CIEL, MON MAIRE !

Vincent DURAND

Éditions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 2-84422-555-1 © Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2007

NOTE SUR L'AUTEUR

Vincent Durand est né en 1968 en Isère. Membre d'une troupe de théâtre amateur, il se lance très tôt et avec bonheur dans l'écriture de comédies. Monsieur Claude, Fred, Filles au pair ou encore Drôles de couples, vaudevilles dans la plus pure tradition, connaissent rapidement un très large succès dans toute la France et les pays francophones. Ciel, mon maire ! est la huitième pièce de l'auteur.

PERSONNAGES

par ordre d'apparition sur scène

 

PIERRE

député-maire, la cinquantaine. Une main de fer dans un gant de velours.

 

ANNE

sa belle-sœur, la quarantaine, vieille fille acariâtre.

 

VALÉRIE

la femme de Pierre, quarante-cinq ans environ, conciliante et distraite.

 

DASCHA

fille au pair russe d'une vingtaine d'années, très nature.

 

STÉPHANIE

la fille, vingt-cinq ans environ, bien plus délurée qu'elle n'en donne l'air.

 

PIERRE

le fils, la petite trentaine, enjoué. (Pour faciliter la compréhension, on dénommera le fils Pierre 2.)

 

VALÉRY

l'attaché parlementaire de Pierre, trente ans à peine, très timide.

 

GRAZIELLA

journaliste dans un magazine féminin, âge indifférent, plutôt précieuse.

 

MICHEL

masseur, âge indifférent, très efféminé… pour ne pas dire plus.

DÉCOR

Un seul décor : un salon faisant office d'antichambre. L'ameublement est classique, avec un canapé au centre et un bar sur le côté. L'entrée est située en arrière-plan, au centre. Côté jardin, une baie donne sur le parc, une porte conduit à la cuisine, une autre à la bibliothèque et une troisième à un bureau. Côté cour, un escalier conduit aux chambres, une porte à la salle de bains, une autre à la penderie. Accrochée au mur, une grande affiche de campagne politique avec une photo de Pierre Dupont-Verdier, député-maire.

ACTE 1

 

ACTE 1 - SCÈNE 1

 

PIERRE

 

Au lever de rideau, Pierre est d'abord assis sur le canapé, un carnet et un stylo en main. Il se lève et arpente la pièce en répétant le discours qu'il s'efforce d'élaborer.

 

PIERRE

"Mes très chers concitoyens…" (Réfléchissant.) Non, "très", c'est un peu trop… (Il barre le mot.) Mes chers concitoyens… (Réfléchissant à nouveau.) Je me demande même si "citoyens" tout court, ça ne suffirait pas… Quoique… Ce serait bête d'oublier le "con" ! (Reprenant son discours.) Alors… "Mes chers concitoyens… Si je me représente à vos suffrages, c'est parce que…" C'est parce que c'est mon boulot, moi ! Voilà ! (Soupirant.) Ah ! si seulement on n'était pas en politique, je n'aurais pas besoin de mentir tout le temps à tout le monde ! (Reprenant son discours.) Bon… "Mes chers concitoyens… Si je me représente à vos suffrages, c'est parce… qu'il faut en finir avec le laisser-aller de ces dernières années…" Oui, c'est pas mal ça, ça sonne bien… (Lyrique.) "Finies la gabegie généralisée, la dépravation des mœurs !… Nous sommes à l'aube d'une ère nouvelle !" Ouh là là ! Je suis inspiré, moi ! (Son portable sonne. Il répond.) À l'aube !… Euh… Allô ! (…) Oui, lui-même… (…) Bonjour Valéry… (…) Non, non, vous ne me dérangez pas. Enfin, pas trop… (…) Ah oui! J'allais oublier… Vous n'avez qu'à passer à mon domicile. (…) D'accord… À plus tard. (Il raccroche.) Bon, où en étais-je ?… Ah oui ! Nous sommes à l'aube d'une ère nouvelle, où les valeurs morales doivent retrouver toute leur place ! Il est grand temps d'entrer dans une société assainie…" Bon, faut que je note, moi, sinon je risque d'oublier… (Il note sur son carnet.) Alors… "Il est grand temps d'entrer…" (On entend frapper.) Entrez !

ACTE 1 - SCÈNE 2

 

PIERRE, ANNE

 

Entrée d'Anne. Elle porte des lunettes, un chignon, et est habillée de manière très stricte.

 

ANNE

C'est moi.

PIERRE

(maugréant)

Ouais, je vois bien que ce n'est pas Miss France !

ANNE

Merci du compliment.

PIERRE

(sec)

C'est tout naturel !

ANNE

Je ne vous ai pas dérangé en plein travail, au moins ?

PIERRE

Si, là, c'est fait.

ANNE

(cynique)

Ah… Pourtant, le risque me semblait infime.

PIERRE

Qu'insinuez-vous par là ?

ANNE

Moi ? Oh ! rien !… (Fausse.) Belle journée, n'est-ce pas ?

PIERRE

Elle s'annonçait bien… jusqu'à votre venue.

ACTE 1 - SCÈNE 3

 

LES MÊMES, VALÉRIE

 

Valérie arrive du parc, un bouquet de fleurs en main.

 

VALÉRIE

(enjouée)

Bonjour tout le monde ! (À Pierre.) Tu es déjà au travail ?

ANNE

(acerbe)

Oui, c'est vrai que ça a de quoi étonner.

PIERRE

Je n'ai pas de temps à gaspiller, moi… Ce n'est pas comme certaines personnes que, par correction, je ne citerai pas.

VALÉRIE

(naïve)

De qui veux-tu parler ?

ANNE

Sauf erreur de ma part, c'est de moi.

PIERRE

(à Anne)

Vous en avez conscience, c'est déjà un immense progrès pour vous !

VALÉRIE

Pierre ! (À Anne et Pierre.) Vous n'arrêterez donc jamais de vous taquiner !

ANNE

Le mot est faible.

PIERRE

Oui, mais la tentation trop forte.

ANNE

(à Valérie)

Que veux-tu ? On ne se refait pas !

PIERRE

C'est sûr que dans votre cas, ce serait un trop gros chantier !

ANNE

(remontée)

Oh !… Je m'éclipse, ça vaudra mieux !

PIERRE

(soupirant)

Dommage que les éclipses ne durent jamais bien longtemps !

(Anne grimpe les escaliers.)

ACTE 1 - SCÈNE 4

 

VALÉRIE, PIERRE

 

VALÉRIE

(à Pierre)

Bravo !

PIERRE

Mais c'est elle qui a commencé !

VALÉRIE

Et c'est toi qui continues !

PIERRE

(amusé)

C'est pas faux.

VALÉRIE

On dirait deux gamins qui se chamaillent.

PIERRE

C'est plus fort que moi… et qu'elle aussi.

VALÉRIE

Tu pourrais faire des efforts, tout de même.

PIERRE

À l'impossible nul n'est tenu !

VALÉRIE

Pour une fois que ma sœur nous fait le plaisir de nous rendre visite…

PIERRE

(allusif)

Ma chérie, tu devrais savoir que le plaisir ne vaut que s'il est partagé.

VALÉRIE

Avoue que c'est quand même gentil de sa part de venir passer une de ses semaines de vacances chez nous.

PIERRE

Quelle générosité !… C'est peut-être des vacances pour elle, mais pour nous, permets-moi d'en douter !

VALÉRIE

Je sais qu'elle n'a pas toujours bon caractère.

PIERRE

Je confirme.

VALÉRIE

Mais toi non plus !

PIERRE

Je confirme aussi.

VALÉRIE

Mais il faut la comprendre : elle n'a pas eu une vie très facile, tu sais.

PIERRE

Allons donc ! Mais ce n'est pas une raison pour la rendre impossible aux autres !

VALÉRIE

Si elle s'était mariée, tout aurait été différent pour elle.

PIERRE

Et pour nous par la même occasion, ce qui aurait été appréciable…

VALÉRIE

Rappelle-toi : elle était plutôt jolie.

PIERRE

Je dois avoir la mémoire courte, alors…

VALÉRIE

Pierre !

PIERRE

Admettons qu'elle était présentable il y quelques décennies… Mais ce n'est pas moi qui l'ai empêchée de se marier, que je sache !

VALÉRIE

Disons qu'elle n'a pas trouvé chaussure à son pied.

PIERRE

Ben dis donc ! Il lui aurait fallu un cordonnier à plein temps!… Bon, ne parlons plus des gens qui fâchent… (Doucereux.) Quels sont tes projets pour aujourd'hui ?

VALÉRIE

La matinée s'annonce chargée.

PIERRE

(dubitatif)

Ah bon ?

VALÉRIE

Oui, le kiné doit venir.

PIERRE

Tu y prends goût, dis donc !

VALÉRIE

Ces séances de massage sont formidables… Tu devrais essayer. Vraiment… Il faut dire que Jacques est un véritable artiste, crois-moi ! Toutes les femmes rêvent de passer entre ses mains… Il faut dire que… (Constatant que Pierre est visiblement ailleurs.) Dis, tu m'écoutes ?

PIERRE

Non, mais je t'entends !

VALÉRIE

Malheureusement, Jacques est en congés cette semaine.

PIERRE

Qui ça ?

VALÉRIE

Jacques ! Mon kiné !

PIERRE

Ah oui ! (Faux.) Quel dommage !

VALÉRIE

Mais rassure-toi : il m'envoie un remplaçant.

PIERRE

(toujours faux)

Formidable !

VALÉRIE

Quelqu'un en qui je peux avoir toute confiance.

PIERRE

Tant mieux ! Tant mieux !

VALÉRIE

Un dénommé Michel.

PIERRE

Tu m'en diras tant !

VALÉRIE

Oh! je ne sais pas grand-chose de lui… Juste que c'est un type plutôt efféminé, si tu vois ce que je veux dire…

PIERRE

(goguenard)

Comme ça, tout le monde sera content : notre fille a sa tante à la maison et toi tu auras la tienne !

VALÉRIE

Là, tes allusions sont plus que douteuses !

PIERRE

Vaut mieux que ce soit mes allusions que des types, non ?… Des types, c'est vite dit !… Enfin, qu'est-ce qu'on peut y faire ?

VALÉRIE

(cherchant à changer de conversation)

Justement, toi, qu'as-tu prévu de faire aujourd'hui ?

PIERRE

De finir mon discours de campagne si je ne suis pas dérangé tout le temps!… Au fait, puisqu'on parle d'invités, j'attends quelqu'un moi aussi.

VALÉRIE

Ah ?

PIERRE

(allusif)

Oui, une femme… enfin, une vraie, cette fois-ci…

VALÉRIE

Je la connais ?

PIERRE

Ça m'étonnerait…

VALÉRIE

Dis toujours.

PIERRE

Ça t'intéresse tant que ça ?

VALÉRIE

Un peu.

PIERRE

Si tu veux tout savoir, elle s'appelle Graziella Duparc.

VALÉRIE

(réfléchissant)

Non, ça ne me dit rien.

PIERRE

Elle est journaliste à "Femmes de demain".

VALÉRIE

Et pourquoi veut-elle te rencontrer ?

PIERRE

Elle envisage de me consacrer un article dans son prochain numéro.

VALÉRIE

Ah bon ? (Moqueuse.) Pas à la page "cuisine", alors !

PIERRE

Non, ni à la page jardinage, rassure-toi, mais dans leur rubrique régionale "Un homme, un métier".

VALÉRIE

Et tu as accepté ?

PIERRE

Je t'avoue que j'ai hésité au début.

VALÉRIE

Je te comprends !

PIERRE

Mais elle m'a dit que si je refusais, ce qu'elle comprendrait fort bien d'ailleurs, elle contacterait Paul Gallois.

VALÉRIE

Qui, lui, accepterait…

PIERRE

Ça va sans dire ! Je le connais : pour récupérer des voix, il est prêt à tout !

VALÉRIE

(taquine)

Et toi, non ?

PIERRE

Figure-toi que si j'ai finalement dit oui, c'est pour donner une bonne image de l'homme politique.

VALÉRIE

Et rien de plus ?

PIERRE

(s'emportant)

Gallois ! Non, mais rends-toi compte : divorcé et vivant avec une femme qui pourrait être sa petite-fille !

VALÉRIE

C'est courant, aujourd'hui !

PIERRE

Ce n'est pas une raison ! Ce serait encore donner un sacré exemple pour les lecteurs !

VALÉRIE

(allusive)

Lecteurs ou électeurs, non ?

PIERRE

(faux)

Ah oui ! Tiens, je n'avais pas remarqué comme ces mots se ressemblaient !

VALÉRIE

Finalement, cet article, ce serait plutôt un bon coup de pub pour ta campagne électorale…

PIERRE

(hypocrite)

Ah ?… Je n'y avais même pas songé.

VALÉRIE

Son magazine est très lu.

PIERRE

(faussement naïf)

Ah bon ?

VALÉRIE

La preuve : moi-même je l'achète régulièrement.

PIERRE

Ce n'est pas forcément une référence.

VALÉRIE

Hum… Donc, cette journaliste doit venir aujourd'hui ?

PIERRE

Oui… Elle sera ici à dix heures précises.

VALÉRIE

Et tu ne pouvais pas la recevoir à ton bureau, en ville ?

PIERRE

Je te rappelle qu'il est en travaux.

VALÉRIE

C'est vrai…

PIERRE

Et elle tenait à me rencontrer chez moi.

VALÉRIE

Dans ta maison de campagne… électorale.

PIERRE

C'est pour mieux cerner l'individu, m'a-t-elle dit.

VALÉRIE

Bon, j'espère en tout cas que tu t'en sortiras bien avec elle.

PIERRE

Que nous nous en sortirons !

VALÉRIE

Nous ?

PIERRE

(un peu gêné)

Oui… Elle souhaiterait aussi bavarder avec toi.

VALÉRIE

Mais je n'ai rien à lui dire, moi !

PIERRE

Ne t'inquiète pas : les journalistes parlent pour deux ! Ils font même dire aux gens des choses qu'ils n'ont jamais racontées !

VALÉRIE

C'est rassurant !

PIERRE

Tout se passera bien, tu verras.

VALÉRIE

Franchement, je ne sais pas si c'est une bonne chose d'étaler notre vie privée comme ça…

PIERRE

Mais nous n'avons rien à nous reprocher, nous !

VALÉRIE

Non, bien sûr, mais tout de même…

PIERRE

Pour moi, il s'agit simplement de donner l'image d'une famille unie et respectueuse des valeurs morales… Ça devrait aller, non ?

VALÉRIE

Espérons-le.

PIERRE

Alors, je compte sur toi ; déjà, pour l'accueillir comme il se doit.

VALÉRIE

Tu peux me faire confiance.

PIERRE

Je n'ai pas trop de soucis à ton sujet… Ni pour Stéphanie, d'ailleurs.

VALÉRIE

(ferme)

Ah non ! Moi passe encore, mais elle, laissela en dehors de ça !

PIERRE

Et si la journaliste insiste pour la voir ?

VALÉRIE

Je trouverai un prétexte pour que ce ne soit pas possible.

PIERRE

Bon, comme tu voudras. Quant à ta sœur…

VALÉRIE

Avec elle, pas de problème! Dans le genre vieille France, on n'a pas trouvé mieux, non ? Ça devrait plaire à ta journaliste !

PIERRE

Pour ça, d'accord ! Mais ce sont ses piques incessantes qui m'inquiètent.

VALÉRIE

Ah ?

PIERRE

Si seulement elle pouvait la fermer pendant deux heures…

VALÉRIE

N'y compte pas trop !

PIERRE

Je ne lui en demande pas tant, d'ailleurs : seulement de ne pas se montrer trop agressive envers moi… (Cherchant de l'aide.) Mais je n'ose pas trop lui en parler, tu comprends…

VALÉRIE

C'est bon ! Je lui en toucherai un mot.

PIERRE

Merci !

VALÉRIE

C'est ça être l'épouse d'un politique !… Mais de ton côté, je veux que tu t'engages aussi à enterrer la hache de guerre.

PIERRE

D'accord… Mais pas trop profond !

ACTE 1 - SCÈNE 5

 

LES MÊMES, ANNE

 

Retour d'Anne.

 

PIERRE

Ah ! la revoilà !

ANNE

Si je suis de trop, dites-le tout de suite !

PIERRE

Tout de suite ou plus tard, c'est quand vous voulez !

(Valérie lui donne un coup de coude.) Figurez-vous que nous parlions de vous à l'instant.

ANNE

Tiens donc ! En mal, je suppose.

PIERRE

Votre lucidité m'impressionnera toujours !

VALÉRIE

(autoritaire)

Pierre, ça suffit ! (Bas.) Tu as déjà oublié ta promesse ?

PIERRE

C'est bon ! Je me tais… et je m'en vais !

(Pierre grimpe les escaliers.)

ACTE 1 - SCÈNE 6

 

VALÉRIE, ANNE

 

VALÉRIE

Il faut lui pardonner : tu es tombée à la mauvaise période.

ANNE

Je me suis toujours demandé si pour moi il y avait une période favorable.

VALÉRIE

Les élections, tu comprends ! Ça le travaille et ça le rend très irritable.

ANNE

Je m'en étais rendu compte.

VALÉRIE

Tu sais, on ne dirait pas comme ça, mais au fond, il t'apprécie… à sa façon.

ANNE

Bien particulière, alors.

VALÉRIE

Et finalement, même si les apparences sont trompeuses, il est plutôt satisfait que tu sois parmi nous… Si, si !

ANNE

(méfiante)

Ouh là ! Des gentillesses comme ça venant de lui, ça cache quelque chose.

VALÉRIE

(peu convaincante)

Non, pas du tout.

ANNE

On voudrait me demander un service que ça ne m'étonnerait pas !

VALÉRIE

Que vas-tu chercher là ?

ANNE

Ce que tu n'oses pas vraiment me dire.

VALÉRIE

(toujours aussi peu convaincante)

Je t'assure…

ANNE

Allons, mentir n'a jamais été ton truc.

VALÉRIE

(finissant par céder)

Bon, tu as un peu raison.

ANNE

Un peu seulement ?

VALÉRIE

Voilà : une journaliste doit venir tout à l'heure.

ANNE

Ah ?

VALÉRIE

Oui… Elle veut rédiger un article sur Pierre.

ANNE

C'est sûr qu'il y aurait de quoi dire !

VALÉRIE

Et surtout écrire !

ANNE

Mais en quoi cette visite me concerne-t-elle ?

VALÉRIE

Pierre a peur que vous vous disputiez devant elle.