Nanard, le roi du pinard

Larose

Editions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 2-84422-529-2 © Editions théâtrales ART ET COMÉDIE 2006 Faire rire en riant soi-même… Exquis moment de bonheur partagé en direct ! Instant grisant qu'est la magie du théâtre ! Larose

PERSONNAGES

NANARD, clochard MIMILE, clochard NÉNETTE, clocharde FRANCE, célibataire, maîtresse de maison, 40 ans ODETTE, amie de France, 40 ans LE FACTEUR, rôle court à la fin pouvant être mixte

 

Décor : Une seule pièce à la fois hall d'entrée et salon d'appartement parisien.

 

France, installée dans le salon, ouvre le courrier. Elle lit une lettre et se lamente.

 

FRANCE

(lisant)

"Chère France… Lorsque tu liras cette lettre, je serai en route pour Paris afin de te rendre visite. En effet, étant ma seule descendante, ma fortune te reviendra, à la seule condition que tu sois mariée." (S'exclamant.) Quoi ?! Mais c'est fou ! Et c'est sur moi que ça tombe ! "Aussi, avant de formuler cette clause sur mon testament, je tiens à constater moi-même que c'est bien le cas." Il ne manquait plus que ça !… "Mon vœux le plus cher étant que la lignée familiale ne s'éteigne pas." Ben voyons ! "Dans le cas contraire, toute ma fortune, qui n'est pas des moindres, ira à une institution. Je te souhaite bonne réception et t'embrasse affectueusement. Tonton Charles." Eh bien, je suis mal partie ! Vraiment très mal partie pour être riche ! "P.-S. : J'arrive le 27 de ce mois par l'avion de midi quarante-cinq et serai donc chez toi vers quatorze heures." Le 27? Mais… c'est aujourd'hui! Et je suis célibataire !… Je suis ruinée !… Mais pourquoi cela n'arrive qu'à moi ? Pourquoi ? Il ne doit y avoir qu'un seul oncle sur terre avec de pareilles idées et c'est pour ma pomme ! Il y a de quoi déprimer ! D'ailleurs, je crois que bien réfléchi, je vais m'évanouir tout de suite pour tout oublier !

(Elle prépare confortablement le canapé pour s'évanouir. À ce moment-là, on frappe à la porte. Odette entre.)

ODETTE

Alors ? On ne répond plus aux copines ?

FRANCE

Salut Odette !

ODETTE

Ben, t'en fais une tête, ma vieille !

FRANCE

Y'a vraiment de quoi, je t'assure !

ODETTE

(intriguée)

Ah bon ?

FRANCE

Il m'arrive une histoire à dormir debout ! C'est incroyable ! C'est à s'en trouver mal !… D'ailleurs, quand tu es arrivée, j'allais justement m'évanouir et c'est ce que je vais faire sur-le-champ ! Ah !!!

(France va pour s'évanouir mais Odette intervient.)

ODETTE

Ho ! ho ! ho !… Tu racontes d'abord !

FRANCE

Je ne sais pas si je vais pouvoir !

ODETTE

Mais si, mais si ! Allez, je t'écoute !

FRANCE

Bon, je vais essayer !… Tu sais, mon oncle Charles…

ODETTE

Le tonton d'Amérique ?

FRANCE

(paniquée)

Il arrive !

ODETTE

(étonnée)

Non !!!

FRANCE

(toujours paniquée)

Si !!!

ODETTE

Et c'est ça qui te met dans cet état ? Ça doit être grave, alors !

FRANCE

(idem)

Tu ne crois pas si bien dire ! Figure-toi qu'il me laisse toute sa fortune !

ODETTE

C'est plutôt une bonne nouvelle, ça !

FRANCE

Oh oui !… Mais…

ODETTE

Ah ! il y a un "mais" !

FRANCE

(effondrée)

Mais à la seule condition : que je sois mariée ! T'imagines ?

ODETTE

(effondrée à son tour)

J'imagine, ma pauvre ! J'imagine que tu pourrais être riche et mariée mais… que tu es pauvre et célibataire !

FRANCE

La totale, quoi !

ODETTE

Ah ! il t'a bien arrangée le tonton !

FRANCE

Je dirais plutôt qu'il m'a achevée, oui !

ODETTE

Eh bien, ma vieille, t'es dans une… (Épelant.) … m, e, r, d, e, pas possible !

FRANCE

J'te l'fais pas dire !

ODETTE

Ça c'est la grosse tuile !

FRANCE

Je dirais même le toit tout entier !

ODETTE

T'es ruinée, mémère !

FRANCE

Ruinée avant même d'être riche !

ODETTE

Ça, c'est l'angoisse !

FRANCE

Mais pourquoi ne me suis-je pas mariée ? C'est pas faute de temps, tout de même!

ODETTE

Non, c'est faute de prétendants!

FRANCE

Alors ça, tu vois, c'est mesquin !

ODETTE

Mesquin ou pas, il faut te faire à cette idée : t'es fauchée !

FRANCE

Et le pire, c'est que je le resterai !

(On sonne. Odette va ouvrir. Arrive Nanard.)

NANARD

M'dames !

ODETTE

Faux ! "Mesdemoiselles" !… Sans ça, elle… elle serait riche!

FRANCE

Hélas, cher monsieur, je suis pauvre et célibataire pour clore le bouquet ! Pas de mari et du coup pas un radis!

NANARD

C'est bien ma veine, ça ! Je sonne demander quéque menue monnaie et j'tombe chez une fauchée ! Y'a vraiment d'quoi déprimer !

ODETTE ET FRANCE

On vous l'fait pas dire ! (Soupirs.)

NANARD

Quoi qu'ça veut dire c't'embrouille ?

ODETTE

Que vu sa situation, elle n'aura pas un seul dollar ! Pas un radis ! Rien !

NANARD

Mais c'est fauché de chez fauché alors !

FRANCE

Fauchée et pas mariée ! Sans ça, voyez-vous, j'aurais hérité !

NANARD

J'ai pas d'bol ! Mais j'ai pas d'bol !… Quoi que j'm'en vais boire, moi ?

ODETTE ET FRANCE

Ah ! ça, c'est à vous de voir !

NANARD

J'vois, j'vois… que c'est pas l'jour à Nanard et qu'y va chercher son carburant ailleurs illico presto ! (Il essaie de s'éclipser.)

ODETTE

(retenant Nanard)

Mais, au fait, vous n'avez pas dit l'objet de votre visite.

NANARD

Qué objet ?

ODETTE

Ce que vous vouliez.

NANARD

(comiquement, jouant les grands seigneurs)

En plus elles sont sourdes ! (Haussant la voix.) Que j'voudrais quéque menue monnaie pour étancher ma soif… si j'ose m'exprimer ainsi !

ODETTE

Oh ! oh ! oh ! Mais c'est qu'il a de la classe le grand seigneur !

NANARD

(avec une comique révérence)

Nanard, pour vous servir, mes p'tites dames ! Et Nanard, c'est le roi du pinard !

FRANCE

Eh bien, monsieur le roi Nanard, désolée mais nous ne pouvons rien pour Votre Majesté !

NANARD

(insistant)

Même pas un p'tit coup d'rincette histoire de me r'monter l'moral ?

FRANCE

Même pas … Je ne bois que de l'eau !

ODETTE

Et encore, faut la forcer !

NANARD

(crachant)

De l'eau ?! Pouah ! Ça fait rouiller !

ODETTE

Pour elle, c'est déjà fait !

FRANCE

Ne sois pas méchante et donne une pièce au roi !

ODETTE

Mais c'est à toi qu'il est venu la demander !

FRANCE

Oui, mais c'est toi qui lui as ouvert la porte, à Sa Majesté !

NANARD

Faudrait vous décider, mes p'tites dames… Fait soif !

ODETTE

(sortant de sa poche une pièce et la donnant à Nanard)

C'est bon, c'est bon ! Je m'incline !… Tenez !

NANARD

(faisant la moue)

Ben, avec ça, j'vas pas m'étouffer, c'est sûr ! Mais j'm'en vas sonner en face, y'aura peut-être un litron. Sans ça j'm'en vas défaillir!… Allez, mes p'tites dames, Nanard vous salue à la hauteur de votre générosité !

(Nanard sort très dignement. Odette referme la porte derrière lui.)

FRANCE

Tu vois, même ce pauvre homme cherche fortune !

ODETTE

Eh oui !… Il cherche fortune… Tu cherches fortune… (Les deux femmes restent pensives. Soudain, elle s'écrie.) Mais je la tiens l'idée !

FRANCE

Alors là, je crains le pire ! Et je n'aime pas du tout ton air quand tu parles d'idée !

ODETTE

Rassure-toi, c'est l'idée du siècle !