LA FOLIE DES AUTRES

Claude BROUSSOULOUX

Editions ART ET COMEDIE

102, rue Léon-Maurice Nordmann 75013 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 2-84422-269-2 © Editions théâtrales ART ET COMEDIE 2002 Cette pièce est dédiée à la troupe de théâtre LES TRETEAUX DU BABOIN.

 

Un cas de "grande hystérie" présenté par Charcot à la Salpétrière en 1886. ______ d'après un tableau de Brouillet

NOTE DE L'AUTEUR

En tant que médecin j'ai souvent constaté à quel point il était difficile de distinguer ce qui était normal de ce qui ne l'était pas, tant au plan physiologique qu'au niveau psychologique. Dans de nombreux cas, les limites de la normalité apparaissent comme une frontière imprécise. Surtout quand certains individus s'ingénient à la franchir arbitrairement dans un sens ou dans l'autre. Des simulateurs chez qui il y a une vérité à découvrir derrière le mensonge qu'ils donnent à entendre. C'est cette problématique que j'ai essayé d'exprimer ici. Une démarche qui interpelle le théâtre lui-même, en tant que lieu privilégié où réalité et jeu se confondent. Un jeu qui n'est jamais innocent, comme dans cette pièce construite à la façon d'un thriller.

PERSONNAGES

LE PSYCHIATRE L'ASSISTANTE LE FLIC L'INFIRMIÈRE PENSIONNAIRE 1 PENSIONNAIRE 2 PENSIONNAIRE 3 PENSIONNAIRE 4 L'AUTRE PSYCHIATRE

 

N.B. On peut également monter cette pièce avec un personnage supplémentaire, celui d'un deuxième policier. Il s'agirait alors d'un rôle muet représentant un individu, d'apparence schizophrénique, totalement soumis à l'autorité du premier. Ce nouveau personnage resterait en permanence en retrait, comme une sorte d'assistant, et ne se manifesterait que par des mimiques et des gestes en fonction des différentes situations rencontrées au cours des interrogatoires. Il partira lui aussi avec l'autre psychiatre. LIEUX

 

Le bureau du psychiatre dans une clinique pour malades mentaux.

Tableaux 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 La chambre d'une pensionnaire.

Epilogue

 

EPOQUE Contemporaine. Tableau 1 Le bureau du psychiatre dans une clinique. Un individu fait irruption.

 

LE FLIC

Police !

LE PSYCHIATRE

La police ? Je ne vous ai pas appelé.

LE FLIC

Vous ne pouviez pas le savoir.

LE PSYCHIATRE

Savoir quoi ?

LE FLIC

Que vous aviez besoin de nous.

LE PSYCHIATRE

Parce que j'ai besoin de vous ?

LE FLIC

On a toujours besoin de la police. Parfois on le sait, d'autres fois on ne le sait pas. Et vous, vous ne le saviez pas encore !

LE PSYCHIATRE

Ici tout est tranquille. Je m'en porte garant. J'ai les choses bien en main.

LE FLIC

La maîtrise de vos folles ?

LE PSYCHIATRE

(rectifiant) Vous voulez dire de mes malades mentales ? Parfaitement.

LE FLIC

De vos malades, oui. Et des autres ?

LE PSYCHIATRE

Quels autres ?

LE FLIC

Celles qui ne sont pas malades et que vous hébergez.

LE PSYCHIATRE

Vous faites allusion à ma collaboratrice, aux infirmières ?

LE FLIC

Non. Aux folles qui font semblant d'être folles.

LE PSYCHIATRE

Je ne vous comprends pas. C'est une plaisanterie ?

LE FLIC

La police ne plaisante jamais.

LE PSYCHIATRE

A vous écouter, on pourrait le croire.

LE FLIC

Etes-vous certain que toutes vos folles soient folles ?

LE PSYCHIATRE

Bien sûr. On ne vient pas ici par plaisir.

LE FLIC

Mais on peut y venir par intérêt.

LE PSYCHIATRE

Quel intérêt ?

LE FLIC

Celui de s'y cacher. De jouer au fou pour être pris pour un fou. Un fou parmi d'autres et vous n'y voyez que du fou… pardon que du feu ! D'ailleurs pour vous, jouer au fou c'est déjà l'être un peu.

LE PSYCHIATRE

Nous savons déceler les simulateurs.

LE FLIC

Permettez-moi d'en douter.

LE PSYCHIATRE

Je ne vous le permets pas. D'ailleurs, je vais maintenant vous demander de quitter ce bureau.

LE FLIC

Je suis en service.

LE PSYCHIATRE

Vous avez un ordre de mission, de perquisition, une lettre du procureur, quelque chose qui le prouve ?

LE FLIC

Non, seulement ma carte de policier, barrée bleu, blanc, rouge. Officielle.

LE PSYCHIATRE

Ça ne me suffit pas.

LE FLIC

Vous devriez pourtant vous en contenter. Dans votre intérêt.

LE PSYCHIATRE

Je ne vois vraiment pas pourquoi.

LE FLIC

Pour des raisons de discrétion. Pour me permettre de mener mon enquête en douceur. Sans mettre la puce à l'oreille des coupables. En enfilant au besoin une blouse blanche pour jouer les faux médecins afin de démasquer les faux malades.

LE PSYCHIATRE

N'y comptez pas ! Je ne peux en aucun cas vous autoriser à utiliser de tels procédés. Ma déontologie…

LE FLIC

Votre déontologie consiste donc à héberger des assassins, à soustraire à la justice des criminels ? C'est ça votre déontologie ? Moi, j'appelle ça de la "complicité de meurtre" !

LE PSYCHIATRE

Qui parle de meurtre ? Il ne s'est rien passé de la sorte ici.

LE FLIC

Ici, non. Mais ailleurs, à l'extérieur, oui.

LE PSYCHIATRE

Et en quoi cela me concerne-t-il ?

LE FLIC

Les meurtres ont tous eu lieu à proximité de votre établissement. Les victimes sont des individus de sexe masculin qui n'avaient a priori aucune raison de s'y trouver. On avait dû leur donner rendez-vous, pour les attirer dans un piège. Tous tués à l'arme blanche avec…

LE PSYCHIATRE

(l'interrompant) En effet, j'ai lu ça dans les journaux. Je me souviens maintenant. Il était même question de mutilations sexuelles.

LE FLIC

Très bien Docteur. Mais appelons un chat un chat : on leur avait coupé les couilles.

LE PSYCHIATRE

Et vous en avez déduit que seule une femme pouvait se livrer à ce petit jeu ?

LE FLIC

Vous brûlez Docteur.

LE PSYCHIATRE

Une femme, et de surcroît une malade mentale.

LE FLIC

Vous refroidissez. Une femme certes, mais pas une malade mentale. Une femme saine d'esprit qui assume son désir de vengeance.

LE PSYCHIATRE

Pourquoi dans ces conditions venir la rechercher dans une clinique psychiatrique ?

LE FLIC

Parce que c'est une planque idéale. Elle est censée y être enfermée jour et nuit. Impossible de la soupçonner.

LE PSYCHIATRE

Nous n'avons eu aucune admission depuis plus d'un mois.

LE FLIC

La meurtrière est dans la place depuis longtemps. Elle accomplit son forfait la nuit puis revient tranquillement revêtir ses habits de folle, avant le lever du soleil.

LE PSYCHIATRE

Ce n'est pas un moulin ici. On n'en sort pas comme on veut. Pas facile non plus d'y entrer. Les portes sont fermées à clef, il y a des infirmières qui surveillent, font des tours de garde.

LE FLIC

Toutes les surveillances peuvent être déjouées. Vous ne savez pas à quel point l'âme des meurtriers peut être retorse. A croire qu'ils ont des capacités particulières, que leur soif de sang décuple leur ingéniosité. Vous connaissez les fous, Docteur, nous nous connaissons les assassins. A chacun sa spécialité !

LE PSYCHIATRE

Quoi qu'il en soit, je ne vous laisserai pas perturber mes pensionnaires dans le seul but de vérifier une hypothèse qui ne tient même pas debout ! Pour la dernière fois, je vous demande de quitter les lieux.

LE FLIC

Très bien. Vous l'aurez voulu !

LE PSYCHIATRE

Voulu quoi ?

LE FLIC

Ce qui va se passer maintenant. (ton menaçant) Je vais partir, mais ce sera pour revenir en nombre, toute sirène hurlante, encercler votre établissement. Nous serons munis de mandats d'arrêt pour embarquer, menottes aux poignets, les suspectes. Je voulais vous épargner ce genre de situation mais puisque vous vous entêtez.

LE PSYCHIATRE

Vous ne pouvez pas faire une chose pareille !

LE FLIC

Par votre faute, si !

LE PSYCHIATRE

Attendez ! Cette prétendue folle dont vous parlez, vous pouvez me la décrire ?

LE FLIC

Nous disposons d'un portrait-robot assez vague. Mais chacun son boulot. Le vôtre c'est de soigner, le nôtre de trouver des assassins. Moins vous en saurez, mieux cela vaudra. Vous risqueriez de donner l'alerte, même sans le vouloir. Inconsciemment. L'inconscient vous connaissez, Docteur, c'est votre fonds de commerce ?

LE PSYCHIATRE

Bon, ça va ! Que voulez-vous à la fin ?

LE FLIC

Que vous me laissiez interroger vos pensionnaires en douceur, comme lors d'un interrogatoire clinique. D'ailleurs, au fond, il y a peu de différences entre votre pratique médicale et notre façon de faire. Nos méthodes sont très proches. Vous posez le diagnostic de la maladie en cause comme nous le faisons pour désigner un coupable. Après quoi nous passons tous les deux au stade du traitement, vous à l'aide de médicaments et nous par la prison. Certes l'échelle est différente. La médecine fait tout ça pour le bien d'un individu, et la police, elle, c'est pour celui de la société, mais, dans les deux cas, la finalité est la même : éradiquer le mal.

LE PSYCHIATRE

Tout de même, comparer des médecins à des flics.

LE FLIC

Cela vous choque ? Vous croyez que vous avez les mains plus blanches que nous ? Si cela peut vous faire plaisir, je vous l'accorde. Mais je vous en prie, laissez-moi agir maintenant.

LE PSYCHIATRE

(après un moment d'hésitation) Bon, mais à une condition : que mon assistante soit présente lors de vos… (il semble avoir du mal à prononcer le mot) interrogatoires.

LE FLIC

Une condition à notre tour : qu'elle n'intervienne pas.