Une histoire à dormir debout

Yvon Taburet

Éditions Art et Comédie

 

3, rue de Marivaux 75002 Paris Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-37393-289-8 © Fantasio/Éditions Art et Comédie 2019

 

Éditions Art et Comédie - Note sur l'auteur

 

Depuis plus de vingt ans, Yvon Taburet écrit un théâtre de divertissement qui trouve un certain écho auprès des troupes puisque ce sont plus de 1 600 d'entre elles qui ont représenté ses pièces en France et dans les pays francophones. Il reste fidèle aux éditions Art et Comédie ; Une histoire à dormir debout est sa vingt-cinquième comédie à y être éditée.

 

Personnages

 

Simone Legrand, mère de Jacques Jacques Legrand, époux de Clémentine et fils de Simone Clémentine Legrand, épouse de Jacques Carine, sœur de Clémentine François, l'ami de Carine Jessica Francky Mme Campbell Mme Smith

 

Les rôles de Mme Campbell et Mme Smith peuvent être masculinisés. Décor Un salon. Côté jardin, une porte menant vers l'extérieur et une fenêtre. Près de la fenêtre, une chaise. Côté cour, une porte menant aux chambres.

 

Acte un

 

Simone est à la fenêtre, côté jardin. Elle est assise la jambe immobilisée, près d'elle une paire de béquilles. Avec des jumelles, elle observe l'animation du quartier. Jacques, côté cour, est en train de lire.

 

Simone

Tiens, les voisins ont encore changé de voiture. Qu'est-ce qu'ils peuvent se la péter ceux-là ! Ce n'est pas parce qu'ils changent de bagnoles plus souvent que de chaussures qu'on va les applaudir. Tout pour l'apparat ! Si ça se trouve, ils n'ont rien dans leur assiette pour se nourrir convenablement mais ils préfèrent étaler leur frime en essayant d'impressionner tout le quartier. Pouah ! Moi, ça me dégoûte !

(Jacques.) – Je ne vois vraiment pas ce qui t'énerve ! Nos chers voisins, au demeurant des gens tout à fait respectables, ont bien le droit de faire comme bon leur semble, non ?

Simone

Des frimeurs que je te dis ! Tout aussi frimeurs que leur pétasse de fille qui doit avoir les idées aussi courtes que sa mini-jupe… Tiens la voilà ! Ah, celle-là, elle n'a pas honte de sortir ainsi fagotée, bientôt elle va finir par se promener les fesses à l'air et ça ne semble pas la contrarier, bien au contraire… Si tu voyais comme elle roule des hanches.

Jacques

(se déplaçant)

Fais voir !

(Il lui prend les jumelles des mains. Il s'apprête à regarder mais elle les lui arrache.)

Simone

Non mais, dis donc ! Espèce de vieux vicieux ! Je te rappelle que tu es marié, mal marié peut-être mais marié tout de même.

Jacques

Mal marié ? Alors là Maman ! Permets-moi de te le dire, je te trouve vraiment médisante.

Simone

Il n'y a aucune médisance dans ce que je dis, ce n'est que la stricte vérité.

Jacques

Maman, ne t'en déplaise, comme tu le sais très bien, cela fait plus de vingt ans que Clémentine et moi sommes en couple… Cette longévité dans le mariage n'est-elle pas la preuve de la solidité de notre union ?

Simone

Tu parles ! Pas folle la guêpe ! Lorsqu'on a trouvé une bonne poire, on ne s'éloigne pas du verger.

Jacques

Ah bon ? Et que dois-je comprendre ?

Simone

Mon Dieu, qu'il est bête ! Il ne comprend rien ! C'est vrai que tu es bête et c'est justement pour cela que ta chère épouse est toujours avec toi, parce qu'elle adore les bêtes : sac en croco, manteau de vison, gants en peau de daim et, naturellement (Le désignant.) un gentil pigeon pour payer tout cela.

Jacques

À propos d'animaux, si tu n'étais pas ma mère, je serais tenté, à mon tour, de te parler de langue de vipère, de peau de vache… mais je préfère en rester là… Maman, depuis ton accident, nous avons accepté de t'héberger, le temps de ta convalescence, mais ne crois-tu pas que nous pourrions essayer de vivre un minimum en harmonie ?

Simone

Ah ! Si seulement tu avais épousé la fille Jambounot, crois-moi, tu m'aurais donné plus de satisfaction.

Jacques

Odile Jambounot ? Quelle drôle d'idée ! Sais-tu qu'au lycée, à cause de ses boutons, tout le monde l'appelait la calculette. Au fait qu'est-ce qu'elle devient ?

Simone

La calculette est devenue expert-comptable.

Jacques

Ben oui, c'est logique… Odile Jambounot… La pauvre ! On n'était pas sympa.

Simone

N'empêche… Elle au moins, elle a un vrai métier, pas comme ta fainéante de femme.

Jacques

Artiste peintre, c'est aussi un vrai métier.

Simone

Tu parles ! Elle ne les vend jamais ses croûtes.

Jacques

D'abord ce ne sont pas des croûtes, ensuite dois-je te rappeler que le marché est en crise ? Si tu crois que c'est facile, de nos jours, de vivre de son art ?

Simone

Si seulement elle peignait des choses jolies plutôt que ces horribles barbouillages.

Jacques

Si Clémentine était là, elle te répondrait que l'art est fait pour aiguiser la conscience et pas nécessairement fait pour produire du beau… D'ailleurs qu'est-ce que le beau ? Vaste question, n'est-ce pas ? Chacun ses goûts et sa sensibilité. Rassure-toi, personne dans cette maison ne t'en voudra si tu n'es pas réceptive à l'art contemporain.

Simone

Pour moi, c'est du bla-bla tout ça… Alors que si tu avais été avec Odile Jambounot… Jacques . – Maman ! Arrête de faire une fixation sur Odile Jambounot, moi je suis avec Clémentine, Clé-men-ti-ne. Que veux-tu, je l'aime et je l'ai toujours aimée. Avec ses qualités et ses défauts, dès que je l'ai connue, je l'ai trouvée craquante.

Simone

Moi aussi, je suis craquante.

Jacques

Ah bon ?

Simone

Toutes les femmes deviennent craquantes avec le temps… Si ce n'est pas grâce à leur charme, c'est lorsqu'elles vieillissent grâce à leur arthrose.

Jacques

Tu vois que tu peux être drôle quand tu veux. Sacrée Maman ! Tu sais que je t'aime toi !

(Il l'embrasse sur la joue.)

Simone

Toujours avec ses lècheries et ses bisous. C'est bon ! Tu n'as plus quatre ans !

Jacques

Voyons Maman, tu devrais le savoir, il n'y a pas d'âge pour l'amour.

(Entrée de Clémentine, des paquets plein les bras.)

Clémentine

Entièrement de ton avis et je rajouterai : "L'amour n'a point d'âge, il est toujours naissant." Discours sur les passions de l'amour : Blaise Pascal. Voilà une citation qui semble faite pour nous, n'est-ce pas mon chéri ? Mais en arrivant, j'ai cru comprendre qu'elle ne nous était pas destinée.

Jacques

Tout à fait ma chère, elle s'adressait à mon adorable génitrice qui ne perd jamais une occasion de manifester son affection à notre égard, et comme elle semblait s'émouvoir de ses débordements d'amour incontrôlés, je n'ai fait que la rassurer, n'est-ce pas Maman ?

(Simone ne dit mot, la mine renfrognée. Clémentine s'avance vers elle.)

Clémentine

Jacques a raison et moi-même je ne peux que vous encourager dans le même sens donc si vous souhaitez nous manifester votre affection, surtout n'hésitez pas, chère belle-maman.

(Elle se penche et embrasse Simone sur la joue.)

Simone

(tout en s'essuyant la joue)

Mais ça ne va pas ! Vous n'êtes vraiment pas bien !

Clémentine

Vous savez chère belle-maman, ce ne sont que de simples bises pour vous prouver notre attachement, n'est-ce pas Jacques ?

Jacques

Mais oui Maman. Ne nous dis pas que tu es effrayée par une simple bise.

Simone

Gardez vos microbes et fichez moi la paix ! Je préfère me retirer dans ma chambre. (À Jacques.) Comme ça, le pigeon va pouvoir roucouler à son aise.

(Elle prend ses béquilles et sort vers les chambres.)

Jacques

Attends Maman ! Reste ! C'était pour rire. (À Clémentine.) Comme tu peux le constater, ma chère mère n'apprécie guère la mise en boite.

Clémentine

Ah ça, je l'ai remarqué. "Elle se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue" Tu as vu, elle est vraiment partie en coup de vent… Elle m'a semblé furieuse, il n'y avait pourtant pas de quoi.

Jacques

Que veux-tu, c'est Maman tout craché. Ça commence par une petite bise et ça finit en ouragan. Elle a toujours été douée pour faire naître une tempête dans un verre d'eau.

Clémentine

En tous cas, j'espère qu'elle sera plus aimable avec ma sœur et son nouvel ami. Nous, ça va, on connait son caractère mais eux, ils risquent d'être surpris si elle passe son temps à dérouler des amabilités.

Jacques

Il faudra pourtant bien faire avec. Ma chère Maman ! À son âge, je ne suis pas certain qu'on puisse la changer… Et encore, tu n'es heureusement pas toujours là pour entendre toutes les horreurs qu'elle serine sur notre dos… Surtout sur le tien d'ailleurs… Figure-toi qu'elle te trouve un peu dépensière, mais là… (Désignant les paquets.) force est de constater qu'on ne peut pas lui donner tort.

Clémentine

Ce ne sont qu'une paire de chaussures et quelques bricoles.

Jacques

Des chaussures ? Mais tu en as déjà cinquante paires… Je te rappelle que tu n'as que deux pieds.

Clémentine

(sortant les chaussures de la boite)

Tu vas voir comme elles sont belles. Je les ai achetées spécialement pour toi.

Jacques

Fais voir ! Effectivement elles sont pas mal mais il va falloir retourner les changer. Elles sont beaucoup trop petites, je fais du quarante-trois. Je n'arriverai jamais à marcher avec ça.

Clémentine

Qu'est-ce que tu racontes ? Pourquoi voudraistu marcher avec des talons hauts ? Enfin mon chéri ! Quelle idée saugrenue !

Jacques

C'est bien toi qui viens de me dire : "Je les ai achetées spécialement pour toi." Je ne fais que répéter tes propos.

Clémentine

Je les ai achetées pour toi afin que tu puisses être fier lorsque tu te promèneras avec moi. Tu ne voudrais tout de même pas t'afficher publiquement aux bras d'une guenilleuse ?

Jacques

J'adore tes arguments, à chaque fois imparables… Et tu les déclames avec une telle conviction ! J'en suis épaté ! Si, si… Franchement "chapeau" !

Clémentine

Qu'est-ce que tu peux être vexant. Il y a des moments, j'ai comme l'impression que tu ne me crois pas.

Jacques

Bien sûr que je te crois ! Sais-tu qu'il n'y a pas de menteuse plus convaincante que celle qui est certaine de dire la vérité ?

C'est probablement ce qui fait ton charme ma chérie, alors continue de m'acheter des robes et des chaussures puisque je vois que cela te fait plaisir.

Clémentine

Et toi, continue à faire le sarcastique puisque moi aussi, je vois que cela te fait plaisir.

(Elle croise les bras et se met à bouder.)

Jacques

(se rapprochant)

Pardonne-moi Clémentine, je ne voulais pas te froisser. Je ne sais pas ce qui m'a pris.

Clémentine

À force de côtoyer ta mère, méfie-toi, tu risques de devenir aussi aimable qu'elle.

Jacques

Si ça se trouve, c'est génétique. Il va me falloir faire attention parce que c'est bien connu : "Là où il y a des gênes, il n'y a pas de plaisir."

Clémentine

(riant)

Qu'est-ce que tu es bête !

Jacques

Oui, je sais. Je suis bête, ascendant pigeon.

Clémentine

Qu'est-ce que tu racontes encore ?

Jacques

Laisse tomber, ce n'est rien. Apprêtons nous plutôt à accueillir ta charmante sœur et son nouveau copain.

Clémentine

J'ai hâte de faire sa connaissance, Carine ne tarit pas d'éloge à son propos. À l'entendre, il serait intelligent, cultivé, aurait du charme, de l'humour, de plus il serait très serviable et attentionné avec les personnes âgées et les animaux.

Jacques

Parfait ! Nous allons pouvoir lui refiler Maman… Ceci dit, tu crois vraiment qu'un tel phénomène habite sur terre ? Cela me semble plutôt rare… Franchement, à part moi, je ne vois pas qui pourrait réunir autant de qualités aussi exceptionnelles.

Clémentine

Et bien ! Ce n'est pas la modestie qui l'étouffe, mon superman ! Bientôt tu vas me dire que toi, t'es tellement fort que tu fais pleurer les oignons, c'est cela ?

Jacques

(prenant une voix de gros dur)

Affirmatif poupée ! Et je te préviens, le gigolo de ta frangine, s'il veut m'arriver à la cheville, il pourra toujours commencer à me faire les lacets. (Reprenant sa voix normale.) Non, sérieux… Je suis vraiment ravi pour Carine, si enfin elle a pu trouver chaussure à son pied… Tiens, à propos de chaussures… Donne-moi tout ça, je vais les ranger.

Clémentine

Merci mon petit mari. Sais-tu que tu es un amour ?

Jacques

Mais toi aussi, ma chérie, tu es un amour.

(Après avoir pris les paquets il part à reculons vers les chambres, tout en continuant à faire des bisous avec la bouche tandis que Clémentine fait de même jusqu'à la sortie de Jacques. Clémentine arrange un bouquet de fleurs en fredonnant. Sonnerie de la porte d'entrée.)

Clémentine

Voilà, voilà ! J'arrive !

(Elle ouvre la porte. Entrée de Carine.)

Carine

Bonjour, bonjour !

(Elles s'embrassent.)

Clémentine

Carine, tu vas bien ? Tu es toute seule ?

Carine

François est parti garer la voiture. Il a insisté pour que je monte tandis qu'il cherchait une place.

Clémentine

Tu veux dire qu'il est vraiment tel que tu me l'as décrit : galant et attentionné ?

Carine

Exactement ! Cette fois, je crois bien que j'ai enfin déniché la perle rare.

Clémentine

Après toutes les galères sentimentales que tu as connues, tu le mérites… Comme quoi, il ne faut jamais désespérer. Je te l'avais dit, la chance, c'est comme le lait, ça finit toujours par tourner.

Carine

C'est vrai que ces derniers temps, j'étais un peu désabusée. Après plusieurs échecs, tu t'en souviens, je t'avais même dit : "Les hommes sont comme les WC publics, toujours occupés ou franchement dégueulasses…" Et oui, je le pensais.

Clémentine

Et puis l'amour est arrivé. Comment s'appelle-t-il déjà ?

Carine

François, il s'appelle François.

Clémentine

Tu le connais depuis longtemps ?

Carine

Cela va faire trois semaines.

Clémentine

C'est peu pour se faire une opinion, ne crois-tu pas ?

Carine

Tu sais, avec ce genre d'homme, il ne faut pas cent sept ans pour se faire une idée. Il est tellement extraordinaire. Tu le constateras lorsque tu l'auras rencontré et alors toi aussi, tu diras comme moi : il est génial !

Jacques

(entrant)

Ah ! J'entends qu'on parle de moi.

Clémentine

Ça y est ! Il nous refait sa crise de mégalomanie. Tu sais que tu finirais par devenir pénible.

Jacques

Mais je rigole ! Laisse-moi plutôt dire bonjour à ma petite belle-sœur. (Il embrasse Carine.) D'après ce que j'ai compris, ça a l'air d'aller. Alors ? Qu'est-ce que j'apprends ? Il parait que l'on est amoureuse ? Mais… Il est où, ce cher trésor ?

Carine

Il est parti garer ma voiture. Il ne devrait pas tarder.

Jacques

Et en plus, il sait faire un créneau. Quel homme parfait ! Comment s'appelle-t-il déjà ?

Clémentine

Il s'appelle François.

Jacques

Il nous tarde de le connaitre ce cher François.

Carine

Vous verrez, vous ne serez pas déçus.

(Retour de Simone qui arrive en regardant d'un air méfiant Carine.)

Carine

Ah ! Voilà la maman de Jacques. Bonjour Madame Simone ! Oh mais… que vous est-il arrivé ?

(Simone continue de traverser la pièce, sans répondre, pour se remettre à sa place habituelle près de la fenêtre.)

Jacques

Une mauvaise chute, elle est tombée dans l'escalier.

Carine

(à Simone)

J'espère que ce n'est pas trop douloureux. En tous cas, vous avez de la chance de pouvoir compter sur le soutien de Jacques et Clémentine.

Simone

Encore heureux.

Carine

C'est tout de même gentil de leur part.

Simone

Vous auriez préféré qu'ils me laissent crever toute seule chez moi. ?

Carine

Je n'ai pas dit cela mais avouez tout de même…

Simone

Avouez ? Avouez quoi ? Qu'est-ce que c'est que cet interrogatoire ! Voilà qu'il faut que j'avoue maintenant !

Jacques

Maman, je t'en prie ! Ne commence pas, tu veux bien.

Simone

Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce que j'ai encore dit qui n'allait pas ?

Clémentine

(les yeux au ciel)

Comme d'habitude, ça va être de la faute des autres.