LE MONDE À L'ENVERS

Claude BROUSSOULOUX

 

Editions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 2-84422-485-7 © Editions théâtrales ART ET COMEDIE 2005

 

Cet ouvrage est réalisé avec le soutien de la SACD Illustration Michael Vicente

NOTE SUR L'AUTEUR

Claude Broussouloux, médecin et écrivain, est un auteur éclectique. Il a publié des récits, des essais, des romans policiers, des ouvrages scientifiques éd. Gallimard, Robert Laffont, Belles Lettres, Masson… et du théâtre éd. Galilée, Avant-Scène, Art & Comédie… Ses pièces ont toutes été créées en France, et certaines également à l'étranger Autriche, ex-Yougoslavie, Suisse, Luxembourg, Maroc, Liban… Plusieurs d'entre elles ont été diffusées sur FranceCulture et la Radio-Suisse-Romande. SOMMAIRE

 

Page I HÔTEL QUATRE ÉTOILES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9

 

II

L'HABIT DU MOINE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19 III LE DERNIER CHÔMEUR . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25

 

IV

LA MAUVAISE SANTÉ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31 V LA DERNIÈRE LETTRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37

 

VI

LE CONCOURS . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43 VII AU THÉÂTRE, UN SOIR . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51 VIII ARRÊT SUR IMAGE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57

 

IX

TEMPS LIBRES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 63 X ATTENTION À LA MARCHE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69

 

XI

LE RETOUR DU REFOULÉ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73 XII LE MUSÉE DE L'HOMME . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75 I HÔTEL QUATRE ÉTOILES PERSONNAGES Un gardien de prison Un détenu

LIEU

 

Une chambre d'un hôtel de luxe

 

EPOQUE Contemporaine (Un gardien de prison. Il conduit un prisonnier, menottes aux poignets, dans une chambre d'hôtel.)

 

LE GARDIEN

(ôtant les menottes au prisonnier)

Voilà, c'est ici !

LE PRISONNIER

(stupéfait)

Mais, ce n'est pas une cellule, c'est une chambre d'hôtel !

LE GARDIEN

(laconique)

Exact. Une chambre d'hôtel. Un hôtel quatre étoiles.

LE PRISONNIER

(de plus en plus étonné)

Un hôtel de luxe ? (Regardant autour de lui avec émerveillement.) C'est pourtant vrai ! Une télévision, une chaîne stéréo, un bar… (S'asseyant sur le bord du lit.) … un lit confortable… un bureau… avec un téléphone… (Il décroche l'appareil.) Incroyable ! Il y a même la tonalité… (Au gardien.) Mais je n'ai sans doute pas le droit de m'en servir ?

LE GARDIEN

Il est à votre disposition.

LE PRISONNIER

Pour appeler un gardien ?

LE GARDIEN

Pour appeler qui bon vous semble. La réception de l'hôtel ou quelqu'un à l'extérieur.

LE PRISONNIER

Attendez, c'est une blague, une mauvaise plaisanterie, une courte visite de rêve avant de me conduire dans ma cellule. Une torture psychologique pour que le contraste soit encore plus saisissant entre la vie d'un homme libre et celle d'un détenu, une façon de casser le moral du plus récalcitrant.

LE GARDIEN

Absolument pas ! La chambre de cet hôtel confortable est le lieu où vous allez purger la totalité de votre peine ! (Tendant un papier.) Lisez vous-même, c'est écrit sur le mandat d'amener.

LE PRISONNIER

(après lecture)

Toute ma peine ? Mes dix ans pour tentative d'homicide dans cette chambre ?

LE GARDIEN

Sans aucun doute.

LE PRISONNIER

(sceptique, montrant la fenêtre)

Avec une fenêtre sans barreaux ?

LE GARDIEN

Les barreaux ne sont pas nécessaires.

LE PRISONNIER

J'ai compris : il y a des caméras de surveillance, des systèmes d'alarmes qui se déclenchent si je tente de franchir la barre d'appui.

LE GARDIEN

Rien de tout cela.

LE PRISONNIER

Alors l'hôtel est entouré d'un fossé infranchissable ou d'un sol hérissé de pics.

LE GARDIEN

Pas le moins du monde. L'hôtel est entouré d'un petit parc très agréable avec des arbres pour se mettre à l'ombre et des bancs pour se reposer. Il y a même une variété de fleurs comme on en voit peu dans nos contrées. Le tout agrémenté de fontaines et de jets d'eau !

LE PRISONNIER

Alors c'est au niveau de la clôture de ce petit paradis que se trouvent les caméras et les alarmes.

LE GARDIEN

Aucunement. Un petit muret d'à peine un mètre sans barbelés et la grille du parc n'est jamais fermée à clé, même la nuit.

LE PRISONNIER

Je vous en prie, cessez de vous moquer de moi. Je veux bien purger ma peine, payer ma dette envers la société pour la faute que j'ai commise. J'ai accepté les dix ans de prison sans protester, mais votre petit jeu pervers m'est insupportable… Finissons-en, conduisez-moi dans ma cellule !

LE GARDIEN

Il n'y a pas de jeu pervers, de torture psychologique ou de truc de ce genre. Il s'agit bien d'un hôtel de luxe et c'est dans cette chambre que vous allez passer vos dix ans de détention.

LE PRISONNIER

(toujours dubitatif)

Moi, là, nourri, logé, comme un coq en pâte ?

LE GARDIEN

Exactement.

LE PRISONNIER

Vraiment, je n'arrive pas à y croire.

LE GARDIEN

(soudain pédagogique)

Avant votre arrestation, vous habitiez où ?

LE PRISONNIER

Dans une H.L.M. de banlieue, une cité sensible comme l'on dit pudiquement, là où l'on brûle des voitures toutes les semaines, où la drogue et les armes circulent presque librement et où les flics ne viennent pas montrer même le bout de leur nez de peur de s'y faire taper dessus.

LE GARDIEN

Vous y viviez depuis longtemps ?

LE PRISONNIER

Depuis toujours. J'y suis né.

LE GARDIEN

C'est donc dans cet environnement pourri que vous avez grandi, que vous êtes devenu le délinquant que j'ai en face de moi ?

LE PRISONNIER

Attention ! Je ne rejette pas ma faute sur la société. Je dis seulement que je n'ai connu que ça et que même dans mes rêves les plus fous je n'ai jamais osé espérer coucher un jour dans une chambre pareille.

LE GARDIEN

Eh bien, nous y voilà !

LE PRISONNIER

Nous voilà où ?

LE GARDIEN

A l'explication de votre placement dans cet hôtel de luxe sans barreaux aux fenêtres, sans mirador ni caméras de surveillance ou autres alarmes.

LE PRISONNIER

Je ne comprends toujours pas.

LE GARDIEN

C'est pourtant simple. Si vous vous échappiez d'ici, où iriez-vous ?

LE PRISONNIER

(hésitant)

Je ne sais pas…

LE GARDIEN

Parlez sans crainte, cela restera entre nous.

LE PRISONNIER

Sans doute chez des copains, dans ma cité, des mecs qui n'aiment pas les flics et qui me planqueront dans une cave aménagée.

LE GARDIEN

Sincèrement, vous feriez le choix de quitter cette chambre pour croupir dans une cave, sans moyen de subsistance ?

LE PRISONNIER

(après un temps de réflexion)

Non, c'est vrai !

LE GARDIEN

Voilà pourquoi nous avons remplacé les prisons par des hôtels quatre étoiles. Ça ne coûte pas plus cher que de construire des miradors, d'installer des systèmes de détection électroniques, d'embaucher des escouades de gardiens…

LE PRISONNIER

Vous avez raison, c'est ingénieux… Mais, dites-moi, une fois la peine purgée, ça doit être difficile de se réadapter à une vie ordinaire dans sa cité d'origine ?

LE GARDIEN

Et c'est là le hic ! Lorsque arrive le jour de la libération, la plupart des prisonniers ne veulent pas partir. Certains s'ingénient même à commettre un nouveau forfait pour voir leur peine prolongée.

LE PRISONNIER

Cela paraît incroyable !

LE GARDIEN

C'est pourtant ce qui se passe. Pire, on nous a même demandé de cacher ce type d'incarcération à la presse pour éviter de faire des émules.