C'est le tarif !

Christian Rossignol

Éditions Art et Comédie

 

3, rue de Marivaux 75002 Paris Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-37393-287-4 © Fantasio/Éditions Art et Comédie 2019 Si, comme le dit Malcolm de Chazal, "Le rire est le meilleur désinfectant du foie", le théâtre de divertissement devrait être remboursé par la Sécurité sociale ! Christian Rossignol

 

Personnages

 

Nous sommes en 1927.

 

Ferdinand : Réfugié belge en 1914, orphelin d'un père égyptologue mort à la guerre et d'une mère décédée de la grippe espagnole en 1919, il vit avec sa sœur cadette dont il essaie d'être le chaperon.

 

Émilienne : Sœur de Ferdinand, dynamique et intrépide mais assez naïve et très crédule. Elle rêve de faire du cinéma depuis toujours.

 

Ignace : Fils de Léonie et ami de Ferdinand. Maladroit congénital totalement dominé par sa mère, il est bas de plafond, peureux et lâche. Il n'est doué pour rien et surtout pas pour le cinéma ou le sport. Il parle affreusement du nez et porte de grosses lunettes de myope.

 

Léonie : Mère d'Ignace, virtuose des mots tordus et des erreurs de syntaxe, cupide, sans scrupules et sans honneur, elle est prête à tout pour faire réussir son fils dans quelque domaine que ce soit.

 

Désiré : Jeune réalisateur de cinéma muet mais sans le sou, il est complètement dépendant des subsides de son producteur qui lui prête ses studios. Essaie de tourner La Fille du Cheik.

 

Albert Lebel : Producteur véreux et libidineux pour qui le cinéma n'est qu'une histoire de jupons, il collectionne les maîtresses malgré la jalousie maladive voire dangereuse de sa terrible épouse. Laetitia Lebel, née Trapalloni : Épouse d'Albert, elle est corse et le revendique. Elle est très autoritaire et très stricte. Elle tire sa fortune d'affaires plus que louches dont le trafic d'alcool avec les USA. Jalouse maladive au sens de l'honneur exacerbé, elle sourit rarement et ne rit jamais.

 

Baptistine : Truculente méditerranéenne. C'est la bonne à tout faire d'Albert et Laetitia. Pleine de bon sens et attachée à ses racines marseillaises, elle a le verbe haut et la torgnole facile.

 

Ortensia Trapalloni : Sœur cadette de Laetitia, légèrement demeurée et volontiers nymphomane, elle est amoureuse de Désiré qui la repousse et pour cause, elle est énorme, bossue avec un nævus velu sur le nez et une dentition surréaliste. Bref, elle est plus moche que moche.

 

Jo : Tueur à gage de Chicago qui a peur des armes et du sang, c'est une grande folle incapable de faire du mal à une mouche. Avec quelques aménagements on peut en faire une femme pour les besoins de la distribution.

 

Sam : Acolyte de Jo, roi du mitraillage tous azimuts, il est surnommé "le sulfateur".

 

Le Cheik : Maurice, machiniste des studios qui fait office de cheik pour le casting mais n'a visiblement jamais joué la comédie. Il est en vêtement d'ouvrier et seulement coiffé d'un turban trop grand pour lui.

 

Sam et le Cheik peuvent être interprétés par le même comédien pour peu qu'on mette une énorme barbe à Maurice.

 

NB : à chaque didascalie notée CHLAK ! dans la réplique d'un personnage, celui-ci reçoit une gifle magistrale dont on entend le bruitage, mais qui est administrée par un être invisible. Décor Un seul décor : La cour intérieure d'un vaste hôtel particulier parisien. Le fond de décor représente donc la maçonnerie extérieure du bâtiment. Cette cour sépare la partie habitation bourgeoise des dépendances transformées en studios de cinéma. Côté cour, au premier plan, la porte du bureau-garçonnière d'Albert. Au second plan, la porte principale si possible avec un petit perron donnant sur les appartements et l'ensemble de l'habitation proprement dite. Côté jardin, au premier plan la porte donnant sur le logis de Léonie. Au second plan, semblant construit en angle devant le mur réel, un décor de cinéma de style oriental dont une ouverture fermée par un rideau, donne sur l'ensemble des studios. Au fond, au centre, un porche donnant sur un passage permettant l'accès côté cour à la rue et côté jardin à la cave. Au centre, une petite table de jardin et deux chaises encombrées de divers éléments de déguisement oriental tissus et voiles de couleurs, babouches, turbans… Devant le décor de cinéma, un pouf et moult coussins de style oriental.

 

Costumes L'action se déroule en 1927, au cœur des années folles, robes "charleston", bibis et coupe à la garçonne sont à la mode.

 

Acte I

 

Quand le rideau s'ouvre, on est à la fin d'un casting. Émilienne est la dernière postulante. Elle est accompagnée par son frère. Ils sont d'abord dans la salle puis montent sur scène lorsqu'on les appelle. Ignace est assis nonchalamment sur le pouf. Il est vaguement costumé à l'orientale avec un pantalon bouffant et un petit boléro.

 

Désiré

Bon, Léonie, combien il en reste ?

Léonie

On arrive à la dernière m'sieur Désiré.

Désiré

Bien, appelez-la.

Léonie

(appelant)

Mademoiselle Émilienne De Vroot !

Émilienne

Présente !

Léonie

Vous avez un quelqu'un ou une quelqu'une pour vous donner la réplique ?

Ferdinand

Oui, oui. Moi.

Désiré

Très bien ! En place ! En place ! Vite !

Ferdinand

(en aidant sa sœur à monter sur scène)

C'est le grand jour. Tu vas les épater.

Émilienne

Croise les doigts. J'ai une de ces pétoches !

Ferdinand

Courage petite sœur !

Léonie

C'est votre sœur ? C'est vrai qu'il y a un air de…

Désiré

On s'en moque ! À vous, Mademoiselle. Et mettez-y du cœur, de la passion. On doit lire à la fois l'amour et le désarroi dans vos yeux. Vous comprenez Mademoiselle ?

Émilienne

Oui, Monsieur.

Désiré

Alors on y va !… Et où est le Cheik ? Maurice ! Oh, Maurice !

Cheik

(venant de la cave)

Voilà voilà ! On a quand même le temps de boire un coup.

Désiré

Pas vraiment, non. Bon, t'es prêt ?

Cheik

Y'a pas plus prêt.

Désiré

Bon, prends ta place. (Le Cheik sort par le décor oriental.) Ignace, sors du champ ! (Ignace s'écarte du décor.) Prêt ?

Ignace

Prêt.

Léonie

(au public)

C'est mon fils. Il est très…

Désiré

Silence Léonie ! Attention !… Tout le monde est prêt ? Alors, ac…

Albert

(entrant de son bureau)

Hop ! Hop ! Hop ! Bonjour, tout le monde !

Léonie

Bonjour m'sieur Lebeau.

Albert

Lebel, lebel s'il vous plaît.

Léonie

Ah oui ! Pardon, m'sieur Lebel.

Ignace

(Désiré et le Cheik)

Bonjour m'sieur Lebel.

Albert

Bonjour mon cher Désiré. Bonjour Mademoiselle. Albert Lebel ou plutôt Lebel Albert, hum ! Pour vous servir, hum, hum !… Alors Désiré, ce casting, ça avance ?

Désiré

Hélas non ! Je commence à désespérer de pouvoir remplacer Lola. Nous allions commencer la dernière audition.

Albert

Eh bien qu'est-ce que vous attendez ? Allez ! Hop ! Hop ! Hop ! Tout le monde en place ! Le temps c'est de l'argent et surtout c'est mon argent. C'est moi le producteur Mademoiselle. C'est moi qui finance. Hé ! Hé ! (Geste d'argent entre les doigts et clin d'œil.)

Émilienne

Enchantée Monsieur.

Albert

(à Désiré)

Elle est charmante.

Désiré

C'est pas le tout. Il faut qu'elle joue.

Albert

Eh bien voyons cela ! Pressons ! Hop ! Hop ! Hop !

Léonie

Applique-toi, Ignace. Y'a m'sieur le "financieur". Ignace, c'est mon fils, m'sieur Lebeau.

Albert

Non, Lebel !

Léonie

Oh pardon ! Je m'ai encore trompé.

Albert

Lebel, comme le fusil. C'est pourtant simple.

Léonie

(sans comprendre)

Quel fusil ?

Albert

Le fusil de nos chers Poilus, voyons. Le fusil. Pan ! Pan !

Léonie

(sans comprendre davantage)

Ah ! Le fusil panpan ?

Désiré

Bon !… Tout le monde est prêt. Attention ! La fille dans les bras de l'explorateur… Action…

Léonie

Tiens-toi droit, mon chéri !

Désiré

Silence, Léonie ! Bon, attention tout le monde ? La fille dans les bras de l'explorateur… Un peu plus serré… Très bien… Attention ! Ac…

Léonie

Ignace ! Ton sabre ?

Ignace

Ben, il est là, m'man ! (Il le montre.)

Léonie

Ah bon ! J'ai cru que… Il est tellement tête en l'air mon Ignace, m'sieur Panpan, que…

Albert

(agacé)

Lebel, je vous dis ! Lebel !

Désiré

Bon, silence ! Attention tout le monde ? Ac…

Léonie

Ah ! J'ai saisi ! Pan Pan, comme le fusil Lebel. Hi ! Hi !

(Elle est prise d'un fou-rire qui la tiendra dans tout ce qui suit.)

Désiré

Ignace, fais taire ta mère ou je l'écorche.

Ignace

Bien Monsieur Désiré. M'man ! Tais-toi !

Léonie

Je me tais, je me tais. (Elle pouffe.)

Désiré

Attention ! Action !

(La scène se déroule sans anicroche jusqu'au moment où Ignace, levant son cimeterre, perdra son pantalon.)

Émilienne

"Non, il ne faut pas m'aimer. Jamais mon père ne voudra de notre union."

Albert

Elle est très bien.

Ferdinand

"Au diable ton père !"

Émilienne

"Mais il est tout puissant. C'est le Cheik !…"

Ferdinand

"Partons tous les deux. Je t'enlève."

Émilienne

"C'est impossible mon amour. Je ne peux désobéir à mon père."

Albert

Magnifique ! Hein ?

Désiré

Oui, bof ! Le Cheik entre.

Cheik

(entrant et déclamant comme le pire des comédiens)

"Que fais-tu là, maudit infidèle ? Et toi, fille ? Tu me déshonores."

Émilienne

"Père soyez indulgent. Je vous en supplie."

Albert

Elle a de sacrés arguments, non ?

Désiré

Certes ! Les deux amoureux sont désespérés (En aparté.) et moi aussi.

Émilienne

"Hubert ?"

Ferdinand

"Yasmina ?"

Émilienne

"Hubert."

Ferdinand

"Yasmina."

Albert

Vraiment très jolie.

Désiré

C'est vrai qu'elle n'est pas désagréable à regarder mais…

Albert

Vous plaisantez. Elle est sublime.

Désiré

Allez ! De la passion dans le regard ! De la passion ! Faites durer… Voilà… Le Cheik les sépare.

Cheik

"Écarte-toi fille indigne ! Et toi, chien, à genoux !"

Désiré

Bien. Du désarroi maintenant dans le regard…

Albert

Hum ! Quels yeux !

Désiré

Bref, poursuivons. Le Cheik appelle le garde.

Léonie

(tirée tout à coup de son fou-rire)

Ignace ! Ignace, c'est à toi !!!

Cheik

"Garde ! Garde !"

Ignace

(approchant)

"Oui Seigneur."

Cheik

"Que l'on tranche la tête de ce chien." (Ignace lève son arme et perd son pantalon.)

Émilienne

"Pitié…"

Désiré

(explosant)

Coupez ! Ignace !!!

Ignace

Tout de suite, m'sieur Désiré. Le temps de remettre mon falzar et je le coupe.

Désiré

Dehors !

Léonie

Mais coupe, Ignace ! Coupe-le donc puisqu'on te le demande.

Ferdinand

Ça va pas, non ?

Désiré

Hors de ma vue, nullité crasseuse !

(Ignace fuit par le porche.)

Léonie

Mais il ne l'a pas fait esqueprès.

Désiré

Vous aussi ! Dehors !

Léonie

(en sortant derrière Ignace)

Ignace ! Attends-moi ! Dis-lui que tu ne l'as pas fait esqueprès ?

Albert

Elle va faire un malheur. C'est moi qui vous le dis. Regardez-moi ce visage. N'est-il pas exactement celui d'une fille du désert ?

Désiré

(troublé malgré lui)

Ben, c'est-à-dire que…

Albert

Mais si, c'est évident ! Comment vous appelez-vous mon petit ?

Émilienne

Émilienne De Vroot, Monsieur.

Albert

De Vroot ?

Émilienne

Je suis d'origine belge, Monsieur.

Albert

Eh bien Mademoiselle De Vroot, aujourd'hui est un grand jour pour vous et pour la Belgique. Je vais faire de vous une vedette. Une grande vedette, ma petite !

Émilienne

Je ne sais pas si…

Albert

Hop ! Hop ! Hop ! Taisez-vous, belle ingénue. Albert Lebel ne se trompe jamais. Albert Lebel sent en vous, la star qui s'éveille, l'étoile qui va poindre au firmament pour peu qu'Albert l'aide un peu, hum ! Eh bien c'est décidé. Je vous attends lundi soir pour dîner, ici même Après quoi nous passerons dans mon bureau pour signer votre contrat… C'est ici, voyez-vous.

Ferdinand

Votre bureau donne directement dans la cour ?

Albert

Oui… C'est indépendant des appartements, c'est mieux pour… Pour travailler.

Désiré

Mais…Monsieur Lebel

Albert

Qui c'est qui commande ? Mademoiselle De Vroot, pardon, Émilienne, jouera la fille du Cheik ou il n'y aura pas de fille du Cheik du tout. Vu ?

Désiré

Bien Monsieur. C'est vous qui financez le film.

Albert

Un peu que c'est moi. Et si c'est moi qui paie, c'est moi qui… qui paie. Allez ! Hop ! Hop ! Hop ! Affaire conclue, n'en parlons plus.

Laetitia

(off)

Albert ! Albert, où es-tu ?

Albert

Dans la cour, ma chérie !

Laetitia

(off)

Viens ici tout de suite !

Albert

J'arrive, amour, j'arrive ! Pardonnez-moi. Les affaires sans doute, toujours les affaires. Vous savez ce que c'est.

Laetitia

(off)

Alors ? J'attends !

Albert

Voilà, voilà ! Mes hommages, charmante demoiselle. Lundi soir, 20 heures, sans faute. (Il sort par la porte principale.)

Cheik

Tu parles que c'est les affaires. C'est pour faire la vaisselle, oui.

Désiré

Bien. Allez Maurice, fin de la journée.

Cheik

C'est pas trop tôt. (Il quitte son turban et sort par le décor.)

Désiré

Rendez-vous lundi matin six heures pétantes. Félicitations Mademoiselle. Vous avez le rôle. Vous avez déjà tourné ?

Émilienne

C'est-à-dire que…

Ferdinand

Oh oui ! Plein de fois ! (CHLAK !) Aïe !

Émilienne

J'ai fait un peu de figuration mais…

Désiré

Je vois. Je ne vous cache pas qu'il va vous falloir faire de gros efforts.

Émilienne

Je ferai absolument tout ce que vous voudrez, Monsieur.

Désiré

(amusé)

Bien… Mais voici le genre de phrase qu'il ne faut surtout pas prononcer devant Monsieur Lebel, si vous voyez ce que je veux dire.

Émilienne

Je ne vois pas, non.

Désiré

Hum ! C'est vrai que vous êtes charmante. Faites attention quand même… Bien. Rendez-vous lundi matin ici même. Bon dimanche Mademoiselle. Jeune homme.

(Il prend son veston, son chapeau et sort par le porche.)

Émilienne

Wouahou ! C'est merveilleux ! Tu te rends compte Ferdinand, je vais faire du cinéma ! Je vais faire du cinéma ! Je vais tourner un film et peut-être devenir une vedette !

Ferdinand

T'emballe pas sœurette. T'emballe pas.

Émilienne

Tu n'es pas content que mon rêve se réalise ? Je ne pense qu'à ça depuis que je suis toute gosse.

Ferdinand

Bien sûr que si. Je suis heureux pour toi mais…

Émilienne

Mais quoi ?

Ferdinand

Eh bien le metteur en scène t'a dit de faire attention.

Émilienne

Oui, mais attention à mon jeu, à mes gestes, à mon regard. Je sais bien qu'il faut que je soigne tout ça, que je travaille et que je progresse.

Ferdinand

Je ne suis pas sûr qu'il parlait de ça… Mais plutôt du producteur.

Émilienne

Qu'est-ce que tu vas chercher ? Tu vois le mal partout, toi. Je lui ai tapé dans l'œil et il m'a engagée, voilà tout.

Ferdinand

Ça, pour lui avoir tapé dans l'œil ! Il doit même avoir chopé une sacrée conjonctivite !

Émilienne

Ce n'est pas ma faute si je suis jolie.

Ferdinand

Bien sûr que non mais je ne le sens pas cet Albert Lebel, mielleux, gominé comme une tartine de beurre et qui étale son d'oseille. Il fait trop d'épate. Il est louche.

Émilienne

Moi je le trouve plutôt sympathique.

Ferdinand

Et puis il a un nom de fusil. Lebel. Et les fusils, moi, ça me rappelle la guerre. Je n'aime pas ça. Je n'aime pas ça, du tout.

Émilienne

La guerre ? Mais nous sommes en 1927 ! 1927 ! Tu piges ? La guerre est loin. Il faut l'oublier, la rayer de nos mémoires, faire comme si elle n'avait jamais eu lieu et vivre le présent. Tu m'entends, vivre et oublier ! Vivre !

Ferdinand

Vivre et oublier ? Ben, faudrait pas oublier qu'on n'a pas grand-chose pour vivre.

Émilienne

Eh bien justement, je vais signer un contrat et donc avoir de l'argent et peut-être même pas mal d'argent.

Ferdinand

Peut-être mais à quel prix ?

Émilienne

Oh ! Cette fois tu m'ennuies, Ferdinand. Tu n'es qu'un rabat-joie.

Ferdinand

J'essaie de te protéger, c'est tout.

Émilienne

Je n'ai pas besoin de toi pour me protéger. Je m'en vais et…

Léonie

(revenant)

Tu me fais la honte, Ignace ! Tu me fais la honte !

Ignace

(la suivant)

Mais m'man, je fais ce que je peux.

Léonie

Oh que non ! Moi, je fais ce que je peux pour parviendre à faire de toi quelqu'un. Pour que Môssieur mon fils réussissasse dans la vie. Pour que tu soyes un jour riche et célèbre mais toi tu t'en contremoques.

Ignace

Mais M'man !

Léonie

Tu fais aucun zeffort. Tu te débrouilles à chaque fois pour rater les meilleures occasions. Zoccasions que j'ai un mal fou à te décrotter.

Ignace

Mais non, M'man.

Léonie

Et arrête de m'appeler M'man, c'est d'un puril.

Ferdinand

Puéril, M'dame, je crois qu'on dit puéril. Je crois.

Léonie

Euh !… Faut pas croire tout ce qu'on dit ! (Agressive.) Et puis je vous ai pas corné, vous !

Ignace

M'man, Ferdinand est mon ami et…

Léonie

Oh, tu m'exasperges ! Je suis au bout ! Mais je n'adique pas, moi, j'adique jamais, moi. Je m'avais juré que tu réussiras dans la vie et tu réussiras. Peu n'importe le domaine mais je ferai de toi quelqu'un. Quelqu'un de riche et célèbre. Quelqu'un d'époustiflant ! Dans le cinéma, la banque, l'armée ou… Ou… La charcuterie s'il le faut mais tu réussiras, croûte que croûte ! (Elle sort chez elle.)

Émilienne

Pas commode votre mère, mon cher Ignace ?

Ignace

Boaf ! J'ai l'habitude.

Émilienne

En tout cas merci de nous avoir tuyautés pour l'audition.

Ignace

Boaf ! C'est tout naturel. Et puis c'est fastoche, j'habite ici. Alors le premier bruit qui court… Hop ! Je le chope.

Émilienne

Vous habitez cet hôtel particulier ?

Ignace

Oh non ! Seulement dans cette partie, juste au-dessus du plateau à cause que ma vieille est, comme qui dirait la gardienne de ces studios.

Ferdinand

Des studios dans ce quartier de Paris, c'est pas courant.

Ignace

Ça c'est à cause que Madame Laetitia, la femme de Lebel est tellement jalouse qu'elle veut toujours avoir un œil sur lui. Alors elle a sacrifié le parc et la moitié de la baraque pour en faire les studios de son mari.

Émilienne

En tout cas, merci. Grâce à vous je vais faire du cinéma. Je n'en reviens encore pas.

Ferdinand

C'est pas encore fait. Faut être prudent.

Émilienne

Oh, toi alors !

Ferdinand

Tu le connais bien, toi, cet Albert Lebel.

Ignace

Comme ci, comme ça. C'est un type, bourré aux as, qui finance les films de M'sieur Désiré.

Ferdinand

Il est correct ?

Ignace

Ça, j'en sais rien mais à mon avis…

Ferdinand

Ah ! Tu vois.

Émilienne

Tu m'ennuies ! Je rentre.

Ferdinand

Attends-moi deux secondes. J'arrive dès que…

Émilienne

Je rentre toute seule. Je suis grande et je n'ai pas besoin d'un chaperon.

Ferdinand

Mais je ne me comporte jamais en chaperon. (CHLAK !) Aïe !

Émilienne

Ah ah ! Bien fait ! Tu sais bien qu'il ne faut pas que tu dises de mensonges. À ce soir ! (Elle sort.)

Ignace

C'est quoi cette histoire de mensonges ?

Ferdinand

Rien. Je ne sais pas pourquoi mais chaque fois que je mens, c'est comme si quelqu'un me mettait une torgnole.

Ignace

Ben mon vieux. À chaque mensonge, une baffe ?

Ferdinand

Apparemment c'est le tarif.

Ignace

Et t'as ça depuis longtemps ?

Ferdinand

Depuis tout petit.

Ignace

Ben je te plains.

Ferdinand

Boaf ! On s'y fait. C'est comme pour ma sœur. Je me suis habitué.

Ignace

Un sacré caractère !