GROSJEAN COMME DEVANT

Francis POULET

 

Editions ART ET COMEDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays

ISBN : 2-84422-318-4

© Editions théâtrales ART ET COMEDIE 2003

NOTE SUR L'AUTEUR

Après avoir été musicien professionnel au sein du groupe de rock progressif "MONA LISA" dans les années 70, Francis Poulet s'est mis à "pondre" pour le théâtre amateur. Sa première pièce, écrite en collaboration avec le regretté Jean des Marchenelles -"AH ! CES CANCRES-LÀ" ! fut éditée en 1982, chez "Art et Comédie" et connut un énorme succès. (Elle est d'ailleurs encore et toujours jouée…) Depuis, Francis Poulet a écrit une centaine de sketches et pièces en 1, 2 et 3 actes qui marchent fort. Dernière oeuvre, en 2003 : "GROSJEAN COMME DEVANT", qui a n'en pas douter, suivra les traces de nombre d'illustres aînées.

DISTRIBUTION

PIERRE GROSJEAN IRÈNE GROSJEAN SOPHIE (fille de Pierre et d'Irène)

CHRISTIAN ANNE-MARIE CHRISTOPHE (fils de Christian et d'Anne-Marie et petit ami de Sophie) CLAUDE, DIT "CACTUS" (faux pochard, mais vrai agent spécial des services de la DGSE)

CLARISSE, DIT "COQUELICOT" (fausse pocharde, mais vrai agent spécial des services de la DGSE)

DÉCOR

Le confortable salon / salle à manger du pavillon d'Irène et Pierre Grosjean. Au minimum, 2 portes ; 1 fenêtre, etc.

 

(Au lever du rideau, Irène est assise dans un fauteuil. Sophie et Pierre, eux, occupent le canapé…)

 

IRÈNE

(un tantinet inquiète, à Sophie)

Tu es sûre de l'aimer suffisamment ton Christophe ? Je veux dire, suffisamment pour vouloir déjà te fiancer ?

SOPHIE

(soufflant)

Oui, maman.

IRÈNE

(insistant)

Et, tu es sûre de lui ?… de son amour pour toi ?

SOPHIE

Je sais qu'il m'aime ; et on a vraiment envie de vivre ensemble. Il gagne sa vie. Moi aussi… (Pierre secoue la tête dans tous les sens.) Depuis peu, d'accord. N'empêche que je la gagne aussi. Donc, y'a pas de problème.

IRÈNE

(secouant la tête, comiquement elle aussi)

Pas de problème, pas de problème…

PIERRE

Tu sais, il faut bien réfléchir Sophie.

SOPHIE

Mais, c'est tout réfléchi.

PIERRE

Les fiançailles, l'air de rien, c'est un engagement.

SOPHIE

Pas tant que le mariage !…

PIERRE

Certes ; mais c'est tout de même un engagement. Et en tant que tel, ça ne doit pas se décider à la légère.

SOPHIE

(surprise par le sérieux de son père)

Dis donc ! T'as l'air drôlement sérieux d'un seul coup, papa.

PIERRE

Oh, mais je sais être sérieux quand il le faut. Y'a un temps pour tout.

SOPHIE

Ouh, là, là…

IRÈNE

Ton père a raison, pour une fois.

PIERRE

J'aime le "pour une fois" ; c'est d'un délicat , c'est…

IRÈNE

(interrompant son mari, elle s'adresse rapidement à sa fille)

Ma petite fille, tu n'es pas sans savoir qu'aujourd'hui, un couple sur trois divorce ?

SOPHIE

(précisant)

% !

IRÈNE

(haussant les épaules)

C'est pratiquement la même chose.

SOPHIE

Peut-être que ça revient sensiblement au même, mais je préfère dire 30 %. Ça paraît faire moins qu'un sur trois. Je trouve ça moins impressionnant, quoi…

PIERRE

Laisse le pourcentage de côté, et écoute bien ce que je vais te dire Sophie.

SOPHIE

(en souriant)

Oui, mon p'tit papa.

PIERRE

(sérieux)

Non ! Je suis sérieux.

(Étonnement de Sophie)

Un couple sans enfant, qui divorce, ce n'est pas réellement un problème… c'est vrai ? ! Ça fait marcher le commerce. Je veux dire, la magistrature… Bien. Mais quand il y a des enfants, alors là, c'est plus la même chanson.

IRÈNE

(prenant le relais)

Regarde : ton père et moi, on ne s'est pas toujours très bien entendus…

(Au même instant, Pierre se titille le conduit auditif, à l'aide de son auriculaire.) Faut bien l'avouer ; hein, Pierre ?

PIERRE

Pardon ?

IRÈNE

(haussant quelque peu la voix)

Je disais que nous deux, on ne s'entendait pas toujours très bien.

PIERRE

Ah, oui. (Il continue de se titiller l'oreille.)

IRÈNE

Comme dans tous les couples, de toute façon… Y'a des hauts, y'a des bas.

PIERRE

(ironique)

Oui. D'ailleurs, je me demande : quand est-ce qu'on va ôter les bas ?

IRÈNE

(agacée, elle secoue la tête)

Ooh, j' t'en prie, Pierre ! Ne commence pas, tu veux ? Tu étais à peu près sérieux depuis deux ou trois minutes ; ça changeait… Fais en sorte que ça continue. Merci.

PIERRE

(se titillant toujours le conduit auditif)

Hein ?

IRÈNE

(énervée, elle hausse le ton)

Je dis : on parle sérieusement ! !

PIERRE

(grimaçant)

J'entends bien.

IRÈNE

(soufflant)

On le dirait pas !

PIERRE

(se massant l'oreille)

Excuse ; j'ai des problèmes auditifs. Je me suis ramassé de l'eau dans l'oreille, hier, à la piscine, et… (Agacé, il se titille l'oreille, la triture, se contorsionne.) Y' a rien à faire, elle veut pas sortir. (Il se lève, saute à pieds joints, la tête sur le côté ; saute sur un pied, sur l'autre, tout en secouant la tête, etc.)

IRÈNE

T'es sûr qu'un poisson s'est pas coincé là-dedans ? (Elle sourit)

PIERRE

Tu rigoles… mais c'est vachement désagréable. Ça "glou-gloute".

IRÈNE

Dis, ça te chatouille, ou ça te gratouille ?

PIERRE

(perdant quelque peu patience)

Ça "glougloute" et c'est très emmerdant !… Claire se plaignait de la même chose hier au soir, vous vous souvenez ?

IRÈNE

Oui. Tel père, telle fille !

PIERRE

Tiens ! Mais au fait, j'ai pas vu Claire ce matin.

IRÈNE

(ironique)

Décidément ! T'entends rien , et tu ne vois pas "Claire". T'es bon pour la casse mon vieux.

PIERRE

(haussant les épaules)

Blague à part ; c'est vrai que je n'ai pas vu Claire, ce matin !

IRÈNE

(en souriant, à Sophie)

Il persiste et signe.

PIERRE

(un tantinet agaçé)

Bon allez, ça va maintenant ! Trêve de plaisanteries. Les plus courtes sont les meilleures.

IRÈNE

(toute heureuse)

Ça ! On ne te le fait pas dire. Tu vois à quel point c'est navrant d'entendre quelqu'un débiter des âneries à tout bout d'champ, quand on veut parler sérieusement ?… Ça te montre un peu, mon vieux !

PIERRE

Arrête de m'appeler "mon vieux" ! (À Sophie) T'as vu ta soeur toi, aujourd'hui ?

SOPHIE

Oui. Elle a levé le camp tôt ce matin. Elle t'avait prévenu hier, à la piscine… (Se tournant vers sa mère, en souriant.) mais comme t'écoutes jamais…

PIERRE

(las)

Oh ! Oh ! S'il te plait ! Tu ne vas pas t'y mettre aussi ? !… Elle est allée où ?

SOPHIE

(qui pourrait se lever)

Elle avait rendez-vous avec un Directeur Artistique de chez "E.M.I." (Prononcer : "I. M. Aïe". C'est une maison anglo-saxonne, de production de disques phonographiques.) Et après, elle devait passer une audition chez "Sony Music" (Idem que "E.M.I".) en vue de compléter la distribution de la dernière comédie musicale signée Goldman-Plamondon : " Leonardo Da Vinci ".

PIERRE

(haussant les épaules)

Pffff ! Avec ses idées de vouloir faire carrière dans la chanson !… Enfin… Une audition, tu dis ? Et ben, si elle a encore de l'eau dans les "esgourdes", ça va pas être joli-joli…

IRÈNE

(rapidement, car s'impatientant)

Bon. Est-ce que je vais pouvoir revenir où j'en étais ?

PIERRE

(non sans ironie)

Mais qui t'en empêche, ma chérie ?… Tu le savais, toi, que Claire avait des rendez-vous aujourd'hui ?

IRÈNE

(s'emballant)

Mais bien sûr que je le savais ! J'écoute moi, quand on me parle !…

(Pierre hausse les épaules.) J'en reviens donc à ce que je disais tout à l'heure : (Plus particulièrement à Sophie, qui pourrait se rasseoir.) Avec ton père, on aurait pu divorcer 50 fois ; si on s'était écoutés…

PIERRE

(l'interrompant, il s'adresse, fort, à Sophie, tout en recommençant à se titiller l'oreille…)

Seulement, comme on ne s'entend pas, on peut pas s'écouter non plus ! Logique, non ? (Il est particulièrement content de sa trouvaille.) IRÈNE (prenant un air désolé, alors que Pierre sort un calpin et un stylo du tiroir d'un quelconque meuble dans la pièce) Mais mon pauvre Pierre… (Navrée, elle secoue la tête.)

PIERRE

Ah ! Tout à l'heure, j'étais vieux ; maintenant je suis pauvre… (Il note sur le calepin.) "comme on ne s'entend plus, on ne peut pas s'écouter"… Je la note. Je la trouve bonne. Elle pourra toujours resservir… (Puis il remet le calepin et le stylo à leur place.)

IRÈNE

Quand arrêteras-tu de dire n'importe quoi, pour le seul plaisir de dire quelque chose, Pierre ?

PIERRE

(faisant mine de se lever)

Ah ! Elle est pas mal non plus celle-là… (Il se rassoit, va pour noter, mais il se ravise.) Bof, je m'en rappellerai.

IRÈNE

C'est agaçant, je te jure. Il faut toujours qu'une conversation prenne un tour débile avec toi.

C'est malheureux ! Qu'est-ce que ça peut m'énerver. Je le supporte de moins en moins bien. Mais bon sang ! Garde ça pour quand tu travailles à l'écriture de tes pièces de théâtre ! Mais quand tu es avec nous, sois vraiment avec nous, mince alors ! (Elle se tourne vers Sophie.) Donc, je disais : qu'on aurait pu divorcer 50 fois. Un exemple : parce que je n'assaisonne pas suffisamment la salade. Ton père adore la vinaigrette, l'ail, l'échalote, etc. Et, tu le sais bien : quitte à se bousiller l'estomac !

PIERRE

Autre exemple ! Parce que de toutes les chaînes de télé, c'est la "Une" que je préfère ; alors que ta mère, elle, c'est "Arte" !

IRÈNE

Ou, parce que j'adore le "Louis Philippe", que lui, déteste. Lui, y'a que le "Louis XV" qui compte !

(Le ton monte…)

PIERRE

Parce que j'aime les voitures allemandes ; et qu'elle préfère les italiennes ! !

IRÈNE

Parfaitement ! D'ailleurs, à ce propos, t'aurais pu faire un effort quand on a changé d'auto à l'automne dernier ! Prendre une Alpha, au lieu d'une Mercedes !

PIERRE

Ha, ben alors là ! Sûrement pas ! Les "ritals", en dehors des pizzas et encore ! ils ne savent pas faire grand-chose.

IRÈNE

(offusquée)

Ooooh ! ! Merci ! Merci pour moi ! Mais surtout, merci pour maman qui est native de Gênes !

PIERRE

Oui. Elle est "gênante", ça on le sait. (Il sourit.)

IRÈNE

(secouant la tête)

N'importe quoi !

PIERRE

(insistant grossièrement)

Enfin, Irène, ta mère, c'est bien la preuve vivante et flagrante ; in-discutable ! "irrrrréfutable", que les italiens ne savent rien faire, non ?… (Il rit sous cape.)

IRÈNE

Ce que tu peux être méchant ! Si j'en disais autant de tes parents, hein ?

PIERRE

Oui ; seulement, y'a rien à dire " eud' " sur mes parents.

IRÈNE

Ben voyons ! Leur chien qui gueule tout le temps et qui nous saute toujours dessus ! Ton père qui klaxonne pendant trois plombes, quand il revient de faire les courses, pour que ta mère sourde comme un pot lui ouvre le portail !…

PIERRE

Ouais… En tout cas il est hors de question qu'une voiture italienne pénètre de MON vivant, dans MON garage !

IRÈNE

Hors de question ! Hors de question !… 'Faut mettre un peu d'eau dans son vin de temps en temps.

PIERRE

Ha ! ! C'est toi qui me dis ça ? ! C'est merveilleux. T'en as mis toi, de l'eau dans ton vin, à propos de la chambre à coucher ? T'aurais plutôt mis de l'eau dans le gaz et de l'huile sur le feu ! Hein ? Parce que, malgré mes protestations ô combien fondées, évidemment on a acheté du "Louis Philippe", alors qu'il est clair, que c'était du "Louis XV" qui aurait le mieux convenu !…

IRÈNE

(croisant les bras avec humeur)

Mais ça, mon p'tit bonhomme…

PIERRE

(du tac au tac)

Aaah ! Après l' "vieux" et l' "pauvre", c'est le "p'tit bonhomme" maintenant…

IRÈNE

Je peux bien te le dire aujourd'hui, puisqu'on règle certains comptes : le "Louis Philippe", c'était uniquement pour me venger du fait que t'aies préféré donc imposé la reproduction du Rembrandt dans le living ; alors qu'évidemment, le Van Gogh aurait fait cent fois mieux. Na !

PIERRE

Ouais… (Il savoure son plaisir à l'avance…) Seulement, il faut que tu saches, que ce Rembrandt -qu'entre parenthèses, je ne trouve pas du tout formidable c'est uniquement parce que t'as voulu qu'on mette une harpe dans le salon ! Alors que bien sûr, c'était la place d'un piano. Na !

IRÈNE

De toute façon, tu ne sais pas jouer du piano ! Alors…

PIERRE

J'en joue aussi bien que toi de la harpe ; et tac !

IRÈNE

(à deux doigts de pleurer)

Si papa entendait ça ! Lui qui m'a élevée dans l'amour de la musique, la vraie ! Qui m'a payé des cours en se saignant aux quatre veines !… Des cours de solfège pendant six ans ! Et des cours particuliers de harpe, tous les mercredis soir pendant trois ans…

PIERRE

Laisse ton père où il est, va.