RECHERCHE FEMME DÉSESPÉRÉMENT

Vincent DURAND

 

Editions ART ET COMÉDIE

3 rue de Marivaux

75002 PARIS

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays

ISBN : 2-84422-497-0

© Editions théâtrales ART ET COMÉDIE 2006

NOTE SUR L'AUTEUR

Vincent Durand est né en 1968 en Isère. Membre d'une troupe de théâtre amateur, il se lance très tôt et avec bonheur dans l'écriture de comédies. Monsieur Claude, Fred, Filles au pair ou encore

Drôles de couples, vaudevilles dans la plus pure tradition, connaissent rapidement un très large succès dans toute la France et les pays francophones. Recherche femme désespérément est la septième pièce de l'auteur.

PERSONNAGES

RÉMI : la quarantaine. Le type même du séducteur invétéré.

LOUISA : la femme de ménage, la cinquantaine. A tendance à se mêler de tout.

SOPHIE : la petite amie de Rémi, la trentaine.

DENIS : le cousin de Rémi, la quarantaine. Timide, pour ne pas dire coincé.

NORBERT : huissier de justice, âge indifférent. Sérieux au possible.

MARC : le fiancé de Florence. Très jaloux et du genre "brute épaisse".

JACQUES : le banquier de Rémi, la cinquantaine. Très austère.

CARLA : escort girl très séduisante, vingt-cinq ans environ.

MARIE-EDITH : secrétaire, la quarantaine. Genre "vieille France".

FLORENCE : la trentaine. A des tendances nymphomanes poussées.

DÉCOR

Un salon faisant office d'antichambre.

L'ameublement est classique, avec un canapé au centre et un bar sur le côté.

L'entrée est située en arrière-plan, au centre.

Côté jardin, une porte-fenêtre conduit à une terrasse et un balcon, une porte à la bibliothèque, une autre à la cuisine et une troisième à la cave.

Côté cour, une baie donne sur le parc et la piscine, un escalier conduit aux chambres, une porte à la salle de bains, une autre à la chambre d'amis et une dernière à la penderie.

ACTE 1

 

ACTE 1 - SCÈNE 1

 

Au lever du rideau, on découvre Rémi, fort élégant, qui s'évertue à nouer sa cravate. Son portable sonne.

 

RÉMI

Allô! (…) Oui, c'est moi… (…) Ah! c'est toi, Philippe? (…) Je te l'ai dit : laisse-moi un petit délai… (…) Je vais trouver les fonds nécessaires, aucun souci ! C'est une question d'heures… (…) Oui, je dois voir mon banquier. C'est un vieil ami. Il ne peut rien me refuser, tu penses bien ! (…) Allô ! Allô !… Je t'entends plus trop… (…) Oui, mon portable passe mal ici, comme d'habitude. (…) Attends, je vais aller dehors et… (…) Comment? (…) Tu me rappelleras ? Comme tu veux… (…) A plus tard ! (Il range son portable, décroche le téléphone fixe, consulte son calepin et compose un numéro.) Allô ! (…) Jacques ?… Enfin, monsieur Saumon ? (…) Non, "madame"?… (…) Ah! ben dites donc! A la voix, on croirait vraiment que… (…) Mes hommages, madame. Pourrais-je parler à votre mari s'il vous plaît ? (…) De la part de ? Rémi Dupuis. (…) Oui, merci, j'attends. (Pour lui-même.) Qu'est-ce que je peux faire d'autre, triple buse?! (Après un temps.) Allô! Bonjour! Rémi Dupuis à l'appareil… (Insistant.) Rémi Dupuis… (…) Voilà, c'est ça… (Pour lui-même.) Encore plus idiot que sa femme! (Au téléphone.) Comment allez-vous, cher ami? (…) Parfait. (…) Oui, oui, moi aussi! Quand les affaires marchent, le moral suit, hein ! (…) Dites, vous ne seriez pas libre ce soir, par hasard, pour une partie de bridge à la maison ? (…)

Oui, je sais que votre femme et vous en raffolez… Parce que naturellement, nous l'invitons aussi… (…) Oui, Sophie y tient tout particulièrement. (… Quelque peu gêné.) Oui, oui, c'est ça, évidemment. C'est… c'est mon épouse comme vous dites… (…) Donc nous serions quatre. Pas de problème : Sophie sera de la partie si j'ose dire. Elle adore le bridge elle aussi ! (…) Un autre rendez-vous ?… Aïe… (…) Vous allez l'annuler? Je ne voudrais pas que… (…) Alors c'est entendu… (Avec emphase.) Sophie sera ravie, comblée… (…) Vers dix-huit heures… (…) Vous connaissez mon adresse, naturellement ? (…) Ah non ?… 8 rue des Eglantiers… (…) A ce soir donc ! Et présentez à nouveau mes hommages à votre charmante épouse! (…) Euh… non, je ne l'ai encore jamais vue, mais j'anticipe… et j'ai surtout hâte de faire sa connaissance ! (…) C'est cela, à plus tard ! (Il raccroche et se frotte les mains.) Eh bien, voilà ! Moi, je sens que la journée s'annonce très bien! (Il appelle en direction de la cuisine.) Louisa ! Louisa !

(Louisa apparaît. Elle porte un tablier de cuisine.)

LOUISA

(sèche)

Vous m'avez sonnée ?

RÉMI

Euh… oui. Louisa, il va falloir mettre les petits plats dans les grands !

LOUISA

Ouh là là ! Je crains le pire !

RÉMI

N'ayez aucune inquiétude ! Je voulais juste vous annoncer l'arrivée des Saumon ce soir.

LOUISA

(naturelle)

Mais je n'ai pas commandé de poisson, moi!

RÉMI

Louisa ! Je vous parle des Saumon : Jacques Saumon et son épouse.

LOUISA

Ah ?… Enchantée ! Remarquez, avec un nom pareil, même la plus maligne pouvait se tromper !

RÉMI

Je vous l'accorde… C'est un nom plutôt rare.

LOUISA

(naturelle)

Et plutôt ridicule aussi…

RÉMI

Oui, aussi… En tout cas, j'aimerais qu'on leur réserve le meilleur accueil possible !

LOUISA

Comptez sur moi ! Vous me connaissez !

RÉMI

C'est un peu ce qui me tracasse !

LOUISA

Allons, faut pas ! (Après un temps.) Dites, je ne voudrais pas être indiscrète…

RÉMI

(ironique)

Ce n'est pas votre genre !

LOUISA

Mais ce sont qui, au juste, ces Saumon ?

RÉMI

Ça ne vous regarde pas !

LOUISA

Vous savez bien que vous finissez toujours par tout me raconter, alors…

RÉMI

(de guerre lasse)

Vous avez raison.

LOUISA

Eh oui ! Comme d'habitude !

RÉMI

Jacques Saumon est mon banquier.

LOUISA

Le pauvre !

RÉMI

Je vous en prie ! Bon, c'est vrai qu'en ce moment mes affaires vont plutôt mal, j'en conviens.

LOUISA

Et je parie que vous comptez sur lui pour vous sortir de là !

RÉMI

Oui… S'il m'accorde le prêt que je souhaite, je pourrai enfin sortir la tête hors de l'eau et remettre mon compte à flot…

LOUISA

Ah… Et au passage, vous pourrez réapprovisionner le mien… C'est pas que je veuille insister lourdement, mais j'aimerais bien toucher ma paie du mois, moi ! Et aussi celle du mois dernier par la même occasion.

RÉMI

Ecoutez, Louisa, je ne demande pas mieux… (Assez peu convaincu et convaincant.) Je vous l'ai dit : je traverse une mauvaise passe, sans plus.

LOUISA

Qui semble durer !

RÉMI

L'ennui, c'est que mes créanciers ne lâchent pas prise… Certains m'ont même dit qu'ils allaient m'envoyer l'huissier.

LOUISA

Ils n'oseront pas.

RÉMI

Détrompez-vous ! Mais je garde bon espoir : j'ai comme le pressentiment que tout va basculer aujourd'hui !

LOUISA

Ah ça ! Reste à savoir dans quel sens !

RÉMI

Je suis persuadé que Saumon est mon sauveur.

LOUISA

Et c'est donc bien pour ça que vous l'avez invité ce soir.

RÉMI

Naturellement. Rien de tel qu'un verre et une partie de bridge pour se le mettre dans la poche ! Alors, à nous de jouer ! Et de jouer fin !

LOUISA

La finesse, ça me connaît !… Dites, j'y pense : ils ne sont pas trop pique-assiette, vos invités ?

RÉMI

C'est tout le contraire. Pourquoi ?

LOUISA

Non, je me disais, ce serait amusant des Saumon qui s'incrustent assez !… Saumon, crustacé… Pas mal, non ?

RÉMI

Hum…

LOUISA

Décidément, mon humour ne sera jamais apprécié à sa juste valeur !

(Louisa regagne la cuisine. Rémi va se servir un verre au bar.)

ACTE 1 - SCÈNE 2

 

Une jeune femme descend les escaliers, bagages à la main.

 

SOPHIE

Rémi, je voulais te dire…

RÉMI

(sans se retourner)

Oui, oui, je t'écoute…

SOPHIE

Je pars.

RÉMI

(ailleurs)

Très bien.

SOPHIE

Je pars, tu comprends ?

RÉMI

D'accord ! Tu pourras ramener un bouquet de fleurs à ton retour ? C'est pour décorer un peu la salle à manger, pour ce soir… Ça fera plus gai.

SOPHIE

Tu n'as toujours pas compris : je pars DÉFINITIVEMENT.

RÉMI

Parfait ! (Se retournant enfin.) Comment ?

SOPHIE

Je te laisse !

RÉMI

Quoi ?

SOPHIE

Je te quitte, voilà !

RÉMI

Mais qu'est-ce que tu racontes ?

SOPHIE

Que c'est fini entre nous.

RÉMI

Fini ?

SOPHIE

Oui, fini, cassé, rompu, brisé.

RÉMI

Mais pourquoi ?

SOPHIE

Ça ne servirait à rien de chercher des explications inutiles.

RÉMI

Il y a quelqu'un d'autre, c'est ça ?

SOPHIE

(haussant les épaules)

Tu sais bien que non.

RÉMI

(plutôt abasourdi)

J'avoue qu'à cet instant, je ne sais plus grand-chose.

SOPHIE

Ecoute, j'y ai pensé toute la matinée et j'ai enfin compris que j'avais besoin de construire quelque chose de solide et j'ai peur que ce ne soit pas possible avec toi. C'est tout.

RÉMI

C'est tout ?

SOPHIE

C'est assez.

RÉMI

Mais tu as bien réfléchi ?

SOPHIE

Trop peut-être… Je pense que c'est mieux pour nous deux.

RÉMI

Pour toi peut-être, mais pour moi ?

SOPHIE

Pour toi aussi.

RÉMI

(tragédien)

Mais qu'est-ce que je vais devenir sans toi ?

SOPHIE

Oh ! je ne me fais pas trop de soucis pour toi !

RÉMI

Eh bien, tu devrais ! Tu devrais !

SOPHIE

Avant moi, il y en a eu d'autres, et je sais très bien qu'après moi, il y en aura d'autres !

RÉMI

(naturel)

Sans doute, mais…

SOPHIE

Tu vois ! Tu le reconnais toi-même !

RÉMI

(cherchant à se rattraper)

Non, je…

SOPHIE

Je suis sûre que tu pourras facilement me remplacer.

RÉMI

Bien sûr, mais…

SOPHIE

Charmant !

RÉMI

(maladroit)

Non, je voulais dire… enfin… pas si facilement que ça !

SOPHIE

Tiens donc !

RÉMI

Et pas du jour au lendemain !

SOPHIE

Quelle délicatesse !

RÉMI

Attends un peu… Donnons-nous du temps !

SOPHIE

Inutile.

RÉMI

Reste au moins jusqu'à demain matin !

SOPHIE

Pourquoi demain matin ?

RÉMI

Euh… pour rien… Ça m'aurait arrangé !

SOPHIE

Qu'est-ce que tu veux dire ?

RÉMI

(se reprenant)

Que ça allait s'arranger, voilà. Que ça allait s'arranger… Et puis, ç'aurait été l'occasion de mettre la robe de soirée que je t'avais offerte.

SOPHIE

La noire ?

RÉMI

(maladroit)

Je ne t'en ai offert qu'une, il me semble.

SOPHIE

Je confirme… Mais je te rassure : je suis sûre qu'elle ira à d'autres !

RÉMI

Ben c'est pas évident : toutes les femmes n'ont pas ta taille !

SOPHIE

Hum… Mais inutile d'insister. Ma décision est prise !

RÉMI

Mais enfin, tu ne peux pas partir comme ça !

SOPHIE

Si.

RÉMI

(peu convaincant)

Tu sais que si tu pars, ce n'est pas la peine de revenir !

SOPHIE

Oh ! mais n'y compte pas trop !

RÉMI

Mais ma porte te reste ouverte, hein ?

SOPHIE

C'est sympa.

RÉMI

(plein d'espoir)

Tu vas donc revenir ?

SOPHIE

Tu peux toujours rêver !

(Sophie quitte l'appartement.)

RÉMI

(une fois Sophie partie)

C'est ça ! Bon vent !… Toutes les mêmes !

ACTE 1 - SCÈNE 3

 

Rémi avale son verre, s'en sert un autre et s'installe sur le canapé. Retour de Louisa qui, dans un premier temps, n'a pas vu Rémi. Elle entonne la chanson "Reviens".

 

RÉMI

Dites, vous n'auriez pas un autre disque en réserve ?

LOUISA

Oh là là ! Ça n'a pas l'air d'aller !

RÉMI

Ah ! si, si… L'extase !

LOUISA

Je ne voudrais pas une nouvelle fois me mêler de ce qui ne me regarde pas.

RÉMI

Oui, ce serait mieux.

LOUISA

Même si ça me regarde un peu quand même. En tout cas, ça m'intéresse.

RÉMI

Je n'en doutais pas une seconde.

LOUISA

(directe)

Alors comme ça, Sophie est partie ?… D'un côté, ça m'arrange plutôt.

RÉMI

Tiens donc !

LOUISA

Elle était charmante, je vous l'accorde, mais bordélique, avouez-le ! (Après un temps.) Entre nous, vous teniez vraiment à cette fille ?

RÉMI

(faussement outré)

Dites donc !

LOUISA

Vous la connaissiez depuis deux semaines à peine !

RÉMI

(consultant sa montre)

Ah ?… Tant que ça ? Mais la valeur n'attend pas le nombre des années !

LOUISA

Ni même des mois ! (Après un temps.) Allons, ce n'est pas si grave.

RÉMI

On voit que ce n'est pas vous qui vous êtes fait larguer !

LOUISA

(soupirant)

Non, ça ne m'est jamais arrivé, hélas! Mais ce n'est pas la fin du monde tout de même !

RÉMI

Du monde, je ne sais pas, mais de mon monde ! Figurez-vous que c'est la première fois qu'une femme me quitte ! Si, si ! D'habitude, c'est moi qui décide de rompre !

LOUISA

Il faut un début à tout !

RÉMI

(cherchant la compassion)

C'est plutôt la fin pour moi !

LOUISA

Et puis, comme on dit : une de perdue, dix de retrouvées !

RÉMI

Oh ! une seule me conviendrait.

LOUISA

Vraiment ? Vous deviendriez moins gourmand ?

RÉMI

Pour ce soir en tout cas…

LOUISA

Je me disais aussi !

RÉMI

(qui a retrouvé son aplomb)

Je vous rappelle que j'ai invité les Saumon ce soir.

LOUISA

Oh! mais je m'en souviens! Un nom pareil, pour l'oublier, faut être fortiche. Mais je ne vois pas en quoi le départ de Sophie remet en cause leur venue.

RÉMI

Oh! c'est tout simple : je leur ai dit que nous les invitions.

LOUISA

Nous ?

RÉMI

Oui, nous.

LOUISA

(ne comprenant pas)

Vous voulez dire vous et moi ?

RÉMI

Mais non, pas vous ! Faut pas pousser !

LOUISA

Ah bon ! Je préfère ! Moi, je veux bien me mêler de vos histoires, mais dans une certaine limite ! Faut pas exagérer !

RÉMI

En parlant de nous, je voulais dire ma femme et moi…

LOUISA

Ah oui !

RÉMI

Sauf que je ne suis pas marié.

LOUISA

Ah non ?… Ben oui, c'est vrai ! Suis-je bête !… Mais pourquoi avez-vous dit aux Saumon que vous étiez marié alors que vous ne l'étiez pas ?

RÉMI

C'est eux qui m'ont poussé à le faire.

LOUISA

Non ?!

RÉMI

Si ! Quand je leur ai dit qu'on les attendait, Sophie et moi, Jacques Saumon m'a demandé si, naturellement, Sophie était ma femme… Moi, j'ai pas osé le contrarier… Vous comprenez, ça faisait mieux.

LOUISA

Ah !

RÉMI

Oui, ça nous mettait sur un pied d'égalité, Saumon et moi.

LOUISA

(réfléchissant)

Vu sous cet angle, ça peut se comprendre.

RÉMI

En plus, à ce que je crois savoir, Jacques Saumon est très "vieille France" et très attaché à certaines valeurs comme le mariage.

LOUISA

Ah ! (Songeuse.) Quand j'y repense, moi aussi j'aurais dû me marier !

RÉMI

Rien ne vous en a empêchée.

LOUISA

Moi, j'étais d'accord : la date, le lieu étaient trouvés… Bon, il ne manquait plus que le mari.

RÉMI

C'est vrai que c'est gênant… Enfin, tout ça ne résout pas notre problème.

LOUISA

Le vôtre surtout…

RÉMI

Un peu le vôtre aussi : pensez à vos deux mois de salaire !

LOUISA

Et vous ne vous êtes pas douté qu'en disant à Saumon que vous l'attendiez pour ce soir, vous et votre femme… enfin, votre femme virtuelle… ça allait clocher quand il arriverait ici ?

RÉMI

Non, parce que c'est là que Sophie serait intervenue.

LOUISA

J'y suis : vous l'auriez fait passer pour votre femme !

RÉMI

Voilà ! Vous voyez que vous comprenez vite quand vous voulez !

LOUISA

(mettant son index contre la tempe)

Oh ! mais y'en a là-dedans ! Faut pas croire !

RÉMI

Je ne crois que ce que je vois, et comme je ne suis pas radiologue…

LOUISA

Hum… Mais y'avait quand même un risque dans votre plan : Sophie aurait vraiment accepté d'être votre femme pour un soir ?

RÉMI

Je pense que oui… Mais maintenant, il ne faut plus y compter !

LOUISA

Non, vu qu'elle vous a laissé tomber…

RÉMI

Merci de le rappeler.

LOUISA

… comme une vieille chaussette.

RÉMI

N'en rajoutez pas non plus !

LOUISA

Je comprends mieux maintenant pourquoi son départ vous met dans cet état !

RÉMI

Vous savez, je croyais qu'il y avait vraiment quelque chose de profond entre elle et moi.

LOUISA

Vraiment ?

RÉMI

Oui, enfin, ça aurait demandé à être creusé…

LOUISA

Tout ça n'est pas si grave, vous n'avez qu'à lui téléphoner.

RÉMI

A Sophie ?

LOUISA

Non, on s'en fiche de Sophie désormais.

RÉMI

Moi pas !

LOUISA

C'est à votre Saumon qu'il faut téléphoner !

RÉMI

Pour lui dire que je me suis trompé? Qu'en y réfléchissant bien, je viens de m'apercevoir que je suis célibataire ?

LOUISA

Non, vous n'avez qu'à lui raconter que vous n'êtes plus disponible ce soir.

RÉMI

Impossible, surtout qu'il a annulé un autre rendez-vous pour venir ici !

LOUISA

Vous pourriez lui dire que vous vous êtes mal compris… Je ne sais pas moi… qu'il y avait de la friture sur la ligne !

RÉMI

De la friture avec Saumon ! Décidément, vous flirtez avec le bon goût aujourd'hui !

LOUISA

On flirte avec qui on peut, n'est-ce pas ?

RÉMI

Non, il ne me reste plus qu'à trouver une femme…

LOUISA

Ça, ça ne manque pas !

RÉMI

… d'ici à ce soir !

LOUISA

C'est vrai que ça complique un peu les recherches.

RÉMI

Quand j'y repense, Sophie aurait vraiment bien pu faire l'affaire…

LOUISA

C'est vrai qu'elle ne manquait pas d'atouts.

RÉMI

Elle avait surtout un avantage énorme.

LOUISA

Ah! (Ajoutant les gestes à la parole.) C'est vrai qu'elle avait ce qu'il fallait où il fallait.

RÉMI

Elle savait jouer au bridge !

LOUISA

Et c'est une qualité ?

RÉMI

Essentielle ! Essentielle pour charmer les Saumon !

LOUISA

Je connaissais les charmeurs de serpents, pas de saumons.

RÉMI

(à demi abattu)

Non, tout est perdu !

LOUISA

Pas si vite ! Je pensais à quelque chose…

RÉMI

(bas)

Comme quoi tout arrive.

LOUISA

Ce qu'on cherche finalement c'est une remplaçante pour Sophie, c'est ça ?

RÉMI

Ouais, autant dire une perle rare.

LOUISA

C'est ça, une perle rare… (Après un temps.) Je ne pourrais pas, moi, par hasard ?

RÉMI

Vous ?

LOUISA

Non, vous avez raison, faut pas exagérer ! Quoique… Non ? Vraiment ? Bon, je n'insiste pas… C'est vraiment dommage que je ne sache pas jouer pas au bridge, moi !

RÉMI

Que voulez-vous? On ne peut pas avoir toutes les qualités !

LOUISA

Puisque je ne peux pas faire l'affaire, va falloir chercher ailleurs…

RÉMI

C'est l'évidence.

LOUISA

Vous n'avez qu'à consulter votre carnet d'adresses.

RÉMI

Ouais, mais j'ai peur qu'il se soit rempli sans que je le mette à jour !

LOUISA

On dit que les marins ont une femme dans chaque port…

RÉMI

C'est pour ça que beaucoup restent à quai !

LOUISA

Eh bien, vous, je suis sûre que vous en avez une sur chaque page !

RÉMI

(reprenant courage)

Vous avez raison ! Il faut que je reprenne les choses en mains !

(Rémi sort son carnet d'adresses. Il prend le téléphone et s'apprête à composer des numéros. Louisa reste d'abord dans le salon, mais Rémi finit par lui faire comprendre qu'elle est visiblement de trop. Louisa finit regagner la cuisine, non sans traîner les pieds.)

RÉMI

Allô ! Chloé ? (…) Oui, ici Rémi… (…) Allô ! Allô !… Idiote! (Il raccroche et compose un autre numéro.) Allô! Carole? (…) Oui, ici Rémi… (…) Rémi Dupuis… (…) Non, pas le notaire… (…) Je… (…) Bon, je n'insiste pas… (…) Ingrate ! (Il raccroche et compose un autre numéro.) Allô ! Elisa ? (…) Non ? (…) Oh ! pardon monsieur… Pourrais-je parler à Elisa s'il vous plaît ? (…) De la part de qui ? Non mais dites donc ! Ça vous regarde ? (…) Oui… (…) Est-ce que je vous demande qui vous êtes, vous ? (…) Son mari ? Ah… Eh bien, au revoir monsieur ! (Il raccroche.) Bon, voyons voir qui il nous reste en magasin…

(Retour de Louisa.)

LOUISA

Alors, la pêche a été bonne ?

RÉMI

Pas terrible… Mais je ne désespère pas.

LOUISA

Vous avez raison : tant qu'il y a des femmes, il y a de l'espoir !… Mais j'y pense : vous avez songé à Suzanne ?

RÉMI

Sans façon ! (Ajoutant le geste à la parole.) Elle, c'est tout le contraire de l'espoir : elle n'est jamais allée en s'amenuisant !

LOUISA

Et Clothilde ?

RÉMI

Elle ? Non mais vous m'avez bien regardé ?

LOUISA

Pas plus que d'habitude…

RÉMI

La pêche au thon, très peu pour moi !

LOUISA

C'est d'un fin !

RÉMI

Mais réaliste !

LOUISA

Au fond, c'est tellement vrai… Et Sandy ?

RÉMI

Désolé, mais la morue non plus ne m'intéresse pas !

LOUISA

Quelle délicatesse !

RÉMI

C'est la vérité aussi, non ?

LOUISA

Je ne nie pas, je ne nie pas… Et puis, c'est vrai que le thon ou la morue, ça ne se marie pas bien avec le saumon !

RÉMI

Hum…

LOUISA

Pardon, ça m'a encore échappé !

RÉMI

Je vois ça.

LOUISA

Finalement, ça s'annonce plus difficile que prévu !

RÉMI

Ouais.

LOUISA

Faut dire que vous faites un peu la fine bouche, non ?

RÉMI

J'ai toujours aimé la qualité.

LOUISA

La quantité aussi, non ?

RÉMI

(amusé)

C'est pas faux, c'est pas faux…

LOUISA

Toujours est-il qu'on n'est pas sortis de notre pétrin.

RÉMI

Non, mais j'ai peut-être une idée.

LOUISA

Ah ?… Et je pourrais en savoir plus ?

RÉMI

Non.

LOUISA

Vraiment ?

RÉMI

Oui.

LOUISA

Bon, je n'insiste pas, alors ?

RÉMI

Non, inutile ! (Louisa tarde à quitter le salon. Elle finit par gagner la cuisine, sous le regard insistant de Rémi. Il fouille dans un tiroir.) Bon, je suis sûr que je vais retrouver cette carte quelque part… Voyons… Toilettage canin : ça peut attendre, surtout que je n'ai pas de chien… Ah! la voilà! (Lisant.) En Bonne Compagnie, agence d'escort girls pour vous accompagner à des soirées… Puisqu'il faut en arriver là… Quand même, si un jour on m'avait dit que je devrais louer les services d'une fille ! (Il compose un numéro.) Allô! Agence En Bonne Compagnie? (…) Oui… (…) J'appelle pour avoir… comment dire… une jeune femme. (…) Voilà, une jeune femme. Parce que vieille, c'est pas ce qu'il y a de mieux… (…) Enfin, une fille bien, quoi… (…) Pour la soirée… (…) Oui, plutôt jolie… (…) Parce que vous avez des moches ? (…) Et plutôt classe aussi… (…) Type intello ? Oh ! ce n'est pas obligatoire, mais ça serait pas mal… (…) Vous devriez pouvoir trouver ça en stock ? Parfait !… Ah ! j'oubliais : si elle savait jouer au bridge, ce serait merveilleux ! (…) Ça, c'est en option ? Bon… (…) Les tarifs ? (…) Ouh là là ! (…) Oui, bien sûr, ce sont les prix, je ne nie pas… (…) Et toute soirée commencée est due? (Pour lui-même.) Bon, de toute façon, je n'ai pas trop le choix… (Au téléphone.) L'adresse : M. Rémi Dupuis, 8 rue des Eglantiers. (…) Vers dix-sept heures… (…) Voilà… (Il raccroche.) J'espère que j'en aurai pour mon argent, parce que bonjour les prix ! Enfin, on verra bien ! Maintenant, on ne peut plus reculer ! Et surtout, pas un mot à Louisa : je tiens à mon amourpropre, moi !

(Rémi grimpe les escaliers.)

ACTE 1 - SCÈNE 4

 

Retour de Louisa, qui prend une revue et commence à la feuilleter.

 

LOUISA

Comment maigrir de six kilos en deux semaines ? Ouh là là ! C'est pas pour moi, ça ! Deux semaines ! Et pourquoi pas deux jours ? Pourquoi se presser quand on a tout le temps pour soi ? (Le téléphone sonne. Elle décroche.) Allô ! (…) Oui, c'est bien ça. (…) Non, il n'est pas là. (…) Oh ! il ne doit pas être bien loin… (…) Sa femme? Non, je suis la majordome… enfin, la femme de ménage quoi… Sa femme, ça risque pas, il est célibataire ! (…) Oui, oui, toujours… Et aujourd'hui plus que jamais si vous voulez mon avis… (…) Oui, entre nous, figurez-vous que sa petite amie vient de le quitter il y peu de temps… Ça le désespère d'ailleurs… (…) Oh ! mais il va vite s'en remettre ! Faut pas s'en faire pour lui ! (…) Et vous, vous êtes qui au juste ? (…) Florence Lubac… Une vieille amie… (…) Enfin, pas trop vieille j'espère! (…) Lui rendre visite ? (…) Aujourd'hui ? C'est que… (Après réflexion.) Dites, vous jouez au bridge? (…) Oui, pas trop mal? (…) Non, non, comme ça… Alors pas de problème ! J'oserai même dire que vous tombez à pic! (…) Si vous voulez mon avis, prévoyez la soirée. (…) Il sera ravi ! (…) Vous aussi? Alors tant mieux! (…) L'adresse? Vous ne la connaissez pas? (…) Ah… 8 rue des Eglantiers… (…) C'est ça, à plus tard! On compte sur vous, hein ? (Elle raccroche.) Eh bien, si ça c'était pas la voix d'une amoureuse, je n'y connais rien… (Elle se frotte les mains.) Finalement, tout va s'arranger mieux que prévu, et grâce à qui ? A bibi, comme d'habitude! (Rémi revient.) Ah! vous tombez une minute trop tard ! On a cherché à vous contacter.

RÉMI

Qui ça, "on" ?

LOUISA

Une femme. Comme quoi les affaires reprennent, hein ?

RÉMI

Je pourrais savoir qui c'était, si ce n'est pas trop vous demander ?

LOUISA

Vous voilà bien curieux tout à coup !

RÉMI

Allez !

LOUISA

Je vous le donne en mille : une dénommée Florence Lubac.

RÉMI

(éberlué)

Non ?!

LOUISA

Dites donc ! Ce doit être quelqu'un d'inoubliable pour vous faire un effet pareil !

RÉMI

C'est une folle, oui ! Une vraie cinglée !

LOUISA

Tant que ça ?

RÉMI

Une hystérique qui saute sur tout homme qui bouge !

LOUISA

A ce point ?

RÉMI

Une nymphomane puissance soixante… ou plutôt soixante-neuf…

LOUISA

Ah ! ben ça !… Et vous la connaissez bien ?

RÉMI

Oh ! à peine, mais suffisamment pour elle !… Je l'ai rencontrée par hasard à un cocktail il y a un mois. Une heure après, elle voulait dormir chez moi !

LOUISA

(soupirant)

Ah ! les cocktails ont vraiment du bon ! Dommage que je n'y sois jamais conviée !