COMMISSAIRE BADOUZ

Guy FOISSY

Editions ART ET COMEDIE

102, rue Léon-Maurice Nordmann 75013 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 2-84422-271-4 © Editions théâtrales ART ET COMEDIE 2002 COMMISSAIRE BADOUZ a été créé à Tokyo le 31 août 2000 au Théâtre Miyuki Ginza

 

Traduction : Kunihiko Yamamoto Mise en scène : Daisuke Kobayashi Décor : Fusako Nakane Lumières : Akira Inaka, Tomohisa Shimizu Son : Daiki Miki Régie : Yukiko Akasaka Production : Théâtre Guy Foissy de Tokyo direction : Masao Tani

 

avec : Chisako Hara Kazuhiko Kura Yoriko Ogawa Takashizu Shima Chûko Ueda Kayo Utsunomiya

NOTE SUR L'AUTEUR

Plus de 70 pièces de Guy Foissy ont été jouées en France et à l'étranger. Au Japon, depuis 1976, une compagnie théâtrale dirigée par Masao Tani, a décidé de s'appeler "Théâtre Guy Foissy de Tokyo", et de ne jouer exclusivement que ses pièces. Guy Foissy a obtenu le Prix des Nouveaux Auteurs ORTF 1969, le Prix Courteline 1978, Le Grand Prix de l'Humour Noir du Spectacle 1979 et le Prix Radio SACD 2001

PERSONNAGES

COMMISSAIRE BADOUZ Badouzichivili, la cinquantaine LA JOURNALISTE Aline Botte, une vingtaine d'années

 

LE COUPLE

ELLE (Poupette, la quarantaine) LUI (Pompom, la quarantaine) LA CHAISIÈRE (la soixantaine ou plus) L'AUTORITÉ (le chef de ville…)

DECOR

Un jardin public. Un parc.

TABLEAU 1

 

Le couple. Il est assis. Elle regarde à l'extérieur.

 

LUI

Assiedstoi… Mais assieds-toi…

ELLE

C'est lui. Je t'assure que c'est lui. (Inquiète) Oh mon Dieu… Que va-t-il nous arriver ?

LUI

Calme-toi. Il ne va pas te violer.

ELLE

Oh toi, naturellement, tu ne penses qu'à ça.

LUI

Tu devrais t'asseoir…

ELLE

Puisque je te dis que c'est lui.

LUI

Assieds-toi, Poupette…

ELLE

Assise ou debout qu'est-ce que ça change ? (Elle s'assied) Il va se passer des choses terribles.

LUI

Ne fantasme pas. Ne parle pas. Ne bouge pas. Cherche ton vide. Quand tu l'auras trouvé, tu auras trouvé ta vie.

ELLE

Ton vide ? Il y a belle lurette que tu es tombé dedans. (Elle se lève vive) Il a bougé !

LUI

(sursaute) Qui ça ?

ELLE

Mais lui ! Tu ferais vraiment sortir ses griffes à une bête à Bon Dieu ! Quand tu étais jeune, tu parlais. Quand tu étais jeune, tu riais. Quand tu étais jeune, tu vivais.

LUI

De quoi voudrais-tu rire ? Qu'est-ce qui, dans ce monde, pourrait bien faire rire ? Qui peut me le dire ? (Evidence) Ah…

ELLE

Toi. Quand tu étais jeune, tu me faisais rire.

LUI

(ferme les yeux) Je n'ai jamais compris pourquoi. Sois tranquille. Rassure-toi. Les assassins ne tuent jamais des gens qu'ils ne connaissent pas. Ici, nous ne connaissons personne, donc nous ne risquons rien. CQFD. Je pars en voyage… Tu me raconteras s'il se réveille. En petit voyage…

ELLE

Tu t'es quand même aperçu qu'il dormait. (Elle regarde dehors, en s'approchant sur la pointe des pieds) Il dort… Qu'il est beau quand il dort…

LUI

(dans un soupir, en dormant) Poupette…

ELLE

Tu es revenu de voyage ?

LUI

(un souffle) N'en fais pas trop quand même…

ELLE

(hausse les épaules, parlant du personnage dehors) Il dort. Il fait semblant de dormir. Forcément, un homme comme lui ne peut que faire semblant de dormir. Ou alors, il ne dort que d'un œil, comme un cyclope. (Elle s'assied) Oh mon Dieu… Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi sommes-nous venus ici ? (Elle secoue son mari) Pompom ! Pompom !

LUI

(réveillé) Hein ? Ho ?

ELLE

(accablée) Pourquoi sommes-nous venus ici ?

LUI

Tu ne t'en souviens pas ?

ELLE

Pourquoi nous ? Il ne nous arrive que des choses terribles.

LUI

Mais non… Il ne nous arrive jamais rien. Que voudrais-tu qu'il nous arrive ? Surtout en vacances.

ELLE

L'année dernière, j'ai perdu mon collier de perles.

LUI

Fausses.

ELLE

L'année d'avant, j'ai eu la grippe. Il y a cinq ans, je me suis foulée la cheville en ramassant des cèpes. Et puis avant, il y a eu la mort de Maman, la chatte qui s'est jetée volontairement par la fenêtre du cinquième étage, ton neveu qui est tombé amoureux d'un gendarme et j'en passe et des pas vertes. Tu ne vas quand même pas dire qu'on a de la chance ? Il n'y a qu'à nous que ça arrive. Naturellement, ça ne t'intéresse pas. (Il s'est rendormi) Ma vie est une litanie. Des drames, des tragédies, des mélodrames. D'autres se préparent peut-être dont nous serons les héros, dont nous serons les victimes. Et toi ? Tu fermes ta porte à clef. Tu me laisses mourir seule. Crois-tu que je sois devenue une vieille femme ? Une vieille femme arrivée à l'âge de mourir. (Elle se lève) Il remue ! Il remue ! Il se meut ! Il agite mollement son bras droit comme un palanquin. Mon Dieu… faites qu'il dorme. Qu'il soit dans la paix du sommeil…

(Elle s'avance pour sortir mais entre la chaisière.)

LA CHAISIÈRE

Vous avez votre ticket ?

ELLE

(interloquée) Mon ticket ?

LA CHAISIÈRE

Votre ticket de chaise.

ELLE

Mais… Mais c'est gratuit.

LA CHAISIÈRE

Ça n'empêche pas d'avoir un ticket. Qui paie ses chaises s'enrichit.

ELLE

C'est absurde.

LA CHAISIÈRE

Ce qui serait absurde, c'est qu'il n'y ait plus de chaisière. Après être restée debout une heure, vous avez le droit, avec le même ticket de rester à nouveau assise pendant deux heures. Pas plus, c'est le règlement. Une heure par fesse. (Elle lui tend son ticket) Conservez-le, il peut vous être réclamé à la sortie. Attention : vous n'avez le droit de vous rasseoir qu'une seule fois. (Elle va sortir)

ELLE

Pas par-là !

LA CHAISIÈRE

Pourquoi ?

ELLE

Vous avez vu ? Vous l'avez vu ? Assis sur une chaise, il dort, ou il fait semblant de dormir. Pourquoi dort-il ? Pourquoi fait-il semblant ?

LA CHAISIÈRE

Il est en règle, je lui ai remis son ticket.

ELLE

Vous ne l'avez pas reconnu ?

LA CHAISIÈRE

Bien sûr que si.

ELLE

C'est tout l'effet que ça vous fait ? Savez-vous pourquoi il est venu ?

LA CHAISIÈRE

Pas encore.

ELLE

Un homme qui fait semblant de dormir, c'est inquiétant. Pourquoi ne dort-il pas ? Que cherche-t-il à cacher, à dissimuler, à observer ? Il faut prévenir les gens. Les alerter. Qu'ils se méfient. Qu'ils se protègent. Qu'ils se terrent. Qu'ils s'enterrent.

LA CHAISIÈRE

Ça, ma petite dame, c'est déjà fait. Si vous espériez avoir la prime, vous repasserez.

ELLE

Vous avez prévenu la police ?

LA CHAISIÈRE

La police ? Vous me voyez entrer dans le Commissariat en disant, il est là, je l'ai vu, il dort. Ce serait comique. Avec un peu de chance, il m'enfermerait. Mais moi la chance… Personne ne veut jamais m'enfermer.

ELLE

(rit) C'est vrai. Ils doivent être les premiers informés, ou alors c'est que le monde marche sur la tête.

LA CHAISIÈRE

J'ai prévenu ma nièce. Demain, tout le monde sera au courant.

ELLE

Demain ? Il sera peut-être trop tard.

LA CHAISIÈRE

Aujourd'hui. On l'appelle le journal parlé, bien qu'elle écrive dans le journal. Elle écoute et elle bavarde. Et puis elle raconte ce qu'elle a entendu. Parfois, elle mélange ce qu'elle a dit et ce qu'elle a entendu. Elle a déjà dû faire le tour de la ville.

LUI

(en dormant) Le monde marche sur la tête.

LA CHAISIÈRE

Et lui ? Il dort ou il ne dort pas ?

ELLE

Il parle en dormant.

LA CHAISIÈRE

La nuit, vous ne devez pas vous embêter.

ELLE

Ça dépend des nuits.

LA CHAISIÈRE

C'est comme moi. Quand mon mari vivait, il y avait des nuits où on s'embêtait et des nuits où on ne s'embêtait pas.

ELLE

Ça dépend de ce qu'il raconte. (Dehors) Regardez ! Il s'étire… On dirait une vieille chatte. Il allonge les jambes…

LA CHAISIÈRE

Il les a plutôt courtes, par rapport aux bras.

ELLE

Il faut qu'on s'en aille. Il faut qu'on se sauve. Il est peut-être encore temps. Pompom !

LA CHAISIÈRE

Laissez-le dormir. Il ne faut jamais déranger un homme qui dort, car on a tout à craindre de son réveil. Et puis au moins, pendant ce temps-là, ils nous foutent la paix.

ELLE

Fuir. Là-bas fuir. Ça sert à quoi de regarder le danger en face ? Le danger, il faut lui tourner le dos, c'est ma mère qui m'a appris ça. Et courir vite.

LA CHAISIÈRE

Le danger ? Quel danger ?

ELLE

(parlant du personnage dehors) Il n'est jamais nulle part par hasard.

LA CHAISIÈRE

En quoi voulez-vous que ça vous concerne ?

ELLE

(écrasée parce qu'elle dit) Il s'agit de meurtre…

LA CHAISIÈRE

Et alors ?

ELLE

(fatalité…) Je n'ai pas envie de mourir…

LA CHAISIÈRE

Pourquoi voulez-vous mourir ?

ELLE

Parce qu'il est là ! Vous êtes vraiment sur une autre ligne, vous !

LA CHAISIÈRE

Qui vous a dit qu'il était là pour vous ?

ELLE

(s'assied épuisée) Forcément…

LA CHAISIÈRE

Si vous vous relevez vous aurez épuisé votre temps. Après, pour vous rasseoir, il vous faudra un autre ticket.

ELLE

Parce que c'est toujours sur moi que ça tombe. Dès qu'il y a quelque chose qui tombe, pouf, c'est sur moi que ça tombe. Dès qu'il y a quelqu'un qui tombe, pouf, c'est toujours moi qui tombe. Je suis l'éternelle victime… (Elle se lève) Mais ce coup-ci, je dis non ! Non !

LUI

(dans son vide) La vie passe…

LA CHAISIÈRE

Qu'est-ce qu'il dit ?

ELLE

Il dit que la vie passe.

LA CHAISIÈRE

(moue) C'est original…

ELLE

Il est dans son vide.

LA CHAISIÈRE

Où ça ?

ELLE

Dans son vide. Son vide sidéral.

LA CHAISIÈRE

Il est tout à fait normal ce type ? A votre place je me méfierais.

ELLE

Ça fait vingt-cinq ans que je me méfie. C'est pour ça qu'il faut que nous partions. Loin. Loin d'ici. Loin de tout. Loin de lui (dehors)

LA CHAISIÈRE

Ce n'est pas de lui (le mari) que vous avez peur ?

ELLE

Ce n'est pas seulement de lui qu'il faut avoir peur, mais de tout, de tous, de toutes.

LUI

(sommeil) Le bateau sombre.

LA CHAISIÈRE

Qu'est-ce qu'il grommelle ?

ELLE

Il grommelle qu'il sombre.

LUI

(dans son vide) Poupette, tu devrais t'asseoir.

(Elle s'assied. La chaisière lui tend un ticket.)

LA CHAISIÈRE

Tenez.

ELLE

Merci.

LA CHAISIÈRE

Vous n'avez rien à craindre. Ce n'est pas pour vous qu'il est venu.

LUI

(évidence) Ah.

LA CHAISIÈRE

Qu'est-ce qu'il dit ?

ELLE

Rien.

LA CHAISIÈRE

(méfiante) Il dort toujours ?

ELLE

Oui.

LA CHAISIÈRE

Il suit la conversation en dormant ?

ELLE

Oui.

LA CHAISIÈRE

Et quand il ne dort pas ?

ELLE

Il n'écoute pas. (Dehors) Oh ! Il se réveille ! Non…

LA CHAISIÈRE

(la poussant) Poussez-vous !

ELLE

Pourquoi voulez-vous que je me pousse ?

LA CHAISIÈRE

Pour que je voie mieux. Ma nièce m'a demandé de lui faire un rapport circonstancié. A chaque fois, je touche la prime.

ELLE

(ne saisit pas) Votre nièce ?

LA CHAISIÈRE

Je vous l'ai déjà dit, elle est journaliste à l'Echo du Matin Blême. Elle sera une grande journaliste. Elle coucherait avec un phoque pour avoir une information. Mais poussez-vous ! Vous m'estompez l'horizon.

ELLE

C'est moi la victime tout de même ! J'ai la priorité.

LA CHAISIÈRE

La victime ? Quelle victime ? Pourquoi la victime ? Comment la victime ?

ELLE

Je ne sais pas. C'est encore plus terrible n'est-ce pas ? Si on savait…

LA CHAISIÈRE

Si l'une de nous deux devait être victime, ce serait forcément moi.

ELLE

Pardon-pardon ! C'est moi la victime, ça a toujours été moi.

LA CHAISIÈRE

Ne vous vantez pas ! Si vous connaissiez ma vie, vous seriez effarée.

ELLE

Et vous, stupéfaite. Ma vie est une succession de catastrophes.

LA CHAISIÈRE

Et moi de drames !

ELLE

Et moi de tragédies !

LA CHAISIÈRE

Et moi de tragédies grecques ! Grecques !

ELLE

(cherchant le coup décisif en suffoquant) Et moi, et moi !…

LA CHAISIÈRE

Et moi je suis veuve. Vous, vous avez votre mari.

ELLE

Justement !