MON COLOCATAIRE EST UNE GARCE

Fabrice BLIND et Michel DELGADO

Editions ART ET COMEDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS La pièce a été créée en novembre 2000 à Nantes avec une mise en scène d'Annie Zottino

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN 2-84422-515-2 © Editions théâtrales ART ET COMEDIE 2006

 

Cet ouvrage est réalisé avec le soutien de la SACD FABRICE BLIND ET MICHEL DELGADO : UN DUO D'AUTEURS !

 

(Juin 2006)

 

Voila un duo qui, en huit ans, n'a pas chômé. Quatre pièces de théâtre, un one man show et un film. Après avoir découvert Fabrice Blind en 1996 dans une comédie au Point-Virgule, Mon colocataire est une Merde, Michel Delgado propose à Fabrice Blind d'en faire un film. Deux ans plus tard sort sur les écrans français Recto Verso avec Smaïn et Michel Müller. Entre-temps, ils écrivent le one man show de Fabrice, Voilà le travail, un spectacle sur les entretiens d'embauches, qui se jouera un an au Point-Virgule. En 1999, Fabrice a l'idée de faire la suite de la première pièce. Là encore, l'écriture a quatre mains fait mouche puisque naît le fameux succès de café-théâtre Mon colocataire est une garce. Jouée à ce jour plus de 900 fois en France, Belgique et Caraïbes, devant plus de 100 000 spectateurs, cette comédie a passé quatre saisons théâtrales à Paris. Pendant ce succès, Fabrice Blind et Michel Delgado écrivent une pièce sur l'univers du casting, On vous rappellera, qui passera une saison à Paris au théâtre le Triomphe. En 2004, ils abordent le thème de l'homoparentalité avec la comédie La fille aux pères qui se jouera à Paris en 2004 et 2005 avec Fabrice Blind dans le rôle-titre. Enfin, ne perdant jamais de temps, ils enchaînent avec l'écriture d'une nouvelle comédie, Tous mes vœux de bonheur, qui met face à un couple de futurs mariés versaillais un paparazzi bien envahissant. La pièce s'installe pour la saison 20052006 au Point-Virgule. En dehors de l'écriture, Fabrice Blind est un comédien qui joue dans ses créations et Michel Delgado est également l'auteur de nombreuses comédies au cinéma : La vengeance d'une blonde, Les deux papas et la maman ou encore L'Enquête corse. Depuis cinq ans, ils ont décidé de s'adjoindre les talents de leurs compagnes respectives pour l'écriture de leurs comédies, Nelly Marre et Carole Fonfria.

PERSONNAGES

HUBERT CHATAIGNEAU Il a trente-deux ans. C'est un célibataire par la force des choses. Il est comptable dans une grande surface de bricolage. Il est habillé un peu ringard mais pas complètement. Il a des manies de célibataire comme préparer soigneusement ses vêtements pour le lendemain. C'est un couche-tôt. Il habite un petit deux-pièces dans le 15e arrondissement de Paris. Il collectionne les autographes. Il n'a, semble-t-il, qu'un seul ami : Martial Lapin, son ancien colocataire qui est aussi son confident. Ses parents habitent Arcueil-Cachan et ont un mobil home dans un camping de Vendée. Sa mère semble très possessive et méfiante et elle le traite encore comme un enfant. D'ailleurs, dans ses réflexions, ses attitudes, il est encore un enfant. Il aime la grivoiserie et parle souvent de sexe avec son copain Martial. Il est souvent stupide mais finalement très attachant.

 

NADÈGE RIGAUD Elle a vingt-huit ans. Elle est professeur de gymnastique à Montpellier. Elle est également championne locale de Gymnastique Rythmique et Sportive, un sport qu'on ne pratique normalement qu'à l'adolescence. C'est une jolie fille. Elle s'habille de façon très féminine, très allumeuse. Elle est amoureuse depuis quatre ans d'un homme marié qui vit à Paris. Elle veut que ça change et va embobiner Hubert pour se faire muter à Paris près de son amant. Elle est déterminée et peut être très mesquine. Elle utilise tous ses charmes pour arriver à ses fins mais on comprend qu'elle est elle-même manipulée par son amant.

ACTE I

 

Une musique rock puissante démarre. La lumière s'allume. Hubert est en caleçon et tee-shirt. Au bout de quinze secondes, la musique cesse brutalement et on l'entend qui chante "Méditerranéenne" d'Hervé Vilard. Il va chercher son bol qu'il remplit de Ricoré. Il l'installe sur la table avec la cuillère à côté et une boîte de All-Bran. Le téléphone sonne. Il saisit son portable, grimpe sur une chaise et répond.

 

HUBERT

(au téléphone)

Allô! (…) Martial, tu m'entends? (…) Ouais, moi je t'entends. Mais toi, tu m'entends? (…) Non, c'est parce qu'il y a une merde d'émetteur, je suis obligé de monter sur une chaise pour choper du réseau… (…) Ben, j'en sais rien, je travaille pas chez Bouygues ! (…) Hein ? (…) Quoi, j'ai été lourd ? Quand ? (…) Au repas avec Astrid ? J'ai rien dit. (…) J'ai parlé une heure de tes ex? Et alors? C'est pas grave… (…) Elle s'est barrée ? (…) Oh ! putain, elle est susceptible ! (…) Mais ça, c'est le Navarro qui m'as saoulé la gueule… (…) Ouais, Mojito. Moi, c'est les feuilles de menthe qui m'ont saoulé, et encore j'ai pas gerbé… J'ai attendu d'être dans l'escalier. Bon, sinon, tu veux quoi ? (…) Non, mais je te connais… (…)

La Fuego ? Mais pour quoi faire ? (…) Attends, ça rentrera jamais une table de ping-pong ! (…) Sur le toit ? Mais ça va la rayer ! (…) Je sais, t'as jamais d'autre solution… (…) Bon, ben viens demain. (…) O.K. A demain. (Il raccroche et regarde le réveil.) Onze heures ! Allez, au lit ! (Il sort ses vêtements du lendemain et les dispose soigneusement sur le canapé. Il feuillette un livre intello et finalement part avec une BD dans la chambre. Il est à peine sorti qu'on sonne à la porte. Il revient.) C'est qui ?

NADÈGE

(off)

Je suis bien chez Hubert Chataigneau ?

HUBERT

Oui, oui. C'est qui ?

NADÈGE

(off)

C'est Nadège Rigaud.

HUBERT

Qui ?

NADÈGE

(off)

Nadège Rigaud.

HUBERT

Manège Frigo ? Non, non, c'est bon, j'ai tout ce qu'il faut. Merci.

NADÈGE

(off)

Non, Nadège Rigaud. On était ensemble au collège Clémenceau à Arcueil-Cachan…

HUBERT

Oh! putain! (Il se rhabille précipitamment et continue la conversation à travers la porte.) Et sinon, ça va ?

NADÈGE

(off)

Ouais, pas mal.

HUBERT

Et à part ça ?

NADÈGE

(off)

Ça va…

HUBERT

Et qu'est-ce que tu racontes alors ?

NADÈGE

(off)

Ben, ça va, quoi. Et toi ?

HUBERT

Oh ! super bien, moi ! La forme, quoi !

NADÈGE

(off)

Dis, par hasard, tu voudrais pas ouvrir ? Ça serait mieux pour discuter…

HUBERT

Ben oui, tu penses… J'arrive. (Il finit de s'habiller, met deux chaussettes différentes et va ouvrir.) Nadège Rigaud !

(Nadège entre en scène.)

NADÈGE

On s'embrasse ?

HUBERT

Ben, on va faire comme ça ! (Ils se font la bise. Il fait la troisième bise dans le vide.) C'est quoi, ça ? C'est "Perdu de vue" ?

NADÈGE

Oh ! je te dérange ! Tu allais te coucher ?

HUBERT

Tu rigoles ? Il est juste onze heures, la nuit commence !

NADÈGE

Je suis désolée de débarquer à cette heure-là… Je voulais te demander un service… Voilà, je suis ici pour un stage, je n'habite plus à Paris, je suis à Montpellier maintenant, et je voulais me prendre un hôtel mais, comme une imbécile, j'ai pas prévu qu'au mois de juillet, tout est complet…

HUBERT

Et tu veux dormir ici ?

NADÈGE

Juste une nuit. Demain, je me débrouillerai.

HUBERT

Ben oui… Ben non… Non, y a pas de problème.

NADÈGE

C'est très gentil, ça me dépanne vraiment.

HUBERT

Mais comment tu m'as retrouvé ?

NADÈGE

J'ai appelé ta mère à Arcueil, c'est elle qui m'a donné tes coordonnées.

HUBERT

Pourquoi t'as pas appelé ?

NADÈGE

Ça fait une heure que j'essaye. Il marche pas ton téléphone…

HUBERT

Oui, y a une merde de réseau en ce moment.

NADÈGE

En premier, j'avais appelé Nathalie Marchand, qui était en troisième avec nous, avec qui je suis toujours en contact…

HUBERT

Je l'ai revue, elle habite dans le 15e aussi.

NADÈGE

Voilà, elle m'a dit qu'elle t'avait vu il y a trois jours. C'est elle qui m'a dit de t'appeler…

HUBERT

Ah ! ben tant mieux…

NADÈGE

En plus, elle m'a dit que t'étais célibataire et que t'avais pas d'enfants. Je me suis dis que ça dérangerai moins…

HUBERT

Ben oui, tu penses…

NADÈGE

Mais je suis gênée…

HUBERT

Faut pas. T'as bien fait. Assieds-toi… Nadège Rigaud… Ça fait combien de temps, nous ? dix ans ? quinze ans ?

(Nadège s'assoit sur le canapé.)

NADÈGE

Seize ans et quatre mois.

HUBERT

Tu tiens les comptes ! Ça te fait quel âge ?

NADÈGE

Trente ans, comme toi, non ? On était dans la même classe.

HUBERT

Non, moi trente-deux… J'avais redoublé deux fois. Mais c'était quelle classe où on était ensemble ?

NADÈGE

La quatrième et la troisième.

HUBERT

(étonné)

Ça nous rajeunit pas.

NADÈGE

Toi, t'as pas changé… T'es superbe !

HUBERT

Tu trouves ?

NADÈGE

Oh oui ! T'as même pas vieilli !

HUBERT

Depuis la troisième, j'ai choppé quelques cheveux blancs. Mais toi, ils étaient pas jaunes tes cheveux…

NADÈGE

Non, châtains. Ils ont viré au jaune tout seuls.

HUBERT

Oh ! c'est pas de bol !… Nadège Rigaud… Je me souviens, toi, t'étais plutôt bonne… euh… belle, à l'époque !

NADÈGE

Merci pour "à l'époque" ! Je le suis plus, maintenant ?

HUBERT

Ah ! si ! C'est pas ce que je veux dire ! Au contraire !

NADÈGE

Juste un détail : tu sais que t'as deux chaussettes différentes ?

HUBERT

Oui, je sais, mais j'ai plus une seule paire entière. C'est un truc de fou ça. Tu mets deux chaussettes dans la machine et t'en retrouves qu'une. A mon avis, y a des bonhommes qui viennent et ils piquent des chaussettes.

NADÈGE

T'es pas parano, toi !

HUBERT

Non, c'est pas des conneries ! C'est les mêmes qui volent les petites cuillères. En début de mois, t'as dix cuillères ; à la fin du mois, y en a plus que deux. Et qu'on me dise pas que je les jette avec les yaourts, c'est des conneries…

NADÈGE

Tu vis des trucs, toi… C'est fou !

HUBERT

(mystérieux)

Et encore, je te dis pas tout…

NADÈGE

Je t'ai pas dit mais c'est magnifique chez toi…

HUBERT

(un peu surpris)

Ah !… T'aimes bien ?

NADÈGE

C'est divin. T'as fait appel à un décorateur ?

HUBERT

Non, non, pour trois meubles j'ai pas eu besoin.

NADÈGE

T'as beaucoup de goût, alors. Ton canapé, il est superbe…

HUBERT

Ouais, il est pas fini de payer surtout !

NADÈGE

T'as rien à boire ?

HUBERT

Euh… si. Tu veux quoi ?

NADÈGE

Fais-moi un Sunrise.

HUBERT

Allez, c'est parti. (Il va dans la cuisine et revient illico.) C'est quoi un Sunrise ?

NADÈGE

Un doigt de Ricqlès, une dose de gin, du jus de mangue, du curaçao et de la glace.

HUBERT

C'est-à-dire que là, au niveau ingrédients, j'ai juste la glace. Et encore, faut que je gratte avec une fourchette dans le freezer.

NADÈGE

Bon, ben, un verre d'eau alors.

HUBERT

Un verre d'eau ? T'as le sens de la fête, toi ! Tu veux pas plutôt un Navarro, comme moi ?

NADÈGE

C'est quoi un Navarro ?

HUBERT

C'est un truc cubain à la mode avec des feuilles de menthe et du rhum…

NADÈGE

Ah oui ! A Montpellier, on appelle ça un Mojito.

HUBERT

Oui, aussi ! Y a deux noms. Alors, O.K. ?

NADÈGE

Oui.

(Hubert part dans la cuisine.)

HUBERT

(off)

Comment t'as atterri à Montpellier ?

NADÈGE

J'ai suivi mon mec qui était prof là-bas.

HUBERT

(off)

Ah !… T'es mariée ?

NADÈGE

Non, non, ça s'est fini au bout de six mois mais j'aimais bien la ville alors je suis restée. J'y suis depuis six ans.

HUBERT

(off)

Ah ! j'suis emmerdé ! Je croyais que j'avais du rhum… J'en ai plus… T'aimes bien le Cointrau ?

NADÈGE

Ah non ! Merci.

HUBERT

(off)

Sinon, j'ai du Grand Marnier, je m'en sers pour les crêpes et… je fais jamais de crêpes.

NADÈGE

Je crois que j'aime pas non plus… Garde-le pour les crêpes !

HUBERT

(off)

Attends, j'ai peut-être du vin en brique… Alors, comme ça, ton mec, il était prof ? Toi, l'école, ça t'a pas dégoûtée des profs ?

NADÈGE

Non. D'ailleurs, je suis prof moi aussi.

HUBERT

(off)

Non !!!

NADÈGE

Si. Prof de gym.

HUBERT

(off)

Non, je disais "non" parce qu'il est vide aussi le vin en brique… Ecoute, j'ai une petite prune de pays, on va tester…

NADÈGE

(désignant le bol sur la table)

Au cas où, il reste la Ricoré ! La nuit commence…

HUBERT

(revenant)

Oui, j'vais débarrasser… (Il débarrasse son petit déjeuner.)

NADÈGE

Et toi ? Tu dois avoir un bon boulot…

HUBERT

Moi, j'suis comptable, je fais de la comptabilité chez Bricorama…

NADÈGE

T'as toujours été fort en math. A l'école, déjà, tu m'épatais…

HUBERT

Ah oui ? Allez, tchin !

NADÈGE

Santé !

(Ils trinquent et sont surpris par la force de l'alcool.)