il a obtenu plusieurs prix dont le Grand Prix de l'Humour Noir du Spectacle. DÉPOSITIONS Création le 16 mars 2007 au Théâtre Trimages à Nice Co-production Compagnies ÉPIGRAMME et ENTRÉE DES ARTISTES

 

Avec Emmanuelle Lorre et Philippe Lecomte

 

Direction d'acteurs : Emmanuelle Lasfargues Régie : Michaël Creusy Affiche originale : Richard Roux

 

"Dépositions" a été lue au Théâtre du Rond-Point à Paris par Bagheera Poulin et Philippe Beheydt (version pupitre dirigée par Jean-Luc Paliès) le mardi 24 octobre 2006 aux "Mardis Midi" conçus et programmées par Louise Doutreligne à l'occasion des 50 ans de théâtre de Guy Foissy (Elle. Lui. Ils sont assis, face au public. Où sont-ils ? Ils sont raides. Le regard fixe. Ils ne se regardent pas. Ils parlent au public comme s'ils faisaient une déposition. Sans sentiment.)

 

ELLE

Je ne le supporte pas. Je ne le supporte plus. Au début je le supportais. Au début. Au tout début, mais vraiment au tout début. Ça n'a pas duré très longtemps. Très tôt je ne l'ai plus supporté. Ce n'est pas venu progressivement, un chemin menant à l'insupportination… L'insupportation. Ou l'insupportabilité, si vous préférez. L'insupportance. (Geste vague.) C'est venu tout d'un coup. Un matin, je me suis dit : "Je ne le supporte plus." Pas exactement un matin. Un lundi à treize heures trente. Précisément à treize heures quarante. Treize heures quarante-deux, même. Treize heures quarante-deux GMT. Nous déjeunions.

Je me suis dit : "Je ne le supporte plus. Je ne supporte plus sa face de hareng."

Nous mangions des harengs pommes à l'huile, justement. Je les fais macérer dans du lait. Ensuite, je les essuie. J'ajoute de l'oignon, coupé fin, du poivre, des baies rouges, des herbes, quelques rondelles de carottes crues et de pommes de terre cuites, une larme de vinaigre balsamique, et naturellement de l'huile. De l'huile d'olive. Je ne pense pas que c'est parce que nous mangions des harengs que je me suis dit que je ne supportais plus sa face de hareng. Si nous avions mangé du rouget grondin ou du cabillaud, je n'aurais pas dit qu'il avait une face de rouget grondin ou de cabillaud. Je me serais quand même dit que je ne supportais plus sa face de hareng. Enfin, il me semble…

(Pensive et dubitative.) Une face de cabillaud…

(Un temps.)

LUI

Je ne supporte plus sa face de rat. Au début. Au tout début. Mais vraiment au tout début, elle m'avait séduit parce qu'elle avait un joli museau de petite souris. Elle était ma Minnie. J'étais son Mickey. C'est con. Mais on est souvent con quand on est amoureux. Je le lui disais : "Tu as un joli museau de jolie petite souris. C'est pour ça que je t'aime." Ou des balivernes du même genre. Je l'aimais. Je me demande comment j'ai bien pu faire pour l'aimer. Un jour, je m'en souviens, c'est venu tout d'un coup. Boum ! Brutalement. Je me suis dit : "Je ne supporte plus sa face de rat." C'était un dimanche matin à neuf heures trente. Neuf heures trente-cinq. Nous avions fait un peu l'amour. Je dis "un peu" à juste escient. Le dimanche matin nous faisons un peu l'amour, bonjour-bonsoir, un rite, c'est bon pour l'équilibre glandulaire. Même quand j'étais jeune : le dimanche matin.

Et boum ! Le petit museau de souris est devenu une grosse face de rat.

(Pensif.) Boum… Quand je pense…

(Un temps.)

ELLE

(pensive)

Quand je pense…

LUI

La première fois que nous nous sommes rencontrés, c'était à une soirée chez des amis qui habitaient au dernier étage d'un immeuble à la con dans un quartier bourgeois à la con. Des amis d'amis, en fait. Je m'en souviens très bien. Nous étions dix à douze. Quatorze! Je me souviens que quelqu'un avait dit : "Si l'un de nous n'était pas venu, nous serions treize." Connerie… Je me souviens qu'on s'emmerdait terne. Le genre de soirée où on ne sait pas quoi dire et où on se croit obligé de parler. Moins on a à dire plus on a envie de parler, c'est bien connu. Je ne l'avais pas remarquée au début. J'étais excité par une grosse blondasse qui avait des seins tout partout et une croupe berrichonne à être flattée par quatre mains à la fois. Qu'est-ce qu'elle pouvait m'affoler ! En douce, je lui tâtais les nichons. Elle n'avait pas l'air de s'en offusquer, mais ne m'encourageait pas. En gros, elle avait l'air de s'en foutre. Ce qui m'excitait encore plus. Elle savait y faire, la truie. Je lui resservais sans arrêt du whisky. Je me disais : "Encore quelques verres et tu seras mûre pour le dodo, ma cocotte." En fait, je l'avoue, c'était une attitude tout à fait sexuelle de ma part. J'avais envie d'un coït furtif mais accompli, point final. Ma blondasse avait surtout envie de boire, et elle tenait rudement bien le coup, la gaillarde.

ELLE

La première fois qu'on s'est rencontrés, c'était à une fête champêtre, à la campagne, forcément, avec de nombreux amis, je ne sais plus à quelle occasion. Nous étions des dizaines à jouir de ces moments de gaieté rurale. Au début, je ne l'ai pas vu. J'étais draguée par un grand maigrichon pâle qui semblait posséder des dizaines de mains, tant je sentais ses doigts explorer mon territoire. J'étais disponible. J'avais envie d'une aventure. Le maigrichon ne me plaisait pas mais je me disais qu'il vaut mieux un maigrichon maigre que rien du tout. Je le gardais en réserve. Lorsque tout à coup…

LUI

Lorsque tout à coup… elle me laisse tomber. Elle me tourne le dos. Venait d'entrer une sorte de métèque portant queue de cheval. Elle se met à pousser des petits cris pointus et se précipite sur lui. Elle frotte sa graisse contre lui et le couvre de baisers. C'était impudent, impudique, indécent. "Elle ne va quand même pas lui faire une pipe dans le salon", je me suis dit. Eh bien si. Enfin, presque…

ELLE

Je vois un type, qui n'avait pas encore une face de hareng, se planter devant moi, dressé comme un sambernador*, hypnotisé. Il me regarde comme si j'étais la déesse Arcéphore en personne. Fasciné. Transformé en statue de sel de Guérande. Immobile. Les yeux fixés sur moi, brillants comme des fourmis rouges. Moi, le voyant immobile ainsi, je demeure immobile aussi. Le voyant pétrifié ainsi, je reste pétrifiée aussi. On aurait pu rester pétrifiés longtemps, si une grosse pétasse brune avec les seins comme des pastèques trop mûres n'était venue avec l'intention de rompre le charme. Sans succès. Elle essayait de l'envelopper, de se coller à lui comme une limace baveuse.

(* Invention de l'auteur.)

Lui ne la voyait pas, l'ignorait. Comme il ignorait les sarabandes de la fête, les rires et les cris. Seule j'étais vivante. Seule à ses yeux j'existais. Nous étions face à face au milieu d'un désert de Gobi.

Je me disais

"Il est mignon celui-là. S'il me demande, je ne dirai pas non."

LUI

Pour lui montrer à quel point je n'en avais rien à tanner, je leur tourne le dos, après avoir lancé au métèque bellâtre un regard qui voulait dire : "Amuse-toi si tu en as envie, bonhomme. Moi, je la rentre dans ma braguette." Ou quelque chose de ce genre. Plutôt genre vulgaire.

ELLE

Il tend le bras tel un glaive et du geste lui donne congé. Elle vacille, elle chancelle et va se réfugier dans les bras d'un type, pas vilain garçon, plutôt chauve malgré sa queue de cheval, qui a l'air surpris de subir ce torrent de tendresse violente. Pendant ce temps, l'autre taré reste immobile devant moi, le bras toujours tendu, sans me quitter du regard.

LUI

J'essaie de m'éloigner d'une démarche féline, mais une nénette avec un petit museau de souris se met devant moi et me barre le passage. J'essaie de la contourner, mais n'y arrive pas. Notre télescopage semble inéluctable. C'est ainsi que tout a commencé. La consommation d'alcool est parfois bien dangereuse.

ELLE

Puis il s'anime et s'avance vers moi. Nous restons nez à nez un long moment. C'est ainsi que tout a commencé. Il me prend par la main. Me saisit. Me happe. Me plaque férocement contre lui et m'enlace dans une danse furieuse. Je le sentais contre mon ventre. Il bandait comme une arquebuse. À moins que ce ne soit son trousseau de clefs. Mais j'en doute.

Tout en dansant comme un hussard à poil, il m'entraîne dans un champ de pâquerettes primeurs qui jouxte la Maison Commune du village où a lieu la fête. Il me jette sur le sol comme le ferait un plâtrier de son sac de plâtre. Il se précipite sur moi, me dénude en déchirant mes vêtements, me pénètre en poussant des cris gutturaux. Moi, dans l'amour – j'en rougis en vous faisant cette confidence intime – je couine. Vous imaginez la scène : lui poussant des cris gutturaux et moi couinant. Ça devait faire audio-porno. Tout à coup, juste avant que je me libère dans un orgasme au niveau du contre-ut, une petite voix fragile s'élève dans la nuit étoilée : "Eh bien, les amoureux, on s'en paie une bonne tranche à ce qu'on voit…" Mille lumières s'allument et nous éclairent. Tous les participants à la fête nous entourent et nous applaudissent. Ils avaient été attirés par les cris gutturaux de l'autre essoufflé et par mes couinements. "C'est pour quand le mariage ?" questionna la petite voix. Jamais ! Trois mois plus tard, on convolait. À quoi ça tient, tout de même… Si j'avais eu un pied dans le plâtre, j'en aurais peut-être épousé un autre. On a bien le droit de rêver…

LUI

Manifestement, elle a trop bu… Son regard vacille. Elle tangue. Elle me tombe dans les bras. Je la retiens. Elle est inerte. Je ne sais que faire. Nous restons ainsi de longues minutes. Elle n'est pas grosse mais, à la longue, je sens le poids de son corps. Je fatigue. "Encore heureux, me dis-je, que ce n'est pas la grosse blondasse qui s'est affalée sur moi. Je me serais écroulé. Je serais peut-être mort étouffé, si ça se trouve."

Un rouquin m'interpelle : "Dégagez de cette porte, vous empêchez les gens de passer." Je le traite de rouquin, mais comme il me dépasse d'une tête, je n'insiste pas et de toute manière je n'aime pas les histoires. J'entre dans une chambre en tirant mon fardeau. Je la couche sur un lit. Je l'entends murmurer : "Mon Dieu qu'il fait chaud…" Je n'ai pas d'éventail pour l'éventer ni de ventilateur pour la ventiler ni d'aérateur pour l'aérer. J'hésite. Je la déshabille. Entièrement. Elle est nue, abandonnée, offerte. C'est une fausse blonde. Je constate que moi aussi j'ai chaud. J'hésite. Je me déshabille. Entièrement. Je suis un vrai brun. Je me couche à côté d'elle histoire de reprendre des forces. Je m'endors. Nous dormons. Tout à coup : tintamarre ! Mille lumières s'allument. Douze faces hilares nous contemplent. "Alors, les tourtereaux, on se marie quand ?" "On ne se marie pas !", j'ai la force de rétorquer. Deux mois après, on convolait. Elle était enceinte de six mois, elle m'accusait de l'avoir violée et d'être le père de son gniard.

ELLE

Les premiers mois, les premières semaines furent supportables.

On forniquait tout le temps. Je devrais dire : il forniquait tout le temps.

C'était une véritable machine à vapeur, ce type. J'étais amoureuse. Forcément. Ses cris gutturaux dérangeaient les voisins. Il y a même eu une pétition. Mais comment reprocher à un couple de jeunes mariés de s'engloutir dans une débauche d'amour ? Moi, à force de couiner, j'ai eu une extinction de voix. J'ai eu le couinement rauque, guttural. À nous deux, on aurait dit un opéra de Wagner. Je dis cela parce que la voisine du dessus, une vieille fille adorable mais un peu travaillée par la chose, m'avait confié, en baissant pudiquement les yeux : "En amour, j'aime surtout Mozart." Sur le coup, je n'ai pas bien compris ce qu'elle voulait dire. Plus tard, quand elle a précisé : "Il n'y a pas que Wagner dans la vie", j'ai réalisé. Enfin, je crois…

LUI

Naturellement, tant qu'elle fut enceinte, je n'ai pas eu le droit de la toucher. On faisait chambre à part. On ne se voyait quasiment plus. De temps en temps, je couchais avec une collègue de bureau, pour l'hygiène. Le lundi de douze heures quinze à treize heures dix, par obligation. Elle accoucha d'un garçon dont elle me dit qu'il avait un type asiatique très prononcé. J'émis des doutes sur ma paternité. Elle m'assura que ça n'avait rien à voir. Qu'un certain pourcentage d'enfants blancs naissait avec une couleur de peau différente de celle de leur père. Que c'était statistique. Que c'était scientifique. Que c'était la faute à la mondialisation. Je n'ai pas voulu faire d'histoires.

Elle décida de le confier à sa mère, à la campagne où, paraît-il, il coule des jours heureux. J'étais quand même un peu triste. J'aime les enfants. J'accepte qu'ils soient différents, mais quand même pas trop. En fait, j'aime surtout les enfants des autres. Elle m'a dit de ne pas m'inquiéter et que, quand il serait grand, on le renverrait dans son pays. J'avoue que parfois je doute de la véracité de cette histoire. Pourquoi n'a-t-elle jamais voulu que je le voie ? Je n'ai pas voulu faire d'histoires… Quoi qu'il en soit, nous avons rapidement trouvé notre rythme de croisière.

Le dimanche matin : bonjour-bonsoir. C'est mon rythme. Finalement, elle ne devait pas être très portée sur le sexe. Elle avait l'air de s'en contenter. Peut-être qu'elle le faisait parce qu'elle croyait que ça se faisait. Que c'était la fréquence matrimoniale normale. Je l'aimais. À l'époque, je l'aimais. Enfin, je m'en accommodais. Aimer c'est souvent s'accommoder de quelqu'un. Je m'accommode donc je t'aime. Et vice-versa. C'est comme ça. C'est ce que je me suis dit. Autrement, c'est autrement. Et puis, dans la vie, il faut éviter de n'avoir qu'un sujet de polarisation, d'intérêt. Le sexe, par exemple. Il y a tellement d'autres intérêts… Je ne sais pas… Par exemple : la télévision, les matchs de football, le Tour de France, le tiercé… Moi, j'ai plein de pôles. Mais… Mais parfois, j'ai des bouffées. La grosse blondasse. Je me disais que si…

Mais dans l'ensemble, le dimanche matin me suffisait. Ce fut une période idyllique, alimentée par quelques fantasmes. Et puis, j'ai commencé à m'ennuyer. Mais m'ennuyer… Un ennui à m'en décrocher la mâchoire d'en bas.

ELLE

Je ne sais plus quand j'ai commencé à le haïr. Ne plus le supporter est venu tout d'un coup. Le jour des harengs. Ensuite, j'ai commencé à le détester. C'est la suite logique. On ne supporte plus quelqu'un… après on le déteste. C'est logique mais pas inévitable. On peut très bien ne plus supporter quelqu'un sans le détester pour autant. L'insupporta… tination, insupportance, comme vous voulez, n'a pas la même intensité que la détestation, tination ? Non, tation. La détestation. L'insupport reste superficiel, épidermique. C'est une affaire de nerfs. Je ne supporte pas ta manière de manger tes spaghettis, par exemple, ou ta soupe que tu ingurgites bruyamment comme les japonais leur shoba. Je ne supporte plus ton regard morne de moine trappiste, tes yeux chassieux, ton nez qui coule et que tu essuies d'un revers de bras. Je ne supporte plus ta voix de fausset, ton rire haché. On ne déteste pas une voix de fausset ou des yeux chassieux, ce ne serait pas crédible. L'exagération n'est jamais crédible. D'où la modération dans laquelle je veux inscrire ce récit, cette déposition. C'est encore trop tôt pour parler de haine. Je vais trop vite. Nous n'en sommes pas encore au stade de la violence. La violence c'est ce qui alimente l'harmonie d'un couple. Je veux parler de la violence interne, bien sûr. Celle qui fait, de temps à autre, rêver de strangulation, de décapitation, de fenêtre ouverte au trentième étage, de poignard maltais. Pas de la violence externe, physique, quotidienne, sauf dans quelques fantasmes appropriés, bien sûr. Mais ceci est une autre histoire.

LUI

J'avais l'impression de m'assoupir.

M'assoupir d'ennui. C'est ça… Elle était bavarde.

Mais bavarde… On avait l'impression que ses mots se succédaient sans sens, sans but précis, sans être passés au préalable par la case pensée. Au début, c'était pour moi un gazouillis, ça me chatouillait l'oreille interne. Ça me faisait comme des gouzis qui n'ont d'ailleurs duré qu'un temps. Il ne fallait pas essayer de comprendre ce qu'elle disait, car là, les gazouillements se transformaient en coups de marteau. J'en parle d'expérience. En fait, il me semble qu'en gros elle parlait toujours de la même chose : des amours de stars et des jeux télévisés les plus stupides. Là, il y avait le choix : elle les suivait tous. Quand ses mots à elle lui faisaient défauts, elle m'imposait la lecture de ses magazines. Des tartines indigestes sur les peines de cœur d'une chatte en chaleur sur un yacht brûlant, qui n'arrivait pas à se consoler de ses ruptures de fiançailles avec le fils d'un magnat du pétrole, malgré ses dizaines d'amants. Dans un grand élan lyrique, elle s'écriait : "Plus je couche, plus je pleure sur mon amour perdu… Gugusse ! Reviens !" Il s'appelait Asparagus, mais ses intimes l'appelaient Gugusse. C'est tout juste si elle n'avait pas les larmes aux yeux en lisant sa logorrhée quotidienne. Mathieu Machin, prononcez "Matchine", aimait Armada Truc qui aimait Smithy Chose qui aimait Glosiane Ixe qui aimait Justine Té qui aimait Robert qui aimait Mathieu. Oui, Mathieu Machin. Le cercle se refermait. La boucle était bouclée. "Ah ! mon Dieu !" me murmurait-elle, éplorée. "Pourquoi n'arrivent-ils jamais à être heureux tous ces gens riches ?" La richesse vulgaire alliée à une fausse noblesse décatie, à un certain monde frelaté du spectacle, à quelques vedettes du sport, des médias, vous la trouvez à longueur de presse… Je connaissais la vie, les mœurs, les aventures tristes, les ennuis gastriques, les perversions sexuelles de tous ces personnages avides de retrouver leur image sur papier glacé.

L'un s'était cassé la jambe, au ski forcément, l'autre était cocu, l'un tombait amoureux, l'autre n'aimait plus ou n'était plus aimé, l'un avait des projets, l'autre rêvait d'en avoir, l'un partait en voyage, l'autre en revenait, mais tous, tous s'emmerdaient, et tous, tous, tous souffraient… Mais alors souffraient… L'une offrait son corps au plus offrant, l'autre avait failli être violée par une horde de SDF. Où ça ? Dans la rue, bien sûr. Les SDF ne commettent pas de viols dans des hôtels quatre étoiles. "Quelle horreur !" dit l'une. "Dans ma famille, on ne se fait jamais violer dans la rue. Tout se passe au château." Des choses hautement passionnantes que j'ingurgitais à longueur d'heures en somnolant. Sans rien dire. Sans protester. Sans hurler à la mort. Je n'aime pas faire d'histoires… Mais qu'est-ce que je m'emmerdais… Encore plus que les riches.

ELLE

Je hais le football. Le football me sort par les yeux, par les oreilles, par tous les pores de la peau. Je ne peux plus subir un match de football à la télé sans avoir de l'urticaire, des allergies, des boutons, des hallucinations. Un jour, j'ai eu une crise de nerfs au moment où un but était marqué. Il ne s'est aperçu de rien, trop occupé à hurler avec les singes en engageant une sorte de danse du scalp. Badaboum badabou badaboum o yo yo o yo yo badaboum badabou badaboum o yo yo… Si vous voyez ce que je veux dire. Je subissais toujours ses assauts sexuels et j'ai compris que c'était sa manière de jouer au football. À chacun de mes couinements érotiques, il devait crier intérieurement : "Y est ! Y èèèèèèèèèè !" et puis chanter comme un gros balourd : "On a gagné ! On a gââââââââgné !"

Imaginez la vie conjugale avec un type à face de hareng qui passe ses journées à s'exciter en regardant des bonshommes en culottes courtes donner rageusement des coups de pieds dans un ballon. D'ailleurs, il avait les yeux ronds comme des ballons de football. Je dois préciser que ses performances personnelles diminuaient quand son équipe favorite était battue. "Allez les gris ! Allez les gris!" Par contre, quand elle gagnait… Heureusement que c'était rare. C'est vrai que ses ardeurs s'émoussaient un peu avec le temps, bien qu'elles restassent d'un haut niveau.

(Pensive, navrée.) Qu'elles restassent… Enfin…

(Puis.) Le désir s'émousse. Le désir s'émousse toujours. Surtout chez les hommes. Mais ils sont plus vulnérables au temps. Les femmes sont capables d'aimer toute une vie. Les hommes, non. Imaginez, imaginez s'il vous plaît, la vie avec quelqu'un qui a un ballon de football à la place du cerveau… Il ne lisait que des journaux de football. Quand il ouvrait un livre, il disait que la lecture des livres le fatiguait, c'était des vies édifiantes de footballeurs avec beaucoup d'images et de photos. D'ailleurs, il préférait lire des images. Il ne parlait que de football. Son seul sujet de conversation. Quand on parlait d'autre chose, il décrochait. Il ne suivait plus. Il me racontait pendant des heures les matchs qu'il venait de voir à la télévision. Avec tous les détails. Il déifiait les joueurs. Il avait leurs photos au-dessus de notre lit. Qu'est-ce que j'ai pu faire comme cauchemars… Des icônes à qui il dédiait ses prières avant de s'endormir et devant lesquelles il allumait des bougies. Parfois il se mettait à genoux devant la télé pendant un match. Au début, au tout début, quand j'étais amoureuse, il m'avait entraînée dans un stade. C'était l'horreur !… Il lançait des canettes de bière sur l'arbitre qui était toujours un pourri. J'avais peur. Ils étaient des centaines à s'être peinturluré la figure comme des tribus primitives. J'avais peur qu'ils tuent quelqu'un. Un sacrifice expiatoire. N'importe qui, pour exprimer leur besoin de violence et de haine. Car le football c'est la haine. Je l'ai vu. De mes yeux vu. La haine !… J'ai refusé de le suivre. Ça l'a surpris. Il ne comprenait pas pourquoi. "Vous, les femmes, vous n'avez pas le sens de la fête." Lui-même y allait de moins en moins. Il faut se lever, s'habiller, même n'importe comment, se déplacer, rentrer… Ouh là là ! On est tellement mieux dans son bocal ! En mettant le son de la télé au maximum, on a l'impression de retrouver l'ambiance collective… Je sais que je n'ai pas de chance. Qu'on rencontre rarement ce genre d'individu… Enfin, je l'espère…

(Navrée, désolée.) Allez les gris…

LUI

Elle était mythomane. À force de vivre la vie des autres, elle croyait que c'était sa propre vie qu'on lui racontait. Elle disait que je la trompais. Que tous ses amants la trompaient. Qu'elle était la plus malheureuse des femmes. Qu'elle allait se jeter du cent deuxième étage de l'Empire State Building. Qu'elle était la fille de sa sœur et la mère de son neveu. Que je voulais lui dérober son trésor immergé dans la mer des Caraïbes. Qu'elle était invitée aux festivités organisées par le prince. Que je l'empêchais d'y aller parce que je savais qu'elle allait danser jusqu'à l'aube au bal de la Cour et que le prince l'entraînerait dans sa couche pour tirer un coup princier. En gros, elle devenait complètement dingue. Je ne savais pas que ce genre de lecture pouvait à ce point altérer le cerveau. Demandez à votre médecin habituel ce qu'il en pense. Je n'osais pas lui dire qu'avec sa face de rat elle avait bien peu de chance de se faire violer par un prince; même au chat elle faisait peur. Mais je me suis tu, je n'aime pas les histoires. Ce qui m'épuisait le plus, là encore on peut se boucher les oreilles, somnoler, ou penser à autre chose, c'était qu'elle était toujours en mouvement. Jamais en repos. Même toutes portes et fenêtres fermées, notre appartement était ravagé par les courants d'air qu'elle provoquait en se déplaçant. J'aime le calme. J'aime la sérénité. J'aime marcher doucement, à pas mesurés. Essayez… Quand vous vous promènerez, comptez vos pas… Vous verrez que vous marcherez avec une sorte de majesté, d'épanouissement. Quatre cent quatre-vingt-seize, quatre cent quatrevingt-dix-sept, quatre cent quatre-vingt-dix-huit… Entre chaque pas vous respirez profondément. Avec elle c'était la perpétuelle agitation. J'ai toujours eu horreur du sport. De tous les sports. En faire. En regarder. En parler. M'y intéresser. Un jour, elle m'a raconté qu'elle avait été violée – et avec quelle intensité joyeuse – par un footballeur velu. Je lui avais demandé, méchamment je l'avoue, si cette rencontre brutale n'avait pas eu lieu au zoo… Elle m'a dit qu'elle se vengerait. Qu'elle demanderait à son violeur velu de venir me casser ma figure de hareng. De hareng ? Quelle drôle d'idée…

ELLE

La haine est une forme de désespoir. Elle signifie qu'il n'y a pas d'autre solution que ce sentiment de destruction. Destruction d'autrui. Destruction de sa relation avec autrui. Destruction de tout. La haine est contagieuse. Haïr une personne c'est se préparer à haïr d'autres personnes. Pour en arriver à se haïr soi-même. Se haïr soi-même cela s'appelle le désespoir. J'en suis arrivée à ce stade. J'avais choisi de vivre avec un zombie. Vous direz qu'avant d'atteindre ce stade désespéré, j'aurais pu, je ne sais pas, m'en aller, partir, demander le divorce, le tuer ; ça se fait, et en général la justice est clémente. "Monsieur le Juge, il me trompait, je l'aimais, je l'ai tué", ça vous ouvre les portes de l'acquittement ou d'une peine avec sursis. J'aurais pu… J'aurais pu… Mais voilà, on se dit qu'on peut et on ne le fait pas. Pas parce qu'on s'imagine que les choses vont peut-être changer, évoluer. Que sa passion pour le football va peut-être s'atténuer, disparaître un jour, qu'il réalisera à quel niveau il situe sa vie, qu'il va peut-être se passionner pour le rugby. Non, ce n'est pas une boutade. Si le jeu est violent, les spectateurs sont pacifiques… C'est plus rassurant. J'avais eu dans ma jeunesse un amant qui était pilier de mêlée… Ce n'est pas parce qu'on pèse cent kilos, qu'on a les cuisses comme mon tour de taille, qu'on en est meilleur amant. Qu'il va devenir un être humain, tout simplement un être humain. Les hommes mettent parfois un temps interminable à sortir de l'adolescence. Certains n'en sortent jamais. Lui, il ne sortait pas de l'enfance. Non… C'est… C'est… Je ne sais pas comment témoigner de cela… C'est parce qu'on ne le fait pas. Tout simplement. Qu'on laisse le temps passer. Les heures, les jours, les siècles s'éterniser. Par paresse. Par inertie. Petit à petit on se laisse envahir sans se rendre compte qu'on devient paralysé. Que même un geste, un simple geste, nécessite un effort démesuré. Petit à petit la haine fait place au désespoir. La haine, on peut s'en abstraire par moment. Penser à autre chose. Sourire quand on vous sourit. Avoir un élan d'affection pour une amie. Le désespoir ne vous quitte jamais. Il s'installe. Il est chez lui. Il a élu domicile en vous. Et pour l'expulser, il n'y a pas de remède. Oh ! il y a bien des cachets, des médicaments. Mais c'est comme pour l'impuissance : aucune pilule ne redonne la jeunesse. Aucun médicament ne redonne la vie quand elle vous a quitté. Eh bien, je ne suis pas gaie aujourd'hui. Je ne dois pas être dans un bon jour.

LUI

Alors j'ai capitulé. Je me suis endormi tout à fait. L'assoupissement mène à l'indifférence. Je ne sais pas par quel processus c'est arrivé. À force de ne plus la voir, de ne plus l'écouter, elle a fini par disparaître de mon champ de vision et d'audition. Quand on est indifférent on n'est plus atteint par les événements, les gens, les choses. Que tout, tout ça, la vie glisse sur votre peau, sur vous, comme un petit vent imperceptible. Je ne savais plus si j'étais encore vivant. Elle pouvait s'agiter, remuer, se trémousser, parler jusqu'à en avoir la salive sèche comme de la croûte, pépier, crier même, je ne l'entendais pas, je ne la voyais pas. J'étais ailleurs. Je ne sais pas où. Nulle part, sans doute. J'étais dans un autre monde. Pas dans un autre monde : j'étais inerte. Je ne pensais pas. Je ne rêvais pas. Je n'étais pas malheureux. Je n'étais rien. J'étais seul. Elle n'était pas là. Moi non plus. Nous n'étions là ni l'un ni l'autre. Notre appartement était un désert matrimonial. Elle a commencé à tapisser les murs de photos découpées dans ses magazines. Des titres : "La reine du druff-slim pleure son amour perdu", "Ils se réfugient au fond de la jungle akanoyaise pour retrouver la vraie vie primitive", "Il tue sa belle-mère pour gagner un concours de tir à l'arc". C'est à ce moment que j'ai fermé les yeux. Ne plus voir. Ne plus voir son délire. Ne plus voir sa face de rat. Elle s'est convaincue, en comparant les horoscopes, qu'elle avait le même destin de je ne sais plus quelle chanteuse, et qu'elle deviendrait la star du rock-puppy ou du rock-papy, je ne me souviens plus, et s'est mise à brailler toute la journée en marquant le rythme en tapant sur des casseroles. À partir de là, je n'ai plus rien entendu. Alors, j'ai abandonné. J'ai disparu. J'ai sombré. J'ai sombré dans l'indifférence. Vous ne savez pas ce que ça peut être reposant l'indifférence. Je pense qu'elle aussi avait oublié ma présence.

ELLE

Lui, par contre, allait très bien. Je crois qu'il avait oublié que j'existais. Les enfants peuvent être aussi gâteux. J'en connais. Il écoutait la chaîne du football. Diffusion vingt-quatre heures sur vingt-quatre. À la maison, il était toujours en tenue de footballeur, petite culotte et tee-shirt publicitaire d'homme-sandwich. Notre appartement se transformait en musée de la baballe. La soupière était en forme de ballon, les tasses, les verres, les bols, la lampe de chevet, le lampadaire, le lustre, les poignées de porte, le lavabo, la baignoire… Et croyez-moi, prendre son bain dans un ballon de football tout blanc avec de gros points noirs, ça fout le bourdon. C'est quand il a voulu transformer notre lit en ballon de football que j'ai fait ma première tentative de suicide. Ce n'est pas facile de se suicider quand on ne sait pas comment faire. Personne ne vous l'apprend. On devrait l'enseigner dans les écoles, ça peut toujours servir. Je mettais des lunettes noires pour ne pas voir ce cauchemar. Résultat : je m'étalais de tout mon long dès que je faisais trois pas. Il n'y a pas de solution. Pas d'autre solution. Où sont-ils tous mes rêves ? Dites-moi, où sont-ils tous mes rêves ?…

LUI

Je n'aurai pas eu la chance de rencontrer la petite femme tranquille, qui ne fait pas de vent, qui ne bat pas des ailes, qui ne cède pas au délire des mots, qui est heureuse quand on fait l'amour le dimanche matin, même si on ne réalise pas de performances, avec qui on marche à deux, on marche, on ne fait pas la course ! Avec qui on parle, mais pas par monologues. Les monologues ont un parfum de mort. Avec qui on va quelque part même si on ne sait pas toujours où, mais on y va ensemble. Avec qui on rit, on pleure, on se tait, on agit, on se passionne, on s'indigne, on ne fait rien. Ensemble. En fait, j'ai le sentiment de n'avoir jamais vécu à deux. Je pense que cette perle rare, ce diamant pur, comme on dit dans les romans du cœur, n'existe pas. Cet autre moi-même pourtant si différent. J'ai pris la décision la plus sage. Laisser s'accomplir mon destin et mourir d'ennui, mourir d'indifférence… Je n'aime pas faire d'histoires. Le monde est bien mal fait, ma bonne dame.

ELLE

Je vais faire une autre tentative. Avec l'expérience on arrive à réussir. J'espère que les joueurs de football ne vont pas au paradis, ils auront empoisonné trop d' existences. Imaginez que le paradis soit un immense terrain de football où s'agiteraient des barbus déchaînés. Comme il doit faire bon en enfer ! Et si les harengs vont en enfer, comment vivre sa mort, mon pauvre monsieur ? J'aurais pu rencontrer un homme simple, calme, serein, plein d'humour, drôle, avec une vie intérieure, qui s'intéresserait à mille choses à commencer par moi. Qui saurait que j'existe. Qu'on est là, moi pour lui, lui pour moi. Comme j'aimerais tout lui donner ! Allons, voilà que je commence à parler comme les romans du cœur. Il est temps que je m'en aille. Voilà… Je vous salue bien. Je pars tranquille… Je suis bien certaine qu'il ne s'est pas aperçu que je suis partie.

(Elle se lève. Dans son mouvement, elle fait tomber quelque chose qu'on entend. Elle s'éloigne. Lui est dérangé par ce bruit. Il regarde, la voit.)

LUI

(l'appelle)

Madame… Mademoiselle…

(Elle se retourne.)

ELLE

Monsieur ?

LUI

(se lève)

Vous avez fait tomber votre sac, je crois. Vous alliez l'oublier.

ELLE

Merci monsieur.

(Elle le ramasse. Elle s'éloigne à nouveau. Ils se tournent le dos. Ils s'immobilisent. Ne se retournent pas. La lumière descend. Une petite musique tristement humoristique l'accompagnerait opportunément dans sa descente.)

(FIN)

LE CHARME DE LA LAIDEUR

 

PERSONNAGES

ELLE (élégante, mince)

LUI (pas forcément laid)

ELLE 2 (forcément maigre)

LUI 2 (forcément beau) SÉQUENCE 1

 

En scène Elle et Lui. Un lieu intérieur -salon, bureau ou autre Un paravent derrière lequel elle se cachera. Un long (moment de silence. Elle le regarde fixement. Il est gêné.)

 

ELLE

(songeuse)

Quel dommage que vous soyez si laid…

LUI

Vous dites ?

ELLE

(constat)

En plus vous êtes sourd.

LUI

Non… mais vous parlez si bas…

ELLE

(ton sec)

Je ne parle pas bas. Je parle normalement.

LUI

Les fins de phrases surtout… Presque un chuchotement. Vous avez dit : "quel dommage". Après, vous avez chuinté.

ELLE

J'ai chuinté ?

LUI

Oui.

ELLE

Ça veut dire quoi ?

LUI

Que votre son s'éloigne… Chuin-in-in-inte… Mais je ne suis pas sûr… Enfin, je crois…

(Un temps. Elle le regarde.)

ELLE

(affirmative)

Vous êtes sourdingue.

LUI

Mais non… Je vous assure.

ELLE

Et comme tous les sourdingues, vous aimez bien discuter. Discutailler. Parce que vous n'écoutez pas. Ce que vous pouvez être agaçant !

LUI

Excusez-moi…

ELLE

C'est ça. Excusez-vous.

(Un temps.)

LUI

(conciliant)

Je suis peut-être un peu sourdingue, finalement. Les fins de phrases surtout. Seulement les fins de phrases; les débuts de phrases, je les comprends très bien.

ELLE

(railleuse)

Vous voulez que je commence mes phrases par la fin ?

LUI

Mais non… Pas du tout… Je ne vous ai pas entendu entièrement, c'est frustrant.

ELLE

(ironique)

Vous vous sentez frustré ?

LUI

Ne pas tout entendre de ce qu'on vous dit peut provoquer une gêne, une frustration.

ELLE

Vous tenez vraiment à ce que je répète ce que je vous ai dit ?

LUI

(n'ose pas)

Oui… Comme vous voulez… C'est vous qui… Pas moi… Je…

ELLE

Quel dommage que vous soyez si laid. Ou, si vous préférez, en commençant par la fin… (Haussant le ton.) … que vous soyez si laid, quel dommage. Vous entendez mieux comme ça ?

LUI

(vexé)

J'avais compris.

(Un temps.)

ELLE

Qu'est-ce que vous répondez à ça ?

LUI

Parce qu'il faut répondre ? (Un temps court. Il hésite.) Que voulez-vous que je réponde ?

ELLE

Nous sommes deux. Nous dialoguons. Il y a des questions, il y a des réponses. Ça ne peut pas être la même personne qui fait les questions et qui fait les réponses.

LUI

C'est la première fois qu'on me le dit.

ELLE

Que vous êtes laid ?

LUI

Oui.

ELLE

C'est parce qu'on n'a pas osé vous le dire pour ne pas vous faire de peine. Moi, je me fiche de vous faire de la peine. (Haussant le ton.) De vous faire de la peine, je me fiche !

LUI

Il y a des femmes qui m'ont dit que j'étais mignon.

ELLE

Elles devaient être myopes.

LUI

(réprobation, navré)

Ermandine…

ELLE

Ou plutôt, elles devaient être en manque.

LUI

En manque ?

ELLE

En manque d'amour.

LUI

Ce n'est pas très gentil de me dire ça.

ELLE

Donnez-moi une raison, une seule raison d'être gentille avec vous, et vous avez gagné.

(Après un temps.)

LUI

Parce que vous m'aimez.