POT-AU-FEU À LA POLONAISE

Françoise LATELLERIE

Editions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 2-84422-520-9 © Editions théâtrales ART ET COMÉDIE 2006

NOTE SUR L'AUTEUR

Née en 1955 à Paris, Françoise Latellerie quitte la Capitale en 1998. Elle s'installe alors sur les coteaux des Monts du Forez, dans un hameau lové au cœur de la forêt. Comédienne amateur, animatrice de troupes d'adultes et d'un atelier théâtre pour adolescents, metteur en scène, elle signe en 2001 Le Coussin de la Pompadour, puis en 2003 Branle-bas de combat au 6e étage, aux éditions Art et Comédie. Ces deux pièces sont jouées en France, Suisse et Belgique. Le Pot-au-feu à la polonaise est donc sa troisième pièce répertoriée. Également romancière, elle signe un thriller en novembre 2004 : Les Yeux du Diable, dont la suite, Le Pain de Dieu, devrait paraître au printemps 2007 Éditions de la Montmarie, 63880 Olliergues

DÉCOR

Le jardin d'un pavillon bourgeois, en périphérie chic de Paris. Sur un des côtés de la scène cour ou jardin, une haie disposée perpendiculairement à la scène, derrière laquelle se cacheront deux des comédiens durant le deuxième tableau. Un salon avec banc ou bain de soleil pour s'allonger et chaises de jardin, table basse ou haute pour poser le plateau de thé. ACCESSOIRES : Une pelle-bêche, un plateau avec théière et tasses pour le premier tableau, des plantes naturelles ou artificielles.

PERSONNAGES

ÉDOUARD BARTHÉLÉMY, la cinquantaine, P.-D.G. ruiné! d'une banque. CHARLOTTE, la cinquantaine, dite Lolotte, son épouse. BÉRENGÈRE DE SAINT-FERUSQUIN, la cinquantaine, dite Dèdèle, amie de Charlotte. GUILAINE GOITREAU, sœur d'Edouard ; son âge importe peu. CASIMIRA/JULIE DUROSIER, la trentaine, la "cuisinière polonaise". Elle roule les "r" moins elle paraît crédule, mieux c'est BORIS/JULIEN DUROSIER, la trentaine, le "chauffeur russe". Il parle avec un faux accent très prononcé, comme Casimira.

TABLEAU 1

 

Bérengère et Charlotte sont en train de papoter en sirotant un thé… Si l'on ne dispose pas de rideau, les deux femmes entreront et s'installeront tout en discutant.

 

BÉRENGÈRE

(finissant une phrase)

… ça a été épouvantable ma chérie, épouvantable! J'ai cru que je ne m'en remettrais jamais !

CHARLOTTE

Et alors, qu'as-tu fait ?

BÉRENGÈRE

Mais je l'ai mise à la porte sur-le-champ ! Que voulais-tu que je fasse ?

CHARLOTTE

Bien sûr… Tu as retrouvé quelqu'un, depuis?

BÉRENGÈRE

Eh bien, non… Je n'y comprends rien ! Les petites gens, ceux de la "France d'en bas", si tu vois ce que je veux dire, se plaignent tout le temps de ne pas avoir de travail, et quand on veut les embaucher il n'y a plus personne ! C'est invraisemblable !

CHARLOTTE

Je suis bien d'accord avec toi ! D'ailleurs, moi, j'ai résolu le problème une fois pour toutes !

BÉRENGÈRE

Vraiment ? Et de quelle manière ?

CHARLOTTE

Je n'embauche plus ni Française, ni Portugaise, ni Espagnole… J'ai bien essayé une Roumaine, mais ça n'a pas duré longtemps !

BÉRENGÈRE

Ne me dis pas qu'elle te volait, tout de même!

CHARLOTTE

Pas du tout ! Elle était très honnête ! Simplement, elle s'endormait debout durant le service… J'ai cherché à savoir pourquoi. Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais je l'ai surprise en train de travailler dans sa chambre : elle apprenait le français durant la nuit !

BÉRENGÈRE

Incroyable !

CHARLOTTE

Comme je te le dis… Où allons-nous si les étrangers cherchent à s'instruire et à s'intégrer, maintenant?… Comme je lui ai fait remarquer qu'elle ferait mieux de travailler notre langue durant son jour de congé, elle a eu le culot de me dire que ce jour-là, elle avait un autre emploi pour améliorer son salaire !

BÉRENGÈRE

Ce n'est pas possible ! Et que faisait-elle comme travail ?

CHARLOTTE

Tu ne me croiras pas… Elle allait faire la manche dans le métro! Elle a même ajouté que ça lui rapportait plus que de travailler ici !

BÉRENGÈRE

Incroyable !

CHARLOTTE

Tu penses bien que lorsque j'ai dit ça à Édouard, il l'a convoquée aussitôt et il lui a dit : "Allez donc plumer les ouvriers crédules. Je vous donne vos huit jours."

BÉRENGÈRE

Bien fait !… Et depuis ?

CHARLOTTE

J'ai trouvé mieux…

BÉRENGÈRE

Ah oui ? Raconte…

CHARLOTTE

Ça s'est fait tellement bizarrement ! Tu sais, la sœur d'Édouard…

BÉRENGÈRE

Je ne vois pas…

CHARLOTTE

Mais si ! Guilaine ! Celle qui a épousé le ministre, là… Oh ! bon sang ! Comment s'appelle-t-il ?… Ah oui ! Cointreau !

BÉRENGÈRE

Tu veux sans doute parler de Claude-Ernest Goitreau, le ministre de l'Intérieur ?

CHARLOTTE

C'est ça! Moi, tu sais, les hommes politiques, je me mélange toujours ! Ils changent sans arrêt et en plus ils disent tous les mêmes âneries ! Eh bien, l'autre jour, Guilaine venait chez nous ; son chauffeur se gare, elle sort, et là elle a failli se faire renverser par une voiture !

BÉRENGÈRE

Mon Dieu !

CHARLOTTE

Et le chauffard, ou plutôt la "chauffarde", voyant qu'elle avait eu tellement peur qu'elle ne pouvait plus marcher, l'a soutenue jusqu'à chez nous… C'était une jeune femme charmante! Une petite Polonaise… Nous avons discuté un moment, et elle nous a dit qu'elle cherchait du travail… Voilà…

BÉRENGÈRE

Voilà… quoi ?

CHARLOTTE

Je l'ai engagée! Elle se prénomme Casimira… C'est joli, non ?

BÉRENGÈRE

Et elle est bien ?

CHARLOTTE

Une véritable perle !

BÉRENGÈRE

T'en as de la chance !

CHARLOTTE

Elle cuisine à la perfection… Demain soir, justement, pour l'anniversaire d'Édouard, elle doit nous préparer le plat de son pays qu'elle préfère le plus…

BÉRENGÈRE

Et c'est quoi ?

CHARLOTTE

Un… Comment a-t-elle dit, déjà? C'est imprononçable… Je l'ai noté quelque part… (Elle cherche.) Ah! voilà ! Elle nous cuisine un "zwkaourz-woïzch"…

BÉRENGÈRE

(ahurie)

Ah… Et c'est quoi ça ?

CHARLOTTE

Mais enfin, ma chère, tout le monde le sait ! C'est une sorte de pot-au-feu… Un pot-au-feu à la polonaise, quoi ! Tu ne connaissais pas ?

BÉRENGÈRE

Euh… non !

CHARLOTTE

Tu verras, c'est délicieux !

BÉRENGÈRE

Tu en as déjà mangé ?

CHARLOTTE

Non, mais vu tout ce qu'il y a dedans, ce ne peut être que bon !

BÉRENGÈRE

Il y a quoi ?

CHARLOTTE

Plein de choses et qui coûtent très cher! Mais pour l'anniversaire d'Édouard, n'est-ce pas…

BÉRENGÈRE

Évidemment !… Et ces choses, qu'est-ce que c'est ?

CHARLOTTE

À dire vrai, je n'en sais rien! Mais appelons-la, elle nous donnera sa recette! (Elle appelle.) Casimira! Casimira !

(Arrive une jeune femme, de noir vêtue et portant un tablier blanc…)

CASIMIRA

Madame besoin de quelque chose ?

CHARLOTTE

(à Bérengère)

Voilà Casimira, ma "perle polonaise"… (À Casimira.) Je voulais vous présenter à ma meilleure amie… on peut dire de longue date, n'est-ce pas ? La baronne Bérengère de Saint-Frusquin…

BÉRENGÈRE

De Saint-Ferusquin, ma chère ! De SaintFerusquin, pas de Saint-Frusquin ! Ne prononceras-tu jamais mon nom de femme correctement ?

CHARLOTTE

(riant)

C'est vrai que j'écorche toujours les noms de tout le monde! Je te demande pardon, ma chère amie. (À Casimira.) Casimira, la baronne est mon amie depuis… mon Dieu… plus de quarante ans! Nous avons couru ensemble dans les mêmes rues et…

BÉRENGÈRE

(coupant et reprenant son amie)

Dans le même parc, ma chère, pas dans la rue… Nos parents étaient d'excellents amis : nos demeures n'étaient éloignées que de quelques kilomètres…

CHARLOTTE

Bref… Voudriez-vous donner la recette de votre pot-au-feu à Mme la Baronne, ma fille ?

CASIMIRA

(paraissant embarrassée)

C'est que… c'est recette de famille… et…

CHARLOTTE

Allons, allons ! Pas de chichis entre nous, voyons !