Une star en campagne

Yvon TABURET

Editions théâtrales ART ET COMEDIE

3 rue de Marivaux 75002 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 2-84422-145-9 © Editions théâtrales ART ET COMEDIE 2000

NOTE SUR L'AUTEUR

Yvon TABURET est un auteur qui vit en Bretagne dans une petite localité du Morbihan. Très fier de sa ruralité, c'est très souvent dans cet environnement qu'il puise son inspiration. Dix de ses pièces ont été jouées en France et dans les pays francophones. Trois pièces "Les Les parasites sont parmi nous", nous "De De vers en verres", "Un verres montagne ont été éditées chez Art Un réveillon à la montagne" et Comédie. Yvon TABURET est également auteur compositeur interprète au sein du groupe "ZAZIMUT" chansons humoristiques Deux C.D. sont parus en auto-production.

PERSONNAGES

Par ordre d'apparition

 

Annick DUVAL : La fille Marguerite DUVAL : La mère

 

Pépé

Le grand-père Anatole DUVAL : Le père

 

Jeannot

Le copain d'Annick

 

Denise

La factrice Christine BERTHELOT : La présentatrice

 

Coco

La "camérawoman"

 

Max

Le preneur de son Marylou DUVAL : La fille Aldo CROONER : L'agent artistique François LEGAL : Le copain de Marylou

ACTE I

 

Une salle de ferme meublée d'une grande table, d'un vaisselier, d'une gazinière. Dans un coin, sur une chaise, la cane dans une main, la pipe dans l'autre, le pépé est assis.

 

A l'autre bout de la pièce, Marguerite étend lingerie et chaussettes sur un sèche-linge portatif. Annick prépare sur la table pain, charcuterie et boisson.

 

ANNICK

Maman, tu ne vas pas recommencer à étaler ici tout le linge de la famille.

MARGUERITE

(tout en disposant le linge) Ma fille, ce n'est tout de même pas de ma faute s'il pleut tous les jours dans ce fichu pays. Le linge, il faut bien qu'il sèche !

ANNICK

Mais enfin, il y a tout de même d'autres endroits.

MARGUERITE

Où ça, dans mon lit peut-être ? La buanderie est pleine, il faut bien le mettre quelque part ce sacré linge, dehors c'est impossible, il pleut comme vache qui pisse. C'est un printemps pluvieux, personne n'y peut rien. Tiens, demande donc au pépé, dis-nous pépé, depuis quand il pleut ?

LE PÉPÉ

Depuis la Saint Aubin, mais comme on dit, "quant il pleut à la Saint Aubin, l'eau est plus chère que le vin".

MARGUERITE

Saint Aubin, Saint Aubin, tu m'en diras tant, si ça continue avec toute cette eau, c'est nous qui allons finir au bain.

ANNICK

Ce n'est pas une raison pour exhiber toutes ces culottes, c'est indécent.

MARGUERITE

En attendant, c'est tout de même moins indécent que de se promener cul nu.

ANNICK

S'il venait du monde, on aurait encore l'air fin, regarde-moi ça, ce n'est plus un sèche-linge, on dirait un jeu de sept familles. Dans la famille DUVAL, je voudrais la fille, (elle sort une petite culotte de la bassine) la mère, (elle ressort une culotte) le père, le grand-père.

MARGUERITE

Et alors ? Moi je dis qu'il n'y a pas de honte à montrer ses dessous quand ils sont propres, il n'y a que le linge sale qu'on lave en famille.

ANNICK

Ah parce que toi, tu trouves que c'est élégant de montrer ça ! (Elle brandit entre deux doigts un grand slip en coton blanc.) Accroche-les au mur pendant que tu y es, comme ça les gens seront ravis. Bonjour ! entrez donc que je vous présente le slip de mon mari.

MARGUERITE

Les gens, les gens, tu commences à m'énerver avec tes gens, ce sont qui d'abord tes gens ? Moi, ceux que je connais, ils ne font pas tant de manières, ils ne pètent pas dans la soie.

LE PÉPÉ

Vaut mieux avoir les fesses propres dans du coton que sales dans de la soie.

MARGUERITE

Bien raisonné l'pépé, tu vois si le pépé le dit…

ANNICK

Tu parles, ce n'est pas aujourd'hui que le pépé va contredire sa fille, pas fou le pépé, on ne crache pas dans la soupe qui vous nourrit.

MARGUERITE

Annick, tu ferais bien de ne pas trop m'échauffer les oreilles, parce que figure-toi que tu commences à m'agacer sérieusement avec tes allusions. Le pépé est libre de penser ce qu'il veut, je ne l'ai jamais empêché de dire quoi que ce soit, crois-moi, il ne s'en est jamais privé et il ne s'en privera jamais.

ANNICK

De toutes manières, on ne peut jamais discuter avec toi puisque tu as toujours raison.

MARGUERITE

Certainement pas, je sais reconnaître mes torts lorsque j'en ai, je tiens simplement à te rappeler que je suis ici chez moi, j'y suis à l'aise et j'entends bien le rester sans me faire enquiquiner toutes les cinq minutes sous prétexte qu'il pleut.

ANNICK

Reconnais au moins que ce n'est tout de même pas très élégant cet étalage.

MARGUERITE

Qu'est-ce que tu veux que je reconnaisse, je n'ai rien à reconnaître du tout.

ANNICK

Tu vois que j'ai raison, c'est quand même quelque chose, le nez dans une crotte de chien, elle refuserait de reconnaître l'odeur. Pfft… tiens, ça ne m'étonne pas que la frangine se soit tirée de la maison.

MARGUERITE

Quoi, qu'est-ce que tu dis ?

ANNICK

Tu m'as très bien entendue, je dis que si la frangine a quitté le pays, c'est peut-être bien parce qu'elle commençait à en avoir marre de se faire marcher sur les pieds.

MARGUERITE

Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre, tu sais très bien que la Marie-Louise, si elle est partie, c'est parce qu'elle ne voulait pas rester à la campagne, voilà tout.

ANNICK

Et d'après toi, pourquoi ne donne-t-elle pas de nouvelles ? Hein, tu peux me le dire, depuis près d'un an qu'elle est partie.

LE PÉPÉ

Pas de nouvelles, bonnes nouvelles !

MARGUERITE

Ben justement, si elle ne donne pas de nouvelles, c'est peut-être parce qu'on ne l'a pas assez bien élevée, on l'a trop laissée faire, résultat, on aura juste réussi à en faire une ingrate, alors tu comprends bien qu'on ne va pas recommencer la même bêtise avec toi. C'est pour ça que maintenant dans cette maison, c'est moi qui commande, un point c'est tout. Quand tu seras mariée, tu feras comme il te plaira, ma fille, mais en attendant…

ANNICK

Parlons-en de mon mariage, à chaque fois que j'en parle, vous repoussez toujours la date.

MARGUERITE

Mais tu es jeune, tu as bien le temps avant de te marier.

ANNICK

Tu me dis toujours ça, mais je ne suis pas une gamine. En plus, si je partais, je ne vous coûterais plus un sou, vous feriez des économies.

MARGUERITE

Justement, c'est ça que tu veux que les gens pensent ? Que ton père et moi sommes trop contents de nous débarrasser de nos filles ? J'en connais certaines, dans le village, qui ne mettraient pas longtemps à colporter ce genre de ragots, je les entends d'ici : "Non seulement, ils ont laissé partir leur Marie-Louise sans la retenir, mais en plus, ils se sont empressés de vendre leur cadette au plus offrant".

ANNICK

Oh là doucement, je ne suis pas à vendre.

MARGUERITE

C'est pourtant bien ce que penseront les gens, et même si tu n'es pas d'accord, tu ne pourras pas les empêcher de venir jaser sur ton compte, ma p'tite !

ANNICK

De toute façon, il n'y aura que les médisants à penser ainsi, à quoi bon s'en soucier, s'il faut commencer à se préoccuper de leur avis, on n'a pas fini.

MARGUERITE

Ah bon, de l'opinion des gens, tu t'en contrefiches à présent ?

ANNICK

Mais bien sûr ! je n'en ai rien à faire que je te dis.

MARGUERITE

Ça c'est trop fort, mademoiselle a la mémoire courte, il n'y a pas deux minutes, elle me reprochait d'étaler mon linge, sous prétexte que les gens allaient être choqués de voir nos culottes, et maintenant elle veut me faire croire qu'elle agit comme si elle était seule sur terre, faudrait peutêtre savoir ce que tu veux, ma petite.

ANNICK

C'est simple, ce que je veux c'est me marier, ce n'est pourtant pas compliqué, mais dis quelque chose pépé, aide-moi à lui faire comprendre.

LE PÉPÉ

Quand il tonne, il faut écouter tonner, laisse donc passer l'orage.

ANNICK

Ah de la crotte, je ne vais pas rester sans réagir, à écouter ces stupides arguments, qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas, il ne te plaît pas mon Jeannot ?

MARGUERITE

Ne dis donc pas de bêtises.

ANNICK

Un garçon gentil, honnête et travailleur, et tu voudrais m'empêcher de l'épouser ?

MARGUERITE

Mais je n'ai jamais dit ça ! Je te demande simplement d'avoir un peu de patience pour éviter de faire jaser le village.

ANNICK

De toute façon, avec ou sans votre consentement, je me marierai, mais, (se faisant subitement câline) avoue, ma petite maman chérie, que ce serait plus agréable si toute la famille était présente.

MARGUERITE

Et si tes parents payaient le repas de noces, pas vrai ?

ANNICK

Ah ne recommence pas à faire ta méchante alors que je cherche à t'adoucir, déjà que ce n'est pas drôle avec ce temps de chien, si en plus on commence à s'engueuler… Voyons, quelle date pourrions-nous choisir… L'idéal ce serait avant les moissons, à condition qu'il fasse beau, au mois de juin.

LE PÉPÉ

Juin bien fleuri, vrai paradis.

ANNICK

J'ai déjà tout prévu, on pourrait se marier le 8.

LE PÉPÉ

Le 8 juin, jour de la Saint Médard, s'il pleut à la Saint Médard, c'est du beau temps pour les canards.

ANNICK

A moins que Saint Barnabé ne vienne l'arrêter, mais tu as raison, il vaut mieux ne prendre aucun risque, trouvons une autre date, justement pourquoi pas Saint Barnabé ?

LE PÉPÉ

Pour la Saint Barnabé, le soleil rayonne au fond du pichet.

MARGUERITE

Oui, bon ben on verra, pour le moment on n'en est pas encore là, tu ferais bien de couper les tartines parce que ton Jeannot, il ne devrait pas tarder à arriver. Tiens, ben justement, les voilà.

(Arrivée d'Anatole et de Jeannot.)

ANATOLE

A boire ou je tue le chien ! (S'adressant à Jeannot) T'as pas soif toi ? Moi rien que de voir cette pluie qui pisse dru, ça me donne soif.

JEANNOT

Bonjour madame Marguerite.

MARGUERITE

Grand nigaud, faut donc que je te le répète tous les jours, ici y a pas de madame Marguerite. C'est Marguerite un point c'est tout. C'est compris ?

JEANNOT

Oui madame Marguerite.

MARGUERITE

Et c'est ça que tu veux épouser. Je ne suis pas sûre qu'il relève le niveau de la famille celui-là. Il ne comprend toujours que la moitié du quart des choses. Je t'ai dit Marguerite, pas madame Marguerite. Marguerite, c'est pourtant pas compliqué, dis-moi c'est compliqué ?

JEANNOT

Non m'dame Marguerite.

ANATOLE

Mais cesse d'embêter ce garçon, il n'est pas venu ici pour se faire tyranniser. Tiens, on va plutôt casser une croûte et boire un coup.

ANNICK

Alors ça avance ?

JEANNOT

Bien sûr que ça avance, on vient de changer les segments, il nous reste à roder les soupapes. Après, il n'y aura plus qu'à remonter l'engin.

ANATOLE

Tu sais que c'est un as ton Jeannot, question mécanique il s'y connaît, les yeux fermés il remonterait un moteur.

ANNICK

Ne va pas trop le flatter, tu vas lui faire gonfler les chevilles.

JEANNOT

Heureusement que ton père est plus gentil que toi, ah c'est pas toi qui me ferais un compliment.

ANNICK

Si je commence à te complimenter pour tout ce que tu fais, on n'a pas fini de se faire des politesses. Tu finirais par prendre la grosse tête, et moi, je ne veux pas d'un mari prétentieux et vaniteux.

ANATOLE

Te laisse pas faire mon Jeannot, c'est une sacrée, c'est bien simple elle est pire que sa mère, elle est dure avec les bonhommes Annick, spécialement avec les garagistes, méfie-toi parce qu'elle roule les mecs Annick.

MARGUERITE

Mangez donc au lieu de dire des âneries.

ANATOLE

Alors le pépé, en forme ?

LE PÉPÉ

En avril le printemps chante et le rhumatisme augmente. Il n'y a rien à y faire, c'est de saison, mais à part ça, le moral est bon.

JEANNOT

La prochaine fois que vous irez au bourg, passez donc au garage, je vous ferai un petit graissage de roulements, histoire de déverrouiller tout ça, et de remettre le compteur à zéro.

LE PÉPÉ

T'inquiète pas pour moi mon gars, même si ça coince un peu dans les virages, il tient encore la route, le vieux.

(Arrivée de la factrice.)

LA FACTRICE

Bonjour messieurs-dames.

MARGUERITE

Tiens, voilà de la visite.

ANATOLE

Une visite, ça fait toujours plaisir, si ce n'est pas quand elle arrive, c'est quand elle repart, pas vrai Denise ?

LA FACTRICE

C'est pourquoi que vous dites ça ?

ANATOLE

Pour rien, alors les nouvelles sont bonnes ?

LA FACTRICE

Les nouvelles, y'en a tellement que si je commençais à causer, j'aurais le gosier tout asséché. J'ai encore des maisons à visiter, faut que j'garde ma salive.

ANATOLE

Et si on vous l'humidifiait un peu votre gosier, ça vous arrangerait pas vrai ? Amène un verre la patronne…

LA FACTRICE

Je ne sais pas si j'ai vraiment le temps.

ANATOLE

Allez, pas de manière, vite fait un petit coup pour la route.

LA FACTRICE

C'est vraiment pour ne pas vexer, vite fait alors.

(Il la sert, elle boit avec avidité.)

ANATOLE

Alors la factrice, quoi de neuf au pays ?

LA FACTRICE

Le fils Lenoir est parti avec sa petite famille à la neige, dans les Pyrénées, mais ils n'ont pas de chance, là-bas aussi il fait trop doux, du coup ils ont usé de l'essence pour rien… Remarquez, c'est vrai que c'est joli, (fouille dans sa musette, sort une carte postale) c'est joli avec de la neige, sinon ça ne vaut pas le déplacement… enfin il en faut pour tous les goûts, pas vrai ? Par contre, ils disent qu'ils mangent bien.

MARGUERITE

Ah, c'est déjà ça ! Quand est-ce qu'ils reviennent ?

LA FACTRICE

Attendez voir, (elle lit) à dimanche, grosses bises, ben oui, dimanche pour aller manger le poulet frites chez la mère Lenoir.

ANATOLE

Et à part ça ?

LA FACTRICE

Le père Henri a résilié son abonnement au journal, je me demande s'il n'aurait pas des soucis financiers cet homme-là.

ANATOLE

Le père Henri, ça m'étonnerait avec la retraite qu'il a, il pourrait entretenir une danseuse sans problème.

LA FACTRICE

J'en suis pas si sûre, mais je le saurai, je demanderai au petit Jean-René qui travaille à la banque, il saura me le dire. Tiens, vous saviez que la fille Besnard était enceinte ? Quelle cachottière celle-là ! Heureusement qu'elle l'a dit à sa cousine, sinon on ne serait au courant de rien ! (Elle fouille à nouveau dans sa musette.) Où est-ce que je l'ai mise, ah voilà ! (Elle ressort une carte postale, elle lit.) Chère cousine, na na na… bla, bla, bla… ah ! Préviens-moi quand tu auras fait l'échographie, vous voyez je n'invente rien, elle a encore attrapé le ballon, son homme il a l'air de rien, toujours mauvaise mine, mais j'ai l'impression que c'est un sacré lapin, enfin… ça leur fera encore des allocations familiales… Pas mauvais ce petit vin, il est léger.

ANATOLE

Et il a un goût de reviens-y, pas vrai ? (Il la ressert.)

LA FACTRICE

Vite fait alors, mais pas trop, c'est que je n'ai pas fini ma tournée moi !

JEANNOT

En tout cas, moi, j'ai autre chose à faire qu'à écouter radio cancan. Anatole, je retourne bosser, à tout à l'heure.