L'infortuné Mr Victor

Jo. BARON

Editions ART ET COMEDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 2-84422-254-4 © Editions théâtrales ART ET COMEDIE 2002

NOTE SUR L'AUTEUR

Jo. Baron, né en 1954 à la Chaussaire Maine et Loire en est à sa quatrième pièce. "Bonjour Clara" en 1996. "Coucou me revoilou !!!" en 1998 qui ont déjà été jouées plusieurs centaines de fois. "La pépée" créée en 2001 a remporté un vif succès dans nos campagnes et en 2002, avec "L'infortuné Mr Victor" vous allez pouvoir tester le dicton "l'argent ne fait pas le bonheur". Patronier modéliste de profession, il traitera dans sa cinquième pièce, "Ah… cette sacrée Odile", du métier de la confection. Ceci, toujours sous le registre de la comédie. Si vous voulez en savoir plus, allez sur son site : http://www.theatrecomedies.fr.st

PERSONNAGES

VICTOR

Français très très moyen ; Heureux gagnant du gros lot du loto (plus de soixante-quinze millions de francs avec trois de ses collègues de travail) Mais il a perdu le ticket, ce qui va le mettre dans des situations très embarrassantes.

 

MIMI

Son épouse qui ne perd pas de temps pour dépenser le magot

 

OPHÉLIE

La fille (très complice avec sa mère) , elle a tendance à parler verlan.

 

SUZY

Relation de Victor. Celle-ci profite de la situation pour soutirer de l'argent à ce dernier.

 

MARIE-THÉRÈSE La mère de Mimi, très bavarde. Allergique aux armes, elle a le don pour apporter la poisse.

 

MARCEL

Curé de campagne très rétro. Il porte encore la soutane. Il essaie néanmoins de donner quelques leçons de morale à son frère Victor.

 

SCHWANZ

Gangster d'apparence nerveux mais finalement très sentimental. Ayant appris que Victor a gagné le gros lot de la St Valentin, il décide de le faire chanter.

 

Le flic

Ce faux gendarme est en fait, un dangereux gangster, intéressé par le gain de Victor.

 

DEUX FIGURANTS

Deux gendarmes qui viennent chercher le faux gendarme. (quelques répliques)

DÉCOR

Un salon très classique. Au fond, une porte d'entrée donnant sur un hall, à droite une porte donnant sur la cuisine et à gauche, une porte donnant sur la salle d'eau. La fenêtre ne sera que supposée. Les acteurs regarderont par une fenêtre virtuelle, face au public, à droite ou à gauche de la scène.

Acte 1

 

Acte 1 - Scène 1

 

VICTOR, MIMI, OPHÉLIE

 

Victor a perdu le billet. Il le cherche partout. Quand le rideau s'ouvre, on le voit, nerveux à la limite de la violence. Il fouille dans les commodes. Le salon ressemble à un vrai champ de bataille.

 

VICTOR

Mais c'est pas vrai ça ! Où est-ce que j'ai bien pu le fourrer ce putain d'ticket, y'a qu'à moi qu'ça peut arriver une énormité pareille… paumer un billet gagnant de soixante quinze millions huit cent soixante-quinze mille sept cents et des broutilles ! Mais c'est pas vrai, c'est pas vrai et merde merde et merde !

(Il va même jusqu'à regarder sous le tapis quand soudain, il ouvre une armoire trop pleine et tout dégringole ; Mimi et Ophélie entrent et aperçoivent Victor à quatre pattes, il se penche pour ramasser.)

MIMI

Et bien alors, mon chéri ! (En ouvrant, la porte frappe le postérieur de Victor qui s'affale) Mais qu'est-ce que c'est que ce chantier et qu'est-ce que tu fiches par terre ?

VICTOR

Ah… vous voilà déjà, vous en avez mis un temps ! (Il se relève, surpris de la tenue de sa femme et de sa fille) Qu'est-ce que c'est que cet accoutrement ?

OPHÉLIE

Comment ça cet accoutrement ?

VICTOR

Vous n'allez pas me dire que vous avez mis trois heures pour acheter des vêtements aussi ridicules, c'est pas possible, vous avez dû racler les fonds de tiroirs !

MIMI

T'as franchement des goûts de chiottes, je te signale que tu as chez toi la réplique des tenues de Sharon Stone et de Vanessa Paradis lors de la soirée des Oscars de 95.

VICTOR

C'est qui ces deux-là ?

OPHÉLIE

Ouais ! C'est vrai que toi et la turecul.

VICTOR

Pourquoi tu dis que je recule ?

OPHÉLIE

J'ai pas dit tu recules, j'ai dit turecul… culture quoi !

VICTOR

Arrête de parler comme ça, ça m'énerve… mais dites-moi, sans rire, ôtez-moi d'un doute, vous ne les avez tout de même pas achetées.

MIMI

Pendant qu't'y es, tu crois peut-être aussi qu'on les a volées ?

VICTOR

(perplexe)

Entre nous ça peut valoir combien ce genre de babioles à la gomme ?

MIMI

Comment ça des babioles à la gomme. (A Ophélie) On lui dit ?

OPHÉLIE

(ironique)

J'sais pas, ça va p'tête lui faire un choc ?

VICTOR

Bon, vous arrêtez de me faire marcher… mille… deux mille…

MIMI

Oh là là ! Bien plus !

VICTOR

(étonné)

Ah… trois mille… quatre mille !

OPHÉLIE

T'y es pas du tout, tu peux en rajouter pas mal.

VICTOR

(inquiet)

Bon alors j'y vais un grand coup. Avec sept mille, je brûle ?

OPHÉLIE

(ironique)

Oh là non, avec sept mille, t'es encore à peine sorti de la congélation !

VICTOR

(douteux)

J'ai l'impression que c'que vous allez m'annoncer ne va pas me faire très plaisir !

MIMI

(à Ophélie)

On lui dit ?

OPHÉLIE

(décidée)

On lui dit !

MIMI

Trois mille huit cent dix-sept euros !

VICTOR

Arrêtez avec vos euros, vous savez bien qu'on est pas copains !

MIMI

Ah, qu'est-ce que tu peux être conventionnel… ben… ça fait vingt-cinq mille francs !

(Victor s'assoit lourdement.)

VICTOR

(abasourdi)

Vingt-cinq mille francs !

MIMI

Eh oui mon chéri, pour une fois qu'on pouvait, on a mis le paquet…

VICTOR

(coléreux)

Le paquet… le paquet… mais c'est pas vrai, vous êtes tombées sur la tête ou quoi… Qu'est-ce qui vous a pris ?

MIMI

Mais mon chéri tu n'vas tout de même pas nous faire un caca nerveux pour vingt-cinq mille petits francs alors qu'on vient d'en gagner soixante-dix millions au loto.

VICTOR

Soixante-dix millions… peut-être mais à partager avec Mado, Jean et Jean-Paul.

MIMI

D'accord mais ça fait quand même dix-sept millions cinq cent mille chacun, alors excuse-moi mais… vingt-cinq mille, qu'est-ce que c'est ?

VICTOR

Mais on ne les a pas encore, n'oublie pas que nous sommes dimanche et que je ne peux pas toucher les gains avant mardi !

MIMI

Mais mon chéri ne t'inquiète pas, j'y avais pensé et figure-toi que le vendeur a bien voulu attendre jeudi pour retirer le chèque.

VICTOR

(résigné)

Ah ! tu me rassures !

OPHÉLIE

Au fait tu nous as toujours pas dit c'que tu cherchais ?

VICTOR

C'que je cherchais ? Et bien figure-toi que je cherchais mon… (Il se reprend) Eh bien voilà, hier je cherchais quelque chose et comme je ne l'ai pas trouvé, j'avais noté sur un papier qu'il fallait que je cherche ce quelque chose, (improvisant) et bien figurez-vous qu'aujourd'hui je cherche ce bout de papier et… (Le téléphone sonne, ce qui arrange bien Victor) Je vais répondre ! Allô ! (Silence) Jean-Louis ! (Il s'assoit) Quelle nouveauté ! Qu'est-ce que tu deviens ? (Silence) Ah oui ! Non bah nous… (Il regarde Mimi et Ophélie avec un clin d'œil) Rien d'neuf ! Ça suit son cours… (Silence) Ah non, Elliot est parti en vacances chez sa tante, tu sais qu'il a pris ses deux ans hier ? (Silence) C'est pas grave, euh… autrement Ophélie, figure-toi qu'elle est devenue chanteuse dans un groupe… (Silence) Si si ! Même que son groupe s'appelle les incorruptibles… (Silence) Oui oui ça fait déjà deux ans, le groupe s'est formé juste après qu'Elliot naisse. (Silence) Ah part ça non j't'assure, rien de neuf… (Silence) Bon salut, bonjour à Monique. (Il raccroche.)

VICTOR

Vous avez l'bonjour de Jean-Louis… En tous les cas j'sais pas c'qu'il avait à me répéter "Alors quoi d'neuf, comment vont les affaires ?" C'est marrant, c'est comme s'il se doutait de quelque chose. (Il s'adresse, méfiant à Ophélie) C'était bien convenu qu'on en parle à personne !

OPHÉLIE

Alors moi, tusmo et chebou sucou, Papa tu peux avoir confiance en ta fille chérie.

(Victor se tourne vers Mimi.)

VICTOR

Et toi ?

MIMI

Moi ? Non non… (En aparté) Enfin, c'est-à-dire que… j'en ai juste parlé à…

VICTOR

(en colère)

C'est pas vrai, tu peux vraiment pas… (Sévère) A qui t'en as parlé ?

MIMI

Calme-toi chéri, je sais que tu n'vas pas être content mais ne t'inquiète pas, elle m'a promis qu'elle ne le répéterait pas.

VICTOR

(sévèrement)

A qui ?

MIMI

A qui elle ne le répéterait pas ?

VICTOR

Mais non, à qui t'en as parlé ?

MIMI

Ah… à une femme.

VICTOR

Plus précisément ?

MIMI

Maman !

VICTOR

(toujours en colère)

Ta mère, toujours ta mère… je m'en doutais ! A l'heure qu'il est, la France entière doit être au courant.

MIMI

Mais mon chéri, arrête de t'énerver puisque je te dis qu'elle m'a promis !

VICTOR

Alors là, je t'arrête, tu te rappelles la fois que la minette s'était échappée et que j'étais sorti en slip sur le palier pour la récupérer. La porte s'était refermée… évidemment, je ne pouvais pas avoir la clef dans ma poche puisque j'étais en slip. Et ce soir-là, comme par hasard, ta mère est arrivée juste à ce moment-là. Elle m'avait pourtant promis de ne rien dire. Tu te rappelles du cadeau de mes collègues le lendemain, tu te rappelles ?… un pantalon ! Alors permets-moi de douter de la discrétion de ta mère !

OPHÉLIE

Et pis alors, même si les gens le savent, qu'est-ce que tu veux que ça fasse ?

VICTOR

Figure-toi que j'ai pas envie qu'on se récupère les médias et tous les paparazzis etc. etc.

MIMI

Au fait tu as des nouvelles pour notre soirée resto ?

VICTOR

Mado doit téléphoner pour le menu ! (Mimi fait un clin d'œil à Ophélie et sort de son sac, une enveloppe qu'elle balance avec un air coquin) Qu'est-ce que c'est que ça encore ?

OPHÉLIE

Comme on se doutait que t'allais pas être content par rapport à nos fringues on a pensé à te faire un petit deauca… enfin… un petit cadeau !

(Elle donne l'enveloppe à Victor.)

VICTOR

J'ai peur ! J'sais pas pourquoi mais j'ai peur… je crains le pire. (Il ouvre l'enveloppe lentement et en sort deux billets d'avion, il se cache les yeux) J'ose pas regarder la destination, tiens ! Je te laisse le soin de me l'annoncer !

MIMI

Un voyage autour du monde d'une durée de trois semaines. Tu t'imagines… une nouvelle lune de miel ! Las Vegas avec son casino, San Francisco avec sa tour, Venise avec ses gondoles, HongKong, Tahiti, tu t'imagines, Pise avec son pont…

VICTOR

(perturbé)

Merveilleux ! Je te rappelle que San Francisco a un pont, et Pise a une tour.

MIMI

Oui, enfin peu importe, tu pourrais au moins nous dire merci !

(Victor embrasse sa femme et sa fille, sans grande conviction, il se rassoit.)

VICTOR

Vous êtes des amours ! Je sais que ça ne se demande pas mais ça peut faire dans les combien ?

MIMI

Neuf mille quatre cent soixante-cinq euros… enfin si tu préfères… soixante-deux mille francs !

(Victor se rassoit et s'essuie le front.)

MIMI

Voyons chéri, je sais que tu détestes l'avion, mais c'est pas une raison pour t'en rendre malade !

OPHÉLIE

Tu verras ça va être super, tout est compris, hôtel et restaurant, excursions etc… En plus à l'agence il ont vraiment été sympas, ils nous ont donné un cadeau (elle montre un sac) tiens, regarde !

VICTOR

(il prend le sac avec dédain)

Bon sang, quelle générosité ! Je suppose que tu as demandé à l'agence de retirer le chèque jeudi !

MIMI

Ah non, là j'ai pas pu, ils m'ont demandé un acompte qui sera retiré demain et le reste on le versera lors de la confirmation pour les billets. Ça va nous faire un découvert sur deux jours seulement !

VICTOR

Tu m'as bien dit soixante-deux mille francs, et l'acompte… combien l'acompte ?

MIMI

Soixante mille !

VICTOR

(surpris)

Soixante mille ! Eh ben, on peut pas dire qu'ils se mouillent beaucoup à l'agence. Bon ! Si vous n'avez plus d'autres bonnes nouvelles à m'annoncer.

OPHÉLIE

Si, mais là, c'est de la rigolade. On s'est acheté chacun un portable, tiens, voilà le tien ! Tu verras, c'est super !

VICTOR

Admettons ! (Il met son portable dans sa poche, Il regarde le désordre du salon) J'vais peut-être remettre un peu d'ordre dans ce salon !

OPHÉLIE

T'as toujours pas dit c'que tu cherchais !

VICTOR

(embarrassé)

Eh ben en fait je cherchais… (Le téléphone sonne. A Mimi) Tiens va donc répondre, c'est peut-être Mado ou Jean qui appellent pour le resto ! Tu ne vas tout de même pas rester dans cette tenue toute la journée !

MIMI

Et pourquoi pas, il va bien falloir que tu t'y fasses. (Elle décroche.) Allô ! (Silence) Jean-Paul ! Eh bien dis-donc, tu as mis le temps pour te manifester, on arrivait pas à te joindre. Alors, mon p'tit Jean-Paul, je suppose que tu téléphones pour la bonne nouvelle ! (Silence) Tu n'y crois pas encore, c'est normal ! Tu sais, Jean-Paul, j'avoue que samedi soir, quand on a vu les résultats, et bien je suis tombée dans les pommes, on a pas eu besoin de regarder le ticket, les numéros, je les connais par cœur, le 2 c'est mon jour de naissance, le 9 c'est mon mois de naissance, le 22 c'est le jour de mon mariage…

VICTOR

Et du mien !

MIMI

(perturbée)

Le 31 c'est le jour de naissance de… (Silence) mais non Jean-Paul, pas de Victor, de la minette, le 44 parce que j'ai quarante-quatre ans et le 49 parce que c'est notre département, alors tu penses quand j'ai vu 2, 9, 22, 31, 44 et 49, alors là, mon p'tit Jean-Paul, je me suis affalée sur le canapé, ça fait un choc de devenir riche comme ça d'un seul coup et… (Silence) Ah ! Tu veux parler à Victor, j'te l'passe ! Grosses bises, mon ptit Jean-Paul ! Tiens Victor, c'est Jean-Paul !

VICTOR

Ah, merci j'avais pas deviné ! (Il prend le combiné) Allô ! (Silence) Jean-Paul, quelle surprise ! (Silence) Ouais, c'est super ! Tu étais où, j'arrivais pas à te joindre… (Silence) en Corse ! (En aparté) ça se corse ! (Silence) Tu y es pour combien de temps ? (Silence) Ah ! c'était prévu deux semaines et tu veux y rester quatre mois, tu crois pas que ça va être un peu long… (Silence) Ouais, c'est vrai que maintenant tu as les moyens mais je sais pas si le boss y va être content ! (Silence) Quoi ! Tu veux démissionner, t'es fou, faut p'tête pas trop s'affoler sur les décisions ! (Silence) La lettre est déjà partie ? (Victor bafouille) Et… et… J… Jean, tu as des nouvelles de lui ? (Silence) Il est parti aux Bahamas ! (Il s'essuie le front avec son mouchoir) Ah oui ! L'argent… et ben… logiquement, je vais le toucher mardi ! (Silence) Ah tu veux que je t'envoie un chèque de un million ! (Silence Soupir) pas de problème ! Bon allez ! On va raccrocher, parce que la communication ça va être pour toi ! (Silence) Ouais ouais ! Je sais que t'as les moyens, allez salut ! (Silence) Ah oui, l'adresse pour ton chèque… j't'écoute, Hôtel La Playa del Sol, rue des friqués, Bastia. Ah ben dis-donc c'est l'hôtel des riches ça !

(Silence) Ouais ouais ! (En aparté) Il aurait pas pu louer une paillote ! (Silence) C'est ça, Jean-Paul, allez ! Amuse-toi bien ! (Il raccroche et s'assoit sur le canapé, en sueur.)

MIMI

Qu'est-ce que t'as, t'es malade ?

VICTOR

Non, mais je dois être allergique à la richesse, ça doit être ça !

MIMI

T'inquiète pas tu vas t'y faire ! (On sonne) Ophélie, Ophélie ! (Ophélie ne répond pas) Mais où est-ce qu'elle est encore fourrée cette sacrée gamine ?

(Elle va ouvrir, une jeune femme entre. Elle a l'air visiblement dans l'embarras.)

Acte 1 - Scène 2

 

SUZY, MIMI, VICTOR, OPHÉLIE

 

SUZY

Bonjour Madame !

(Victor semble reconnaître la voix, il pose son livre.)

MIMI

Bonjour Mademoiselle ! Il ne me semble pas vous connaître !

(Victor se lève, il a l'air visiblement ennuyé.)

VICTOR

Mademoiselle ! (Il lui serre la main et la lâche d'un geste brusque) Qu'est-ce qui nous vaut l'honneur ?

(Suzy se met à pleurnicher, Victor s'interroge.)

MIMI

Voyons Mademoiselle, mais qu'est-ce qui vous arrive ?

SUZY

Non excusez-moi, mais je ne voudrais pas vous ennuyer.

(Victor a l'air agacé.)

MIMI

Allons allons, vous ne nous dérangez pas, n'est-ce pas Victor, que la demoiselle ne nous dérange pas… allez, asseyez-vous ! (Elle regarde sa montre) Oh, excusez-moi, ça fait un quart d'heure que j'ai mis mon bain à couler et j'ai peur que ça passe par-dessus ! J'en ai pour deux secondes. (Elle s'apprête à sortir) Mais Victor, occupe-toi d'elle au lieu de rester planté là comme un gland qu'aurait oublié de pousser ! (Elle sort.)

VICTOR

(à mi-voix)

Tu peux me dire ce que tu viens foutre chez moi, et à quoi ça rime toutes ces pleurnicheries !

SUZY

(à haute voix)

Dis-donc Victor chéri, j'te signale que ça fait déjà depuis six mois qu'on se retrouve tous les soirs au "Carrefour des Anges" et puis tout d'un coup, comme ça, depuis deux jours, Monsieur me pose des lapins, et tu trouves bizarre que je vienne prendre de tes nouvelles ! (Victor lui fait signe de parler moins fort) Quoique… des nouvelles j'en ai appris de bonnes en ce qui te concerne…

VICTOR

(il se lève)

Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

SUZY

Disons que dans l'quartier… on cause, tu sais c'que c'est !

VICTOR

Et qu'est-ce qu'on dit ?

SUZY

Et bien on dit qu'un certain Victor aurait gagné une grosse somme au loto, et on dit aussi que ce certain Victor ce serait toi, et on dit aussi que la somme atteindrait les soixante-quinze millions… et…

VICTOR

Et alors ?

SUZY

Et alors… c'est vrai ou c'est pas vrai ?

VICTOR

De toute façon, même si je te dis que c'est pas moi tu ne me croiras pas, donc…

SUZY

Alors…

VICTOR

De toute façon ma belle-mère le sait, alors c'est plus la peine que je le cache ! Et bien oui c'est moi ! Mais je ne suis pas tout seul, je dois partager avec trois collègues de travail.

SUZY

Alors… nous y voilà. (Coquine) Au fait mon biquet, as-tu parlé de nos douces relations à ta chère femme ?

VICTOR

T'es folle, bien sûr que non !

SUZY

(franco)

Très bien, alors je veux cent cinquante mille…

VICTOR

J'ai pas dû bien comprendre.

SUZY

Et bien je te répète, je veux cent cinquante mille francs.

VICTOR

Cent cinquante mille… comme ça, et en quel honneur ?

SUZY

Comment ça en quel honneur, Monsieur est milliardaire et moi je travaille neuf heures par jour chez un patron qui est laid, vieux et gros par-dessus le marché pour six mille balles par mois. Je pense que Monsieur pourrait pour une fois, faire preuve de générosité envers sa douce Suzy.

VICTOR

Mais…

(Mimi réapparaît, Suzy reprend son air tragique.)

MIMI

Comment ça chéri, tu n'as pas dit à cette pauvre personne de s'asseoir ! Asseyez-vous, je vous en prie ! Et racontez-moi donc ce qui vous arrive !

(Suzy s'assoit.)

SUZY

Je ne voudrais pas vous ennuyer avec mes problèmes… et…

MIMI

Mais non, mais non, vous ne nous ennuyez pas, hein chéri, la demoiselle ne nous ennuie pas !

(Victor ne répond pas.)

SUZY

Alors voilà ! Depuis hier soir je suis à la rue.

(Victor commence à s'étonner. Il va se servir un verre.)

MIMI

Vous dites que vous êtes à la rue ! Mais c'est affreux, qu'est-ce qui vous est arrivé ?… racontez-nous !

SUZY

(tout en pleurnichant)

Mon mari m'a fichue dehors comme ça sans raison, sans un sou et sans rien d'autre que mes vêtements et ma valise.

MIMI

Oh le rustre, tu te rends compte, Victor, je ne savais pas que des hommes pareils puissent encore exister de nos jours ! Que peut-on faire pour vous ?

SUZY

Non, laissez, je ne veux pas vous ennuyer, je me suis arrêtée chez vous par hasard (éternuement de Victor) et…

MIMI

Chéri… ça va pas ?

VICTOR

Qui… moi… si !

MIMI

Bon… écoutez, l'argent ne nous manque pas (Victor s'interroge) il est tout de même normal de faire un geste, chéri, s'il te plaît, passe-moi le carnet de chèque, vous avez un compte bancaire ?

SUZY

Euh, oui, c'est tout ce que m'a laissé mon mari !