Un sympathique idiot

Jean-Claude Martineau

Éditions Art et Comédie

 

3, rue de Marivaux 75002 Paris Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-37393-285-0 © Fantasio/Éditions Art et Comédie 2019

 

Note de l'auteur

 

Georges Feydeau, devenu célèbre grâce à son art du vaudeville, écrivait, reprenant le proverbe en le tirant dans son sens ironique : "L'argent ne fait pas le bonheur… C'est même à se demander pourquoi les riches y tiennent tant." Ce ne sera pas le cas de mon riche et sympathique idiot que je vous invite, nouveaux ou fidèles lecteurs, à découvrir dans cette "douce folie théâtrale" de la même veine que mes précédentes comédies. Pas de grandes envolées lyriques mais des dialogues simples et drôles qui devraient permettre à cette bande dessinée théâtrale, sortant des sentiers battus, de vous faire passer 1 heure 50 de joyeuse détente en compagnie de personnages très intéressants à camper.

 

Jean-Claude Martineau

 

Personnages

 

Damien : Âge indifférent. Maire de la commune.

Juliette : La quarantaine. Célibataire. Propriétaire du café-bar de la commune.

Jeannot : Âge indifférent. Célibataire. Boulanger de la commune.

Adèle : Âge indifférent. Veuve au caractère aigri. Elle tient la librairie.

Nicole : Âge indifférent. Divorcée.

François Milousin : Âge indifférent. Célibataire. Gentil… un peu simplet.

Cynthia : Âge indifférent. Prostituée.

Clarisse : Âge indifférent. Fille ou sœur de Monique. Amoureuse de François depuis très longtemps.

Monique : Âge indifférent. Mère ou sœur possessive de Clarisse.

Frédo : Ami de Cynthia. Peut être jouer uniquement en voix off préenregistrée, ce qui peut mobiliser un comédien de moins.

 

Décor

 

L'action se déroule de nos jours, quelque part, dans une petite commune de France Une place de village avec deux rues partant de chaque côté, en fond de scène. À cour se trouve le petit bistrot tenu par Juliette. Quelques tables et chaises seront posées devant, en terrasse, après l'ouverture matinale. À jardin, c'est la façade du magasin de journaux d'Adèle. Une porte d'entrée et une vitrine. En fond de la scène, le mur de la mairie avec le drapeau sur la façade. À jardin, en avant scène, un banc public.

 

Acte I

 

Un dimanche matin, vers 9 heures, sur la place de la commune. À l'ouverture du rideau, quatre personnages sont attablés à la terrasse du café de Juliette et terminent une partie de cartes… Autour de la place, on découvre le café-bar de Juliette, la librairie, la boulangerie, la mairie et la maison de François. Il y a là, Damien, le maire de la commune, Jeannot le boulanger, Juliette la patronne du bistrot et Nicole… Tous les quatre sont très concentrés sur leur partie de cartes. -Attaquez la pièce rapidement sans perdre de temps avec des distributions ou des poses de cartes inutiles sur le tapis.

 

Juliette

(annonçant)

Carré d'as ! Eh Damien, je sens qu'on va terminer cette partie en beauté.

Damien

Et cinquante beloté pour moi ! C'est pas tous les jours que j'ai un jeu pareil.

(Arrivée fracassante d'Adèle, sortant de sa librairie, toute excitée. Elle tient un journal à la main et elle vient se planter devant la table des joueurs et, tout en s'adressant au maire, elle ne cesse de tourner autour de la table.)

Adèle

Si vous saviez ce qui m'arrive… C'est pas Dieu possible des choses pareilles !

Damien

(posant ses cartes devant lui)

Nom d'un chien Adèle ! Tu ne pourrais pas choisir un autre moment pour nous déranger ! Pour une fois que j'ai du jeu plein les mains.

Adèle

Monsieur le maire… si vous saviez… si vous saviez…

Damien

Ben non justement on ne sait pas, tu ne nous as encore rien dit.

Adèle

C'est François Milousin… Si vous saviez… si vous saviez…

Juliette

(Damien, Jeannot, Nicole, ensemble)

Il est mort ?

Adèle

Si c'était que ça, ce ne serait pas grave. C'est bien pire encore.

Nicole

Qu'est ce qu'il a donc fait, ce brave François, pour te mettre dans un état pareil ?

Jeannot

(en riant)

C'est-y qu'il aurait essayé de te pincer les fesses, des fois ? Adèle . – Qu'il essaie seulement, il ne va pas être déçu du déplacement !

Jeannot

(en riant)

Avec tout le bardage que t'as en bas du corps, tu ne risques pas de sentir grand chose. T'es calorifugée pour l'hiver, ma pauvre Adèle.

Adèle

Toi, je ne te cause pas, gros dégoûtant… insignifiant personnage.

Jeannot

Un boulanger vaut bien une vendeuse de journaux, non ?

Adèle

(hautaine)

J'ai pas l'habitude de parler aux fils de cocus.

Jeannot

(se levant)

Attention Adèle ! Si tu ne t'es jamais pris un pain sur la tronche, l'heure est peut être venue de te faire vérifier si le mien est bien cuit.

Damien

(le retenant)

Calme-toi Jeannot. Tout ça, c'est des histoires anciennes.

Adèle

C'est peut être ancien, mais il a toujours la même sale tronche qu'étant mioche.

Jeannot

(prenant les autres à témoin)

Moi, j'ai une sale tronche ?

Damien

Mais non mais non, t'es un très bel homme au contraire… même si on ne sait pas trop avec qui ta mère t'a fabriqué.

(Tête de Jeannot.)

Jeannot

Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi !

Nicole

Tout ça ne nous dit pas ce qui est arrivé à François Milousin.

Adèle

(agressive)

Il m'a volée ce salopard !

Nicole

Volée ? François ? Y a pas plus gentil et plus honnête que lui dans toute la commune.

Juliette

Il est tellement gentil qu'il en serait même un peu con-con sur les bords.

Adèle

Tout con-con qu'il est, le François, il m'a quand même dérobé 5 880 000 euros…

Tous

(stupéfaits)

5 880 000… ?

(Ils ne prononcent pas le mot "euros".)

Juliette

Tu nous parles en anciens francs ?

Adèle

Non madame ! 5 880 000 euros, comme je vous le dis !

Damien

Et tu avais toute cette fortune chez toi ?

Adèle

Pas encore. C'était juste une question de jours.

Nicole

Tu les avais ou tu les avais pas, tes millions d'euros ?

Adèle

(sanglotant)

Je les aurais à l'heure qu'il est si ce brigand de François ne les avait pas, honteusement, détournés à son profit.

(Elle pleure.)

Damien

Je crois que t'es un peu surmenée Adèle. Va donc te reposer, le temps qu'on termine notre belote et on en reparlera après.

(Il reprend ses cartes.)

Adèle

J'en ai rien à foutre de ta belote, espèce de grand échalas !

Damien

T'en as peut-être rien à cirer mais en attendant, moi, j'ai un cinquante beloté en main et ma partenaire un carré d'as. Et ça, c'est autrement plus concret que tes histoires à dormir debout.

Adèle

Et moi, j'ai cinq briques qui sont en train de se faire la malle chez cet innocent de François ! Alors je voudrais bien qu'en tant que premier magistrat de la commune, tu me viennes en aide avant que j'appelle les gendarmes. Damien . – Oh putain ! C'est pas possible. T'aurais voulu m'emmerder, tu t'y serais pas prise autrement. (Il repose ses cartes.) Allez vas-y, on t'écoute.

Adèle

Hier soir, c'était le tirage du Loto et, à l'heure de la fermeture, je m'apprêtais à faire le mien comme chaque semaine…

Nicole

(la coupant)

Et tu as gagné ?

Adèle

Non, mais c'est tout comme. (Expliquant.) Je m'apprêtais à cocher ma grille quand le François est arrivé, tout penaud, avec son air con et sa vue basse…

Damien

T'as fini de t'en prendre à lui parce qu'il est un peu simplet.

Adèle

Tellement simplet qu'il ne savait même pas remplir une grille de loto.

Juliette

Il n'avait sans doute pas l'habitude.

Adèle

Il ne joue jamais. Depuis que je le connais, c'est la première fois qu'il vient tenter sa chance… j'aurais dû me douter que ça cachait quelque chose de louche.

Damien

Il a bien le droit de jouer, lui aussi !

Adèle

Sauf qu'il était là, tout pantois, à tourner sa grille dans tous les sens sans savoir par quel bout la prendre.

Nicole

T'aurais pu l'aider ?

Adèle

C'est bien ce que j'ai fait… pour mon plus grand malheur.

Nicole

Pourquoi donc ?

Adèle

Je lui ai montré comment je cochais les cases de la grille en me servant des chiffres du jour, du mois et de l'année de ma naissance, plus les deux chiffres du département, plus le 1 en numéro de chance parce que je suis toute seule dans la vie…

Juliette

Et alors ?

Adèle

Alors il a fait pareil cet imbécile heureux ! (Fort, en colère.) En me piquant mes propres numéros et il a même ajouté le 1 en numéro de chance…

Juliette

Et c'est cette grille qui a gagné ?

Adèle

(douloureusement)

5 880 000 euros !

Damien

Du coup, vous avez gagné tous les deux, c'est super !

Adèle

(douloureusement)

Ben non. Selon les statistiques, il est quasiment impossible que deux grilles identiques gagnent pour un même tirage dans une même commune. Alors j'ai joué autre chose…

Jeannot

Et t'as joué quoi ?

Adèle

Ses numéros à lui… qu'il avait notés sur un bout de papier et qu'il a laissés sur mon comptoir en partant. Le 1, le 2, le 3, le 4, le 5 et le 6. Cet escroc, ce voleur !

Damien

Et tu es sûre du résultat ?

(Elle ouvre précipitamment son journal qu'elle étale sur la table et montre les chiffres. À définir selon l'âge de l'actrice.)

Adèle

(tapotant le journal)

Le 30, 11, 49, le 5, le 2… et le n°1 en complémentaire ! Vous pensez si je les connais par cœur mes numéros, ça fait plus de trente ans que je les joue toutes les semaines ! Vous voyez comment il s'y est pris pour me soutirer les numéros gagnants… comment il m'a embobinée, moi, une faible femme sans défense.

Damien

Sois bonne perdante, la chance te sourira une autre fois.

Adèle

Tu ne veux donc pas m'aider à récupérer mon argent ? Tu préfères te concentrer sur ton débile jeu de belote de pépère pantouflard !

Damien

Il n'y a rien d'illégal dans le comportement de François.

Adèle

(outrée)

Rien d'illégal ! Alors qu'il m'a volé les numéros gagnants, ce gredin, ce renégat, cette ordure.

Nicole

Il ne te les as pas volées, tes numéros, bougre d'andouille ! (En riant.) En fait, tu lui as donné à l'insu de ton plein gré.

(Ils rient.)

Nicole

Alors ne viens pas te plaindre et arrête d'agonir de sottises ce pauvre François que tout le village apprécie parce qu'il est bien trop naïf pour jouer les méchants.

Adèle

Tout le village se fout de sa gueule, et vous les premiers. (Elle se tient la gorge et respire avec peine.) Votre indifférence m'étouffe.

Jeannot

À ta place, j'irai me recoucher et je me mettrais un suppositoire d'eucalyptus, pour me dégager les bronches.

Adèle

(en colère)

Tu sais où je me le colle… ton suppositoire.

Jeannot

Pile poil ! C'est justement là que ça se met.

(Ils rient tous. Adèle s'en va très digne vers la rue du village. Elle se retourne, hautaine.)

Adèle

(mauvaise)

Vous n'avez pas fini d'entendre parler de moi !

(Elle part et ils la regardent s'éloigner. Ils vont terminer leur partie de cartes sur les répliques suivantes.)

Damien

Vous pouvez être sûrs que dans moins d'une heure, toute la commune sera au courant de l'événement. Radio Adèle va largement diffuser l'info…

Jeannot

En même temps, c'est ennuyeux pour ce pauvre François qui va être l'objet de toutes les convoitises.

Damien

Il va brusquement devenir intelligent alors que toute la commune le trouvait bête à manger du foin.

Juliette

(ingénue)

Moi, j'ai toujours trouvé qu'il avait beaucoup de charme, le François…

Nicole

Oh l'hypocrite ! Tu ne cesses de dire qu'il est moche à déformer les miroirs.

Jeannot

Et tu as même ajouté qu'il n'a rien dans la caboche.

Juliette

Je préfère qu'il ait la caboche un peu vide et un compte en banque bien garni… Cinq millions d'euros, ça fait une belle garniture qui peut cacher bien des défauts physiques.

Nicole

Oh je le crois pas comment tu te places !

Juliette

Tu ne t'imagines quand même pas qu'à mon âge, je vais faire la fine gueule sur la marchandise.

Nicole

S'il ne t'a jamais reluquée jusqu'à présent le Fanfan, c'est pas maintenant qu'il va tomber en admiration devant toi.

Juliette

Je saurai faire ce qu'il faut pour ça.

Nicole

Ma pauvre Juliette, tu oublies qu'avec tous ses sous, il sera plus intéressé par une jeune poulette bien tendre que par une vieille dinde coriace, arrivée en limite de consommation.

(Ils rient tous, sauf Juliette, vexée.)

Juliette

(à Nicole)

Et ça te fait rire ? Tu me fais une jolie bécasse !

Nicole

Ouais, mais une bécasse qui a de l'expérience. Eh oui, j'ai été chassée, moi madame… Tout le monde ne peut pas en dire autant.

Juliette

Parlons en de ton chasseur ! Un pauvre mec qui t'a laissée tomber après trois ans de mariage… Faut croire que le gibier ne devait pas être tellement appétissant.

Nicole

C'est toujours mieux qu'une vieille dinde qu'on ne se farcit qu'une fois par an et qu'on a de la peine à digérer tellement elle est sèche !

Jeannot

Non, mais c'est pas un peu fini, les filles ! Qu'est ce qui vous prend de vous injurier comme des poissonnières ?

Juliette

(montrant Nicole)

C'est elle qui a commencé !

Nicole

(même jeu)

Même pas vrai ! C'est elle !

Damien

(suivant une idée)

Cela dit, François est un brave garçon mais il ne saura jamais comment employer sa fortune.

Juliette et Nicole

J'veux bien lui montrer…

Damien

Les filles, ça suffit ! Il me semble qu'il est de notre devoir de rappeler à ce bon citoyen que la commune, faute de budget suffisant, ne peut faire construire la salle de sports qui fait cruellement défaut à notre jeunesse.

Nicole

Tu comptes aller le taper ?

Damien

Taper est un bien grand mot. Tous les trois, nous allons le sensibiliser à ce projet. Il nous estime et je ne vois pas comment il pourrait ne pas accéder à notre demande.

Jeannot

Ça ne me paraît pas très honnête, ton truc…

Damien

On lui proposera de donner son nom à l'édifice. Ce n'est pas tous les jours que des gens vivants voient leur nom gravé sur le fronton d'un bâtiment public.

Nicole

Tu crois que ça va l'appâter ?

Damien

Si besoin, on lui promettra une place sur notre liste aux prochaines élections municipales de l'année prochaine.

Nicole

Eh ben dis donc, faudra pas le mettre dans la commission culturelle.

(Des voix se font entendre et Adèle revient sur la place, accompagnée de Monique.)

Damien

Qu'est ce que je vous disais ! (À Adèle.) Alors ça y est, t'as ameuté toute la commune, t'es contente ?

Adèle

Parfaitement, je suis passée partout et…

Monique

(la coupant)

Et tout le monde s'est bien foutu de sa gueule. Y doit être aux anges, le François. Aux innocents les mains pleines, c'est le cas de le dire.

Adèle

(à Monique)

Je suis encore capable de m'exprimer toute seule, je n'ai pas besoin d'interprète. Alors, lâche-moi la grappe, espèce de sangsue !

Monique

(aux autres)

Elle a tambouriné comme une folle à sa porte…

Adèle

Et il s'est bien gardé de montrer son nez, ce pleutre, ce trouillard, cette larve infecte !

(Arrivée de François, tout penaud, mains dans les poches. Il est simplet, certes, mais ne pas en faire l'idiot du village. Il est habillé correctement.)

François

(gentiment)

Les voisins m'ont dit que tu me cherchais, Adèle ?

(Elle lui saute dessus et le frappe sur la tête avec son journal.)

Adèle

(le frappant à chaque apostrophe)

Ah te voilà, toi ! Voleur ! Bandit ! Truand ! Crapule ! Mafieux !

(Il se protège comme il peut. Tous interviennent pour retenir Adèle.)

François

(entre deux coups)

Pourquoi tu me frappes ? Qu'est ce que je t'ai fait ?

Adèle

Il me demande ce qu'il m'a fait, cet innocent ! (Le frappant à nouveau.) Tu as gagné 5 880 000 euros avec les numéros que je t'ai donnés pour remplir ta grille de Loto ! Voilà ce que tu m'as fait, crétin !

François

(réalisant)

Cinq millions… Wouahhhh ! Ça fait beaucoup d'argent ça. (Innocemment.) Je te remercie Adèle, tu m'as porté chance.

Adèle

Tu n'as pas l'air de bien comprendre, abruti ! Ce ticket m'appartient parce que ce sont mes numéros qui sont dessus.

François

(innocemment)

C'est quand même bien moi qui les ai écrits sur le ticket et qui ai payé la mise ?

Adèle

Eh ben, je te rembourse ta mise et tu me redonnes mon ticket. Et on n'en parle plus.

(Mouvement d'indignation de tous les autres.)

François

Oh ben non, c'est un peu trop facile. Si tu veux, je te donnerai une part du magot.

Adèle

Taratata ! Je veux tout ou rien !

François

Ah ben alors, ce sera rien. C'est bête parce que j'étais prêt à faire moite-moite avec toi.

Adèle

Je vais t'intenter un procès, François Milousin, que tu finiras tes jours enfermé dans le château d'If, comme Edmond Dantès…

(Tête effarée de François.)

Monique

(à Adèle)

T'as pas l'impression de pousser un peu loin le bouchon ?

Adèle

Ou au bagne de Cayenne… avec un gros boulet de ferraille attaché à ta guibolle. T'es pas sorti de l'auberge, mon pote !

(François redouble de peur. Adèle part, en colère vers son magasin.)

François

(apeuré)

J'ai pas envie de finir enchaîné à Cayenne, je vais lui redonner son ticket.

(Il s'apprête à partir.)

Tous

(le retenant)

Surtout pas !

François

J'veux pas aller à Cayenne… j'ai le mal de mer… je serai malade pendant la traversée… et puis, j'pourrai plus regarder les feux de l'amour, à la télévision… et puis… et puis…

Damien

Calme toi François, il n'y a plus de bagne à Cayenne depuis plus de soixante ans.

François

Ah bon ? Oui, mais il y a aussi le château d'If qu'elle a dit, Adèle… Et moi, je suis claustrophobe et je vais étouffer dans ce château… Et en plus, je suis allergique aux ifs…

Jeannot

(rassurant)

Y a plus de prison dans le château d'If depuis bien longtemps. Elle a dit ça pour te faire peur, la mère Adèle. Et, en plus, t'as pas la dégaine du comte de Monte-Cristo !

François

Vous en êtes sûrs ?

Juliette

(lui prenant le bras)

Absolument ! Elle ne peut rien contre toi et c'est bien ce qui la rend mauvaise comme une teigne.

21 (Séductrice.) Tu es riche François… Tu es riche, beau et en bonne santé. Quelle chance tu as.

François

Beau… beau… Pourquoi vous m'appelez "Mister Bean", alors, chaque fois que vous me croisez dans la rue ? (À actualiser si besoin.)

Damien

Des plaisanteries de potache… On aurait pu dire Georges Clooney, tout pareil.

François

Pourquoi vous ne l'avez pas fait, alors ?

Jeannot

Parce que tu bois jamais de café expresso, voilà tout !

(À actualiser si besoin.)

Nicole

(lui prenant l'autre bras)

Assieds-toi François, détends-toi. Je t'offre un p'tit quelque chose ?

Juliette

(levant la main)

Prem's ! J'étais là avant toi.

Nicole

Sauf que c'est moi qui lui ai proposé la première. Désolée ma poule.

Juliette

Tu sais ce qu'elle te dit, la poule ?

François

(tiraillé entre les deux)

Faut pas vous disputer pour moi… D'autant que vous ne m'avez jamais rien offert depuis plus de trente ans que je viens boire mon coup chez vous… Alors je ne vais pas commencer à me faire rincer maintenant que je suis riche.

Juliette

Ne commence pas à dépenser ton argent bêtement. Un p'tit café, François ?

Nicole

Ou un p'tit rosé ?

François

Si vous insistez, je vais peut être me laisser tenter par un p'tit rosé bien frais…

(Juliette est vexée. Nicole jubile.)

Nicole

(à Juliette)

Eh oui, la psychologie des goûts masculins ne s'apprend pas dans les manuels… elle se découvre avec l'expérience… (À François.) Assieds-toi mon petit François. Ça va ? Tu es bien installé ? Tu ne veux pas enlever ta veste ? (Elle essaie de le dévêtir, il résiste.) Tu n'as pas trop chaud ? (Nouvel essai.) Tu veux un coussin sur ta chaise ?

(Elle lui glisse un coussin sous les fesses. Il sursaute.)

François

Non non, ça va, je te remercie. Faut pas vous mettre en quatre pour moi.

Nicole

Ah ben si quand même. C'est pas tous les jours qu'on a un millionnaire à sa table.

Jeannot

(prenant un croissant dans le paquet posé sur la table)

Un p'tit croissant François ? Ils sont tout frais de ce matin. Juliette , à François. – Laisse tomber ces cochonneries de viennoiseries pleines de beurre.

Jeannot

(vexé)

T'es bien contente de les bouffer gratuitement tous les matins, mes cochonneries pleines de beurre.

Juliette

Oui, mais là, il s'agit de la santé de François. (À François.) Un petit sandwich de pâté maison, ça te dirait-y ?

François

Ben, j'dis pas non.

Jeannot

Parce que tu crois que ton pâté maison bourré de graisse de cochon alimenté avec des farines animales, ça va lui faire baisser son taux de cholestérol ? Tu voudrais lui faire péter le foie que tu ne t'y prendrais pas autrement !

François

(se levant)

J'veux pas me faire péter le foie.

Damien

(lui appuyant sur les épaules)

Ils rigolent François, ils rigolent. Détends-toi, depuis que tu es riche, on te sent tout stressé.

Juliette

Faudrait pas que tout cet argent te fasse tourner la tête…

Nicole

Au point d'oublier qui tu es et d'où tu viens…