LE CIMETIÈRE DES MARIS suivi de L'ENFANT MORT SUR LE TROTTOIR et LE MOTIF

GUy FOISSY

Editions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 2-84422-517-9 © Editions théâtrales ART ET COMEDIE 2006

 

Cet ouvrage est réalisé avec le soutien de la SACD

NOTE SUR L'AUTEUR

Guy Foissy totalise plus de quatre-vingts pièces jouées en France et à l'étranger, dont une soixantaine éditées. En 2006, on a célébré ses cinquante ans de théâtre. Au Japon, une compagnie théâtrale dirigée par Masao Tani a décidé de s'appeler "Théâtre Guy Foissy" et de ne jouer que ses pièces. Depuis trente ans, il a présenté une quarantaine de ses pièces à Tokyo. Guy Foissy a obtenu plusieurs prix, dont le Prix Courteline et le Grand Prix de l'Humour Noir du Spectacle.

LE CIMETIÈRE DES MARIS

 

Deux femmes. La Dame, belle, à l'aise, habituée à être la première. La Suivante : la suit. Elle est fatiguée de tirer. Elles entrent. La Suivante peut tirer une charrette chargée de fleurs.

 

LA SUIVANTE

On arrête cinq minutes, s'il vous plaît. J'ai mal au dos.

LA DAME

Cessez de vous plaindre. Ce que vous pouvez être agaçante ! De toute manière, on est arrivées.

LA SUIVANTE

C'est lourd. Vous le savez que c'est lourd, sinon vous ne m'auriez pas demandé de tirer votre carriole. Une carriole ! Au vingt et unième siècle, c'est à se les tordre !

LA DAME

Eh bien, tordez-vous-les! Je vous dis qu'on est arrivées.

LA SUIVANTE

Quand vous m'avez demandé de vous aider à porter quelques roses, vous ne m'avez pas prévenue qu'il y en avait une carriole.

LA DAME

Ne soyez pas idiote…

LA SUIVANTE

(pincée)

Je vous remercie.

LA DAME

Si je n'avais eu qu'un seul bouquet à porter, je n'aurais pas eu besoin de vos services. Et puis, cessez de râler. Ce que vous pouvez être agaçante !

LA SUIVANTE

Vous l'avez déjà dit.

LA DAME

Je le répète.

LA SUIVANTE

Une carriole ! On prévient, au moins !

LA DAME

Bon. Ecoutez. Ça suffit. Vous avez accepté. Vous avez accepté, oui ou non ?

LA SUIVANTE

Oui. J'ai accepté de vous aider à porter quelques roses. Pas une carriole.

LA DAME

Je vous ai proposé de vous… de vous indemniser. Vous avez accepté. Je n'ai jamais dit "quelques roses", mais "des roses". Vous n'allez pas dire que vous êtes mal payée. C'est assez royal, non ? Impérial, même !

LA SUIVANTE

Vu la lourdeur…

LA DAME

Quand on est bien payé, on fait ce qu'on vous dit de faire. On exécute.

LA SUIVANTE

Quand on est mal payé aussi.

LA DAME

Parfaitement. Quand on est payé, bien ou mal, on exécute. Je suis vraiment mal tombée. Elle se plaint, elle râle, elle geint. A ce tarif, j'en connais qui tireraient deux fois plus lourd pour deux fois moins cher. Je ne sais pas pourquoi je discute, moi ! Fermez la porte à clef.

LA SUIVANTE

La porte ?

LA DAME

Nous sommes entrées par une porte. Alors, fermez-la.

LA SUIVANTE

A clef ?

LA DAME

A clef.

LA SUIVANTE

Mais on est dehors…

LA DAME

Et alors ?

LA SUIVANTE

On ne s'enferme pas dehors.

LA DAME

Ça dépend où on est.

LA SUIVANTE

(regardant)

Où on est ?… Oh mon Dieu ! C'est un cimetière ! Je n'avais pas vu. Il n'est pas très grand. Ah ! j'ai compris… les roses…

LA DAME

Vous êtes douée.

LA SUIVANTE

Raison de plus. On ne s'enferme pas dans un cimetière. Ça ne s'est jamais vu.

LA DAME

C'est comme ça.

LA SUIVANTE

En tout cas, moi, je ne l'ai jamais vu. Un cimetière, c'est public.

LA DAME

Pas ici.

LA SUIVANTE

Comment ça, pas public? (Elle indique hors scène.) C'est quoi ça ? Ce sont des tombes. Normal, puisqu'on est dans un cimetière. Des tombes avec des croix.

LA DAME

Pas toutes.

LA SUIVANTE

Des tombes avec des morts. Donc des gens qui viennent fleurir les tombes de leurs morts. Et qui ne déversent pas un tombereau de roses. Une rose, une seule, toute petite, dit plus de choses quand elle est déposée avec une larme. Une rose, une larme. Pas un tombereau de roses sans larmes.

LA DAME

(ironie)

Ce n'est plus une carriole, c'est un tombereau ?

LA SUIVANTE

C'est la même chose.

LA DAME

Ce n'est pas la même chose.

LA SUIVANTE

Si ma mère me voyait…

LA DAME

(excédée)

Sa mère, maintenant !

LA SUIVANTE

Elle me dirait : "Toi, tu es du métal dont on fait les bonnes poires." Un tombereau ! Elle va disparaître sous un monceau de roses, votre tombe !

LA DAME

On ne va pas les déposer sur une seule tombe ! En voilà une idée ! Ce serait ridicule.

LA SUIVANTE

Ah ! vous avez plusieurs morts, ça rassure.

LA DAME

Allez fermer la porte à clef.

LA SUIVANTE

Si vous y tenez…

(La Suivante sort. Bruit de la serrure. Elle revient. La Dame tend la main ; elle lui remet la clef.)

LA DAME

Comme ça, on ne sera pas dérangées.

LA SUIVANTE

Si des gens viennent, qu'est-ce qu'on leur dit ?

LA DAME

Il ne viendra personne.

LA SUIVANTE

Vous êtes têtue, vous ! Et s'il vient quelqu'un ?

LA DAME

Je vous dis qu'il ne viendra personne. Aidez-moi à mettre des roses sur ce banc. On va les séparer par bouquets.

(Elles "travaillent".)

LA SUIVANTE

Mais s'il vient quelqu'un, merde ! On est dans un cimetière, et dans un cimetière, il y a des gens qui restent, les morts, et il y a des gens qui passent, les autres. Si la porte est fermée, on les empêche d'entrer. Et si on les empêche d'entrer, ça va bruire. Je vous assure que ça va bruire.

LA DAME

Ce n'est pas un cimetière public. Je vous l'ai déjà dit.

LA SUIVANTE

Ça veut dire quoi ? C'est quoi si ce n'est pas un cimetière public ?

LA DAME

C'est un cimetière privé.

LA SUIVANTE

Privé ? Il appartient à qui ?

LA DAME

A moi.

LA SUIVANTE

Vous êtes propriétaire d'un cimetière ?

LA DAME

Oui.

LA SUIVANTE

Vous en êtes certaine ?

LA DAME

Oui.

LA SUIVANTE

Ah ! j'ai tout compris !

LA DAME

Ça m'étonnerait.

LA SUIVANTE

Vous êtes chargée de l'entretien du cimetière. D'où la carriole. Mille excuses.

LA DAME

Il est à moi.

LA SUIVANTE

Sans blague ! Vous avez acheté un cimetière ?

LA DAME

Un terrain.

LA SUIVANTE

Un terrain-cimetière ?

LA DAME

Un terrain. J'en ai fait un cimetière, c'est tout à fait différent. Un cimetière à moi. Voilà. Vous êtes contente? Vous savez tout. Continuez à trier les roses, sinon on n'aura pas fini avant la nuit.

LA SUIVANTE

Si je comprends bien…

LA DAME

Oh là là !

LA SUIVANTE

Après avoir acheté le terrain, vous avez acheté des tombes pour les planter dans votre cimetière. S'il vous plaît, il ne faudrait pas me prendre pour plus conne que je suis. Vos tombes, ce sont des tombes pleines ou ce sont des tombes vides ?

LA DAME

Pour vous prendre pour plus sotte que vous êtes, il faudrait aimer l'outrance. Ce sont MES tombes. Les tombes de MES morts. A moi. MES miens ! Je me répète encore : vous êtes vraiment agaçante! Vous imaginiez que j'allais fleurir les tombes de n'importe quels morts à la con? Vous plaisantez! Si vous continuez à m'astiquer la tyroïde, je vous enferme dans une tombe.

LA SUIVANTE

Pas la peine de vous énerver. Et pour la distinction vous repasserez…

LA DAME

Je suis distinguée quand je veux !

LA SUIVANTE

On cause, c'est tout. On cause. On échange. Moi je pose des questions ; vous, vous y répondez. Dites… ce sont vos morts depuis quand ? Il y en a une flopée. Vous les avez réunis depuis le seizième siècle ? Vous aviez une famille nombreuse.

LA DAME

Ce sont les tombes de mes maris.

LA SUIVANTE

(stupéfaite)

De vos maris ?

LA DAME

Légitimes. Mes amants, je les ai enterrés dans la fosse commune.

LA SUIVANTE

(tombant à genoux)

Protégez-moi, mon Dieu, je suis tombée sur une folle…

LA DAME

Relevez-vous, ne soyez pas ridicule. On pourrait nous voir.

LA SUIVANTE

(se relevant et ricanant)

Vos maris ? Tout ça ?

LA DAME

Cent quatorze.

LA SUIVANTE

Vous avez été mariée cent quatorze fois ?

LA DAME

Oui. Ils ont fait de moi leur légataire universelle. C'est pour ça que j'ai pu acheter ce cimetière.

LA SUIVANTE

Attendez… (Elle calcule.) Cent quatorze… à deux par an… on aurait cinquante-sept ans… Non… Vous êtes trop jeune. Quatre par an… on aurait vingt-sept ans… Non, vingt-huit.

LA DAME

Vous êtes rapide en calcul mental.

LA SUIVANTE

C'était mon point fort. Aujourd'hui, on a des calculettes. Quatre par an pendant vingt-huit ans…

LA DAME

Certains un peu plus, d'autres un peu moins. En fait, vingt-cinq ans, madame la curieuse, vingt-cinq ans de mariage, vingt-cinq ans de veuvage. Cent quatorze fois. Ce que c'est que le destin…

LA SUIVANTE

(ironie)

Vous faites comment pour vous y retrouver ?

LA DAME

Quel dommage que vous ne soyez pas un homme. Je vous aurais épousé et je vous aurais enterré.

LA SUIVANTE

Je ne suis pas un homme. Vous me payez et je m'en vais.

LA DAME

Vous restez. Votre travail n'est pas terminé.

LA SUIVANTE

Je vous ai amené les roses.

LA DAME

Vous ne les avez pas amenées au bout. Et le bout, c'est un bouquet sur chaque tombe. Et une bougie. La bougie, c'est moi qui l'allume et qui la pose. Vous vous contenterez de chanter des cantiques en déposant les roses.

LA SUIVANTE

Des cantiques ? Mais je n'en connais pas de cantiques !

LA DAME

Faites "lalala", ça suffira.

LA SUIVANTE

(avec crainte et ironie)

Madame… Madame, s'il vous plaît… Vous êtes tombée sur la tête quand vous étiez petite, n'est-ce pas ? C'est ça ?

LA DAME

Parce que, pour vous, fleurir ses défunts c'est être tombée sur la tête ? Je n'aimerais pas faire partie de vos morts.

LA SUIVANTE

Pourquoi vous les fleurissez tous ensemble ? On n'est pas le premier novembre.

LA DAME

Non, mais c'est la saint Dominique.

LA SUIVANTE

Je suis au courant. Et alors ? Pourquoi vous les fleurissez tous ?

LA DAME

Parce qu'ils s'appelaient Dominique.

LA SUIVANTE

Tous ?

LA DAME

Tous. Moi, je les appelais Dominique. Ça suffit.

LA SUIVANTE

Ah bon… Evidemment, c'est une raison.

LA DAME

En les appelant tous par le même prénom, on ne risque pas de se tromper. Surtout si on rêve en dormant. Un seul prénom, c'est plus facile. Que cela ne vous empêche pas de trier les bouquets.

LA SUIVANTE

Je peux vous poser une question, madame ?

LA DAME

Je vous intéresse, hein ? J'ai toujours aimé intéresser les gens.

LA SUIVANTE

Pourquoi Dominique, madame ?

LA DAME

Parce que c'est un prénom androgyne.

LA SUIVANTE

Bien sûr bien sûr…

LA DAME

J'ai eu plein de maris, autant d'amants et quelques maîtresses. Vous me suivez ?

LA SUIVANTE

Un petit peu.

LA DAME

J'aurais pu les appeler Pascal, ou Claude, ou André, ou Camille, mais pas Alain, François, Martin, Victor ou Raymond, parce qu'il y a des Aline, des Françoise, des Martine ou des Victorine. La même chose pour les prénoms unisexes comme Agnès, Chantal, Barbara, Hélène ou Richard. Ç'aurait été moins universel. Vous me comprenez, ce n'est pas difficile !

LA SUIVANTE

Ne vous énervez pas, madame.

LA DAME

Je ne m'énerve pas.

LA SUIVANTE

Si si, vous vous énervez. Je le sens très bien.

LA DAME

Et puis, Dominique, c'est joli, il y a plein de diminutifs : Domino, Domi, Dodo… Ce qu'on n'a pas avec Ambroise ou Gladys. Glagla, ça fait un peu… un peu…

LA SUIVANTE

En effet…

LA DAME

C'est vous qui m'énervez.

LA SUIVANTE

Ce que je ne comprends pas…

LA DAME

Encore !

LA SUIVANTE

Excusez-moi… C'est pourquoi vous les avez épousés.

LA DAME

Pour l'argent. Naturellement.

LA SUIVANTE

Les cent quatorze ?

LA DAME

Vous connaissez une autre raison d'épouser un homme ?

LA SUIVANTE

Vous êtes désespérante.

LA DAME

Je sais. (Elle montre les tombes.) Le désespoir, ça me connaît.

LA SUIVANTE

Il y a aussi l'amour, la tendresse, le besoin de sécurité, de chaleur, l'amitié, la camaraderie, l'habitude, la lassitude, l'ennui, le besoin de faire une fin, la crise du logement, les réductions d'impôts…

LA DAME

Balivernes…

LA SUIVANTE

Pas tellement…

LA DAME

Vous avez été mariée ?

LA SUIVANTE

Oui. Deux fois.

LA DAME

Ridicule.

LA SUIVANTE

Quand même…

LA DAME

Vous êtes bigame ?

LA SUIVANTE

Une fois veuve, une fois divorcée. Ça m'a suffit.

LA DAME

Dans ma famille, on a toujours refusé le divorce. Par tradition.