Un Reveillon a la montagne

Yvon TABURET

Editions ART ET COMEDIE

3 rue de Marivaux 75002 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 2-84422-023-1 © Editions théâtrales ART ET COMEDIE 1998 Personnages

 

PIERRE

Le père

 

MARTINE

La mère

 

CHARLOTTE

La fille

 

ÉLISE

La belle-sour

 

VALENTINE

La mamie

 

NANARD

Le père

 

SOLANGE

La mère

 

GABY

La fille

 

DAVID

Le copain de la fille (ce rôle peut être "féminisé")

 

TIMOTHÉE

Le pépé

 

Decor Un intérieur de chalet, une salle à manger. Dans un coin, un fauteuil.

Acte 1

 

Une vieille dame dort dans le fauteuil.

 

VOIX OFF

Pierre ! Pierre !

PIERRE

Alors six verres à pied, six verres à pied, oh il y a même les flûtes à champagne, mais ils sont sacrement équipés dans ce chalet, c'est merveilleux ! si ça se trouve, il y a même un seau à glace… mais oui ! qu'est-ce que je disais… alors là, bravo, ils ont pensé à tout, chapeau l'organisation !

MARTINE

Pierre, mais qu'est-ce que tu fais, tu ne peux pas répondre quand je t'appelle, tu es sourd (Entrant.) ou quoi ?

PIERRE

Non, rassure-toi Martine, le virus de la surdité n'existe pas encore, donc pas de danger que je l'attrape, ce n'est pas parce que ta mère est là que… (S'apercevant que la mamie dort dans le fauteuil, il tape sur le seau à glace. D'une voix forte.) S'il vous plaît, contrôle des billets, contrôle des billets.

(La mamie continue de dormir.)

PIERRE

(la secouant)

Montparnasse, Montparnasse, le train arrive à destination…

MARTINE

Pierre, voyons cesse de la taquiner ainsi, tu n'es pas gentil.

MAMIE

Qu'est-ce que c'est ? Oh c'est vous Pierre, j'ai dû m'assoupir.

PIERRE

Alors, Mamie, on a fait son gros dodo.

MAMIE

Vous avez raison, il est encore trop tôt.

PIERRE

Non je dis, on a fait son gros dodo ?

MAMIE

Aller faire de la moto, à cette heure-ci, vous n'y pensez pas !

PIERRE

Mais qui vous parle de moto, je vous demande simplement…

MARTINE

Pierre, je t'en prie, cesse de l'embêter. Maman si tu souhaites te relaxer un peu, tu seras bien mieux dans la chambre que je t'ai préparée.

PIERRE

C'est ça Mamie, allez recharger un peu vos batteries là-haut. Comme ça vous reviendrez en pleine forme pour fêter le réveillon.

MAMIE

Mais non, mon gendre détrompez-vous, je n'ai pas du tout les oreillons.

PIERRE

J'ai dit le réveillon pas les oreillons parce que les oreillons, à mon avis ça doit faire un moment que vous avez dû les avoir…

MARTINE

Monte Maman, tu trouveras ta valise dans la pièce du fond.

PIERRE

Attention mamie, la pièce du fond pas la fesse du pion ! Martine, tu ferais bien d'accompagner Mamie, sinon tu risques de la trouver endormie au milieu de l'escalier.

MARTINE

Tu exagères Pierre, tu verras qu'après un moment de récupération, elle va nous revenir en pleine forme. Si ça se trouve, c'est elle qui te couchera cette nuit.

PIERRE

Ça c'est bien possible, increvable la mamie, elle consomme presque rien mais qu'est-ce qu'elle tient la route ! Pas vrai Mamie hein, bon pied bon œil !

MAMIE

Qu'est-ce que vous dites mon petit Pierre, vous entendez les pompiers ? Vous m'inquiétez, je n'entends rien ou alors je deviens sourde.

PIERRE

(acquiesçant lourdement de la tête)

Mais oui Mamie ça doit être ça.

MARTINE

Allez viens Maman je t'accompagne.

(Mamie sort, suivie de Martine.)

PIERRE

Tu en profiteras pour rappeler à ta charmante sœur que sa valise est toujours ici, mais… et ça ? (Il désigne un sac.) Ce sont les affaires de Charlotte, ma parole, on me prend pour qui dans cette maison, pour le larbin de service !

MARTINE

Ne te bile pas ainsi. Élise va certainement venir chercher ses affaires, je vais le lui rappeler. Quant à Charlotte, je préfère attendre qu'elle soit revenue à de meilleures dispositions.

PIERRE

Dis-lui que si elle ne descend pas, c'est son père qui Reproduction va venir la chercher par la peau des fesses, non mais c'est incroyable, ce n'est qu'une gamine et il faudrait qu'on se plie à tous ses caprices et puis quoi encore !

MARTINE

Il est vrai que la perspective de réveillonner avec nous ne l'enchante guère.

PIERRE

On ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre. Mademoiselle adore skier, accepte qu'on lui paie ses forfaits et ses équipements et dans le même temps, elle aurait voulu réveillonner à Paris, et surtout pas avec ses vieux parents, bien trop ringards bien trop "has been" comme elle dit.

MARTINE

C'est vrai que si elle avait pu bénéficier de l'appartement…

PIERRE

Mais je rêve, j'hallucine, tu as vraiment la mémoire courte ma pauvre Martine, l'expérience de la semaine dernière ne t'a donc pas suffit ? Rappelle-toi dans quel état on a retrouvé l'appartement, les bouteilles de coca dans l'aquarium… Demande aux poissons, ils s'en souviennent encore… et les mégots dans les plantes vertes, c'était décoratif, je te l'accorde, tout aussi décoratif que les traces de porto sur la moquette, je ne te reparlerai pas du petit saligaud qui s'est mouché dans les rideaux, encore moins de celui qui a réussi à vomir dans notre lit, il est vrai qu'il a eu la délicatesse de recouvrir son petit cadeau du couvre-lit… charmante intention !

MARTINE

Mais Pierre, tu avoueras que Charlotte n'est pas responsable du comportement de ses camarades.

PIERRE

C'est vrai, je suis d'accord, néanmoins après une telle expérience n'importe qui peut également comprendre que je rechigne à lui laisser l'appartement. Après tout ce n'est pas un si grand châtiment que de venir passer huit jours en famille à la neige. De toute manière, je ne la séquestre pas, que je sache, si elle veut sortir ce soir libre à elle de le faire.

MARTINE

C'est entendu, Pierre, mais sois un peu indulgent, rappelle-toi que toi aussi tu as été jeune.

PIERRE

On dirait que tu t'adresses à Mathusalem, merci c'est agréable.

MARTINE

Qu'est-ce que tu peux être susceptible ce soir.

PIERRE

Pardonne-moi, ce doit être la fatigue de la route, mais ne t'inquiète pas, ça ira mieux l'année prochaine.

MARTINE

Je préfère ça, allez, à tout de suite.

PIERRE

Alors où en étais-je ? Ah oui, voilà ma liste, voyons voir… assiettes, plats, casseroles parfait ! Tiens, voilà ma chère belle sœur… Alors Élise, que pensez-vous de l'endroit, n'est-ce pas paradisiaque ?

ÉLISE

Vous savez Pierre, ici ou ailleurs quelle importance.

PIERRE

Allons, allons, pas d'humeur chagrine un soir comme celui-là, voyons, que demander de plus, un réveillon de rêve dans un cadre idyllique ! Et demain à nous l'ivresse des sommets, à nous les descentes vertigineuses dans un site enchanteur.

ÉLISE

Pas la peine de me réciter le dépliant publicitaire, vous l'avez appris par cœur pour pouvoir m'épater ou quoi ?

PIERRE

Mais non, pas du tout, je disais ça comme ça, je ne…

ÉLISE

Cessez de mentir, de vouloir toujours vous justifier, de toute façon, je n'en ai rien à fiche, je n'aime pas la neige.

PIERRE

Ça tombe bien, vous garderez Mamie pendant que nous irons skier.

ÉLISE

Ainsi c'est donc ça, je comprends maintenant votre insistance, vous m'avez embarquée uniquement pour que je m'occupe de maman pendant que vous irez vous pavaner sur les pistes.

PIERRE

Mais c'est de l'humour, c'est pour rire ma chère Élise, cessez donc de tout prendre à la lettre ! Non, non, ne vous fâchez pas, ça aussi c'est de l'humour, vous savez pertinemment que Mamie est assez grande pour se garder toute seule. Non, vous êtes venue avec nous parce que nous ne voulions pas que vous vous retrouviez toute seule, un soir comme celui-là, voilà tout.

ÉLISE

Le coup de la pitié à présent, décidément mon pauvre Pierre, ce ne sont pas le tact et la délicatesse qui vous étouffent.

PIERRE

Mais non, ma chère Élise, vous vous méprenez, ne refusez pas de grâce, l'estime et l'affection que…

ÉLISE

Je vous en prie assez d'hypocrisie, voilà bien un discours typiquement masculin, un discours machiste enrobé de paternalisme. Je n'ai absolument pas besoin de votre pseudoprotection. Vous, les hommes, vous passez votre temps à nous infantiliser, à nous surprotéger. Serait-ce pour masquer votre propre insécurité ou alors peut-être pour mieux nous aliéner et nous maintenir dans notre condition d'exploitée ?

PIERRE

Pardon ? Reproduction

ÉLISE

Vous m'avez très bien comprise !

PIERRE

Ma chère belle-sœur, lorsque vous êtes descendue, le pauvre macho, exploiteur, phallocrate et paternaliste que je suis, pensait vous aider à porter vos affaires, mais je m'aperçois que mon intention était inconsciemment malveillante puisqu'elle aurait renforcé votre "aliénation". Je ne voudrais surtout pas vous maintenir dans une situation de dépendance vis à vis de la gente masculine. Chère Élise, vous m'avez éclairé, soyez-en remerciée, je m'efforcerai à présent de respecter vos idées féministes, soyez assurée que je ne vous proposerai plus mon aide en aucune circonstance et si d'aventure, je me laissais aller à vous présenter un plat, à vous ouvrir une porte ou à vous complimenter sur votre toilette… Je vous en conjure, rappelez-moi à l'ordre. Je compte sur vous.

ÉLISE

(prenant ses affaires)

Rassurez-vous, je ne vous demanderai rien.

(Elle sort)

PIERRE

Et bien ça promet… Je sens que nous allons passer un superbe réveillon dans une ambiance chaleureuse et épanouie ; entre une belle-sœur complètement dingue et rabat-joie et une fille qui va nous faire la soupe à la grimace toute la soirée, je vois d'ici le tableau ! C'est pas "Bonne Année" qu'on devrait se dire c'est "Bon Courage" ! Il va falloir que je trouve des arguments pour me remonter le moral. (Il fouille dans un carton, en sort trois ou quatre bouteilles.) Ah Saint Estèphe 78 ! Ce pinard, il est comme moi, il a besoin de respirer. (Il débouche deux ou trois bouteilles, qu'il dépose délicatement dans un coin… Prenant une bouteille de champagne.) Et celui-là, penser à le mettre au frais. (Il se dirige vers la cuisine, puis se ravisant.) Suis-je bête, lorsqu'on est à la montagne, y a-t-il meilleur réfrigérateur que dehors ?

(Il s'empare du seau à glace, et se dirige vers la porte d'entrée, il sort.)

(Entrée de Charlotte, elle vient chercher ses affaires, elle s'apprête à sortir lorsque Pierre entre à nouveau.)

PIERRE

Ah Charlotte ! (Charlotte ne répond pas.) Charlotte !

CHARLOTTE

Ne crie pas, je t'entends !

PIERRE

Ah, tout de même !

CHARLOTTE

Qu'est-ce qu'il y a ?

PIERRE

Lorsque tu auras monté tes affaires, pourras-tu redescendre me donner un coup de main, on a une bourriche d'huîtres à ouvrir.

CHARLOTTE

Ah ! Je comprends pourquoi tu as voulu que je vienne.

PIERRE

Ah non ! Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi, j'en ai ras la casquette de me faire traiter d'esclavagiste, de négrier, c'est une véritable coalition, ma parole, vous avez décidé d'avoir ma peau ou quoi ?

CHARLOTTE

Si tu n'es pas content, ne t'en prends qu'à toi-même, tu n'avais qu'à me laisser l'appart, mais non, mon cher papa m'a trouvée trop petite, mon cher papa pense que sa fifille ne peut pas organiser un réveillon toute seule, alors mon cher papa qui me juge trop immature pour rester à la maison doit bien comprendre que je le suis certainement aussi pour ouvrir les huîtres ou pour préparer quoique ce soit.

PIERRE

Ecoute, Charlotte tu ne vas pas continuer à faire la gueule tout le séjour. T'ai-je forcé à venir avec nous, peux-tu me le dire ?

CHARLOTTE

Non, mais j'aurais très bien pu réveillonner à Paris et vous rejoindre ensuite par le train.

PIERRE

Effectivement, si tu avais réservé suffisamment à l'avance, c'eût été possible, mais à cette période de l'année, tout était complet depuis belle lurette, tu aurais dû t'en douter, et encore aurait-il fallu que tu trouves quelqu'un pour t'inviter, parce que tu te doutes bien qu'il était hors de question de te laisser l'appartement. Je veux bien être cool, comme tu le dis si bien, mais vois-tu, il y a des limites.

CHARLOTTE

Ça je m'en rends compte qu'il y a des limites, des limites à l'intelligence et à la compréhension. Tout le monde n'a pas la chance d'avoir des parents prix Nobel.

PIERRE

Et tout le monde n'a pas la chance d'avoir des enfants respectueux.

CHARLOTTE

Si on recherche le respect, encore faut-il respecter les autres.

PIERRE

Et laisser son appartement se transformer en déchetterie ? La prochaine fois que tu as l'intention d'inviter tes amis, préviens-moi, je vous ferai livrer le contenu d'une tonne à lisier, comme ça vous vous sentirez tout de suite à l'aise !

CHARLOTTE

Je reconnais bien là ta générosité sans limite, mon cher papa.

PIERRE

(sort son mouchoir et l'agite)

Stop, Charlotte, drapeau Reproduction blanc ! Tu veux bien qu'on signe l'armistice ? On ne va pas commencer l'année comme ça, tout de même !

CHARLOTTE

Mais c'est toi aussi !

PIERRE

C'est toi, c'est moi, c'est nous deux… Allez, un petit bisou à son papounet et qui c'est qui arrivera le premier demain en bas de la piste rouge, c'est le papounet !

CHARLOTTE

Alors là, j'aimerais voir ça !

PIERRE

Et qui c'est qui dira : "Papa, sois sympa, attendsmoi" c'est la fifille !

CHARLOTTE

Ça me ferait mal, on parie ?

PIERRE

Chiche ! Le dernier arrivé, paie l'apéro au pied des pistes.

CHARLOTTE

D'accord papounet, commence à t'entraîner parce que demain ça va être dur pour toi.

(Elle prend ses affaires et s'apprête à sortir.)

PIERRE

Charlotte !

CHARLOTTE

Oui ?

PIERRE

Tu sais, je voulais te dire…

CHARLOTTE

(avec un sourire)

Je sais papounet, moi aussi.

(Elle sort)

PIERRE

(seul, il consulte un baromètre mural)

Ah, le baromètre de la bonne humeur revient sur le beau fixe, la dépression s'éloigne… Finalement, nous allons peut-être passer un joyeux réveillon, ça s'arrose ! (Il sort les flûtes à champagne et les met sur la table.) Il est temps que j'aille préparer les toasts.

(Il sort. Entrée de Nanard, Solange et Pépé.)

NANARD

(entrant)

Quel accueil, mes enfants, quel accueil, y'a pas à dire, ils font bien les choses, tu vois la patronne tu avais tort de critiquer, toi qui disais que le gars de l'Agence avait l'air de planer, et bien non, tu vois, ben non… C'est vraiment gentil de leur part d'offrir le champagne à leurs clients. Si, si, tu sais ils n'étaient pas obligés, j'apprécie, vraiment je trouve ça bien.

SOLANGE

C'est vrai Nanard, c'est comme tu le dis. Comme quoi tout le monde peut s'tromper.

NANARD

Comme dit pépé "l'horreur est humaine" pas vrai Pépé ?

PÉPÉ

Aller à la fête foraine, il n'en est pas question !

(Il s'installe dans le fauteuil et s'y agrippe.)

NANARD

Pas la peine de t'agripper à ton fauteuil Pépé, t'inquiète pas, (Il crie.) t'iras pas dans les auto-tamponneuses !

PÉPÉ

Mettre mes fesses dans la poudreuse ? T'as qu'à croire tiens… Mais toi, je t'y verrais bien.

NANARD

(à Solange)

Des fois, j'ai l'impression qu'il se fiche de moi le pépé.

SOLANGE

Mais non, tu te fais des idées, dis donc, t'es en train de le couver ton seau à champagne, tu sais, tu peux toujours attendre, il ne va pas faire des petits.

NANARD

Oh, arrête de me chambrer.

SOLANGE

C'est la bouteille que t'es en train de chambrer, paie donc un coup avant que ça refroidisse !

NANARD

Sacré Solange, toi t'es une sacrée ! Elle perd jamais une occasion de lever l'coude, elle craint pas la tendinite, la patronne, c'est bien la fille de son père, pas vrai Pépé ?

(Pépé ne répond pas, désigne la bouteille.)