Double Axel

François Scharre

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-37393-257-7 © Éditions ART ET COMÉDIE 2018

NOTE SUR L'AUTEUR

Passionné de théâtre depuis trente ans quatre années passées au cours Simon, François Scharre s'est depuis longtemps intéressé au rire sous toutes ses formes : les sketches, les blagues, les gags quelles qu'en soient les formes, les films, et bien sûr les pièces de théâtre. Il a toujours aimé rire et faire rire.

 

"Les mécanismes qui amènent le rire ne peuvent pas être faux : le public ne rit que s'il a envie de rire. La comédie est une mécanique d'horlogerie."

PERSONNAGES

Maude, la mère Roger, le père Jeanne, la fille Pascal, le fils Axelle, la future belle-fille Axel, le futur gendre

DÉCOR

Un salon avec en fond de scène une porte-fenêtre avec vue sur le jardin du pavillon. À l'avant-scène côté jardin : au premier plan, la porte de la cuisine ; au second plan, la porte de la chambre des parents suivie par la porte de la chambre de Pascal. À l'avant-scène côté cour : au premier plan, la porte de la salle de bains ; au second plan, la porte de la chambre de Jeanne. La scène est meublée avec un canapé, une table basse et divers meubles en fond de scène.

ACTE I

 

ACTE I - Scène 1

 

Maude, Roger

 

Au lever du rideau, la scène est vide. Le téléphone sonne. Après quelques sonneries, Maude arrive de la cuisine. Elle porte un tablier de cuisine et des moufles anti-chaleur. Elle essaie d'attraper le combiné et après quelques tentatives elle enlève une de ses moufles.

 

Maude

Allô !… Jeanne, c'est toi, ma chérie !… Alors, ça a bien roulé ?… Eh bien, nous, on vous attend. Vous pensez arriver dans combien de temps ?… Déjà ! Mais vous êtes où ?… Ah oui ! En effet ! Mais je ne suis pas prête, moi, et ton père est encore dans son jardin. Passez donc par le château du Breuil… Voilà, faites-leur visiter les coins pittoresques de la région… Comment ?… Mais si, cela me fait plaisir de vous avoir tous les quatre à la maison, mais je n'ai pas fini ma cuisine, alors prenez votre temps. Roulez doucement ! À tout à l'heure, ma chérie ! (Elle raccroche, renfile sa moufle et va à la portefenêtre qu'elle essaie d'ouvrir. Elle retire de nouveau sa moufle et ouvre. Elle appelle son mari.) Roger ! Roger ! Les enfants arrivent dans quelques minutes ! Va te changer ! Comment ?… Ah non ! Tu ne vas pas les recevoir dans cette tenue !

(Roger est sur le pas de la porte. Il porte une casquette, des grosses chaussures en plastique, un pantalon sale, une chemise à carreaux à moitié sortie de son pantalon et une paire de gants verts de jardin.)

Roger

Quoi ? Qu'est-ce qu'elle a ma tenue ? (Il pose le râteau qu'il tient dans la main et va pour entrer.)

Maude

Ah non ! Tu ne rentres pas dans la maison avec tes chaussures de jardin. Regarde, tu as cochonné toute la terrasse. Moi qui voulais que tout soit impeccable pour leur arrivée, c'est réussi !

Roger

On ne reçoit pas la reine d'Angleterre, tout de même !

(Il va pour entrer.)

Maude

(le retenant, une main sur le torse de son mari)

Retire tes chaussures !

Roger

Tu ne vas pas te mettre dans cet état à chaque fois que Pascal et Jeanne reviennent de Paris passer un week-end ! (Il va pour entrer.)

Maude

Retire tes chaussures ! (Roger s'exécute.) Cela t'est peut-être égal de salir ta terrasse que tu as nettoyée ce matin, mais tu ne saliras pas ma maison avec tes souliers crottés !

Roger

(entrant)

Maude, ma chérie, tu ne changeras jamais ! On est à la campagne, ce n'est que de la terre ! C'est "noble" la terre !

Maude

La terre, c'est très "noble" dans ton potager, peut-être, mais sur mon tapis de salon, c'est très moche. Et tu me rangeras ton râteau, là.

Roger

D'accord ! J'y vais !

Maude

Non ! Va te changer d'abord !

Roger

Faudrait savoir ce que tu veux, ma chérie !

Maude

Ce que je veux, c'est le bonheur de mes enfants. Et là, ils viennent ce week-end nous présenter leurs petits amis. Je crois que tu ne te rends pas compte. Et tous les deux en même temps. Alors depuis le temps que l'on attend ce moment, ne va pas tout gâcher !

Roger

Avec des chaussures de jardin et un râteau ?

Maude

Roger, c'est la première fois que Pascal nous présente une possible fiancée !

Roger

À trente-quatre ans, il va être temps ! Je me suis souvent demandé si notre fils n'allait pas finir curé ou pédé… Remarque : l'un n'empêche pas l'autre !

Maude

Voilà ! Voilà ce que je ne veux pas, ce week-end ! Ce genre de réflexions déplacées ! On ne va pas décourager cette demoiselle en se comportant n'importe comment. Pour le copain de Jeanne, c'est pareil : pas de réflexions machos dont tu as l'art de pimenter les soirées.

Roger

Oui mais moi, je n'aime pas être hypocrite, et tu ne vas pas me faire jouer le rôle du beau-papa gâteau et gâteux.

Maude

Fais juste un petit effort, Roger ! On va enfin voir nos enfants s'épanouir en couple, et peut-être aura-t-on un jour des petitsenfants…

Roger

C'est surtout ça qui t'intéresse. Tu rêves plus d'être une grand-mère que ta fille d'être une mère.

Maude

C'est vrai, mais j'ai tellement hâte de pouponner de nouveau !

Roger

(moqueur)

Et quand ça arrivera, tu préfères qu'on t'appelle mémé ou mémère ?

Maude

Oh non ! Quelle horreur ! Je préférerais tout simplement Maude ou mamie Maude. Allez ! Va te changer et retire-moi ces gants ridicules !

Roger

(plaisantant)

J'avais pensé que pour recevoir la reine d'Angleterre et le prince de Monaco ce serait la moindre des choses. Tu portes bien des moufles, toi !

Maude

Mais je travaille, moi, monsieur !

Roger

Madame la future grand-mère, permettez que je vous baise la moufle ! (Il se met à genoux et lui embrasse la moufle.)

Maude

(riant)

Tu es bête !

Roger

(se levant avec difficulté)

Ouh ! Mes reins !

Maude

Alors, on veut jouer les jeunes hommes et on a des douleurs de grand-père ! Allez, papy Roger, va te changer ! Je t'ai préparé ta chemise bleue et ton pantalon noir. J'ai posé tout ça sur notre lit.

Roger

(se dirigeant vers la chambre)

Merci. (Fronçant les sourcils et humant l'air.) Oh ! ça ne sent pas le brûlé, là ?

Maude

Oh ! flûte ! Mes gâteaux ! (Elle sort en courant.)

Roger

(au public, en riant)

Ça fait trente ans que je lui fais le coup du "ça ne sent pas le brûlé" et ça marche à chaque fois ! (Il sort.)

ACTE I - Scène 2

 

Jeanne, Axel, Maude, Pascal, Axelle, Roger

 

Jeanne et Axel arrivent par la porte-fenêtre avec chacun un sac de voyage. Axel est un peu efféminé mais sans être caricatural.

 

Jeanne

(appelant)

Maman ! Papa ! Hou ! hou ! Il y a quelqu'un ? (À Axel.) Papa est sûrement à l'intérieur, je vois qu'il a laissé ses chaussures ici. Viens, entre, Axel ! Pose ton sac là !

Axel

C'est vachement grand, dis-moi ! Et le terrain, il est immense !

Jeanne

Ah oui ! Ça c'est le domaine de mon père. Sa pelouse, son potager, il y passe plus de temps que devant sa télé !

Axel

Au moins, c'est plus sain et ça prouve qu'il ne s'ennuie pas. Ça fait longtemps qu'ils sont à la retraite tes parents ?

Jeanne

Papa cinq ans, et maman ça fera deux ans en janvier.

Axel

Pascal m'a dit que ta mère était assez émotive…

Jeanne

Oui, elle a la larme facile, si tu vois ce que je veux dire… (Appelant.) Maman ! (Elle ouvre la porte de la cuisine.) Maman, tu es par là ?

Maude

(de la cuisine)

Ah ! vous êtes arrivés ! (Elle entre en s'essuyant les mains sur son tablier.) Bonjour, ma chérie !

Jeanne

Bonjour, maman ! (Elles se font la bise.)

Maude

Bonjour, jeune homme ! Alors vous, vous êtes Axel, forcément !

Axel

Oui, c'est bien ça. Bonjour, madame ! (Ils se serrent la main.)

Maude

(à Jeanne)

Où est ton frère ?

Jeanne

Avec Axelle. Ils arrivent, ils sortent les autres bagages de la voiture.

Axel

Ben tiens, les voilà !

Pascal

(entrant)

Bonjour, ma petite maman ! (Pascal aussi est assez maniéré mais sans exagération.)

Maude

Bonjour, mon poussin !

Pascal

Oh ! tu as l'air en forme ! Depuis le temps que l'on n'est pas revenus, vous nous avez manqué avec papa !

Maude

Mais vous aussi, mes trésors, vous nous avez manqué !

(Elle sort un mouchoir et essuie une petite larme au coin de son œil.)

Jeanne

Oh non ! Maman, tu ne vas pas te mettre à pleurer…

Maude

Je suis si heureuse de vous revoir ! (Elle range son mouchoir. Axelle entre par la porte-fenêtre.) Bonjour, mademoiselle !

Axelle

Bonjour, madame ! Moi, c'est Axelle.

Maude

Oui, oui ! J'ai bien cru comprendre que nous allions avoir deux "Axel" sous notre toit ce week-end. C'est quand même une sacrée coïncidence que mes deux enfants trouvent un et une amie qui portent le même prénom !

(Roger revient de la chambre. Il s'est changé.)

Roger

Ah ! mais oui, ils sont là ! Il me semblait bien que j'avais entendu des portes de voiture claquer ! Bonjour, les enfants !

Jeanne

Bonjour, mon petit papa !

Pascal

Bonjour, papounet !

Roger

Alors laissez-moi deviner : vous, c'est Axelle, et vous, Axel ?

Axel

C'était pas trop dur ! Bonjour, monsieur Louvin !

Roger

Oh non ! Vous allez commencer par m'appeler Roger et on va pas se faire de cinéma, d'accord ?

Axel

Ça marche, Roger !

Axelle

Bonjour, Roger ! (Elle lui serre une poignée de main ferme.)

Roger

Oh ! mais vous avez de la poigne, dites-moi ! En fait, avec les demoiselles, moi, je préfère la bise. (Il lui fait deux bises.)

Maude

Alors, pas trop de bouchons sur l'autoroute ?

Jeanne

Si ! À la sortie de Paris, sur dix kilomètres. Ensuite jusqu'à Chartres c'était assez chargé, mais après on est arrivés jusqu'ici sans encombre.

Roger

C'est toi qui as fait toute la route ?

Jeanne

Non, non ! Axelle m'a relayée à mi-parcours.

Maude

(à Axel)

C'est bien de se partager les tâches, dans la vie. C'est une preuve de respect mutuel.

Axel

Ah ! mais ne me regardez pas comme ça ! C'est pas moi qui ai pris le volant !

Roger

Comment ça ?

Axelle

Non ! C'est moi qui ai fait les deux cents derniers kilomètres.

Pascal

Oui, Axelle a l'habitude, elle est routière !

Axelle

Routier ! Pascal, même pour une femme qui conduit un camion on dit "routier".

Roger

Ah bon ! Alors ce sont les deux filles qui ont conduit ?

Maude

Eh oui ! Les temps ont changé, mon chéri.

Roger

Eh ben, je peux te dire que moi, à mon époque…

Jeanne

Oui, on sait, papa : tu ne te serais pas laissé conduire par une femme.

Axel

Même pas par la vôtre ?

Pascal

Surtout pas par la sienne !

Maude

Il dit "à mon époque", mais c'est toujours le cas aujourd'hui.

Roger

Oui mais quand tu conduis, ça me stresse.

Maude

Non, quand je conduis, tu me stresses !

Jeanne

Sujet tabou ! On parle d'autre chose ?

Axelle

Oh ! mais alors nous, ils ne nous ont pas emmerdées ! Ils se sont assis tous les deux à l'arrière et on les a pas entendus.

Roger

C'est parce qu'ils étaient trop angoissés !

Jeanne

Je ne pense pas, non !

Axelle

Tu parles ! Ils roupillaient à peine sortis de Paris !

Pascal

Non, moi je ne dormais pas vraiment. Je me suis peutêtre assoupi cinq minutes, et encore !

Jeanne

Oui, bien sûr ! À un moment j'ai même failli m'arrêter, je trouvais qu'il y avait un bruit bizarre dans la voiture, comme un sifflement…

Axelle

On aurait dit comme si la courroie de l'alternateur patinait. Et en fait, c'était Pascal qui ronflait comme un quatre cylindres !

Pascal

Alors ça, ça m'étonnerait !

Jeanne

Si, je t'assure !

Axelle

Quand je me suis retournée, tu avais la joue plaquée contre la vitre de la portière avec un filet de bave qui coulait sur ton tee-shirt !

Pascal

(vexé)

Sûrement pas ! Ben, dis-leur, Axel ! Défends-moi, au moins !

Axel

Moi, j'en sais rien, figure-toi ! J'ai dormi dès la porte de Saint-Cloud ! La voiture, ça me berce… À chaque fois, au bout de cinq minutes, paf ! j'suis dans les vapes !

Roger

(moqueur)

Alors, quand vous conduisez, mettez un oreiller sur le volant, ce sera plus confortable !

Axel

Au volant ? Moi ? Ça risque pas, j'ai pas de permis !

Roger

C'est pas vrai ! Vous vous l'êtes fait piquer ? Ça m'étonne pas, avec tous les radars qu'ils nous collent partout ! Eh ben, je peux vous dire que moi, à mon époque…

Jeanne

Oui, on sait, papa : il n'y avait pas de limitations et tu roulais comme un fou.

Roger

Et on risquait pas de se faire gauler à chaque coin de rue ! Alors, Axel, il y a longtemps que vous êtes sans permis ?

Axel

Oh oui ! Cela fait pas mal de temps, en fait. Depuis ma naissance ! (Il rit.)

Roger

Quoi ? Vous n'avez jamais passé le permis ? Mais comment c'est possible ça ?

Maude

Oui, Axel, que voulez-vous, mon mari est persuadé que pour être un homme, un vrai, il faut savoir faire ce genre de chose…

Roger

Oui mais sans permis, on est quand même handicapé !

Axel

À Paris, c'est plutôt les conducteurs, bloqués dans les bouchons, qui ont l'air d'être handicapés !

Pascal

Et puis, dans la capitale, entre le bus, le métro, le RER, le TGV et l'avion, tu n'as que l'embarras du choix pour te déplacer, papa.

Roger

Oui mais ici, à la campagne, celui qui n'a pas de permis il est coincé dans son village. Il ne mange pas. La boulangerie : neuf bornes. Le supermarché : vingt-sept bornes. Si tu conduis pas, tu maigris très vite !

Maude

Et vous, Axelle, avec votre camion, ce n'est pas trop compliqué dans les rues de Paris ?

Axelle

J'y vais jamais dans Paname. De toute façon, avec mon magnum, je n'ai pas le droit d'y entrer.

Pascal

(étonné)

C'est pas vrai ! T'as un flingue dans ton camion ?

Axelle

Ben non ! Pourquoi tu dis ça ?

Pascal

Tu viens de dire que tu avais un magnum.

Axel

Mais il est bête, lui ! T'as rien compris, mon grand ! Un magnum c'est pas un pistolet, c'est un esquimau !

Axelle

Oh ! les blaireaux ces deux-là ! Mon magnum c'est mon gros cul, enfin mon bahut, quoi : un Renault Magnum, cinq cents chevaux sous le capot, boîte séquentielle vingt-quatre rapports, quarante-quatre tonnes de charge utile. C'est autre chose que ta Clio, mon petit Pascal !

Pascal

Quoi, ma Clio ? Elle est très bien ma Clio ! Cinq chevaux sous le capot, boîte manuelle cinq rapports, trois cents kilos de charge utile, et alors ?

Maude

Bon, eh bien, ne restez pas là debout ! Tenez, installez-vous par ici, je vais aller vous chercher quelque chose à grignoter.

Jeanne

Tu veux de l'aide, maman ?

(Les quatre jeunes s'asseyent.)

Maude

Tu es gentille, ma puce, mais ça va aller ! Roger, mon chéri, tu veux bien aller chercher une bouteille à la cave ?

Roger

Je ramène quoi ? Du blanc ou du rosé ?

Maude

Tu le fais exprès ou quoi ? On ne va pas boire du vin à cette heure-là !

Roger

Ah bon ? Pourquoi ? Moi, ça ne me dérange pas !

Maude

Tu nous rapportes une bouteille de clairette de Die ou du cidre bouché.

Roger

D'accord ! (Il va pour sortir.) Il y a une drôle d'odeur qui vient de la cuisine…

Maude

Tu crois ?

Roger

Vous ne sentez pas, les enfants ?

Jeanne

J'ai l'impression… On dirait du caramel…

Axel

Moi, je ne sens rien.

Pascal

Si, maman, je t'assure, il y a quelque chose qui brûle !

Maude

Oh ! ce n'est pas vrai ! Mes tartelettes ! (Elle sort en courant. Roger, Pascal et Jeanne rient dès que Maude est sortie.)

Axelle

Elle a fait cramer des tartelettes et ça vous fait marrer !

Axel

Oui, là, vraiment, j'ai pas compris le délire. Je ne vois pas ce qu'il y a de risible.

Pascal

Attendez, on va vous expliquer : on essaie tout le temps de faire croire à maman que ça sent le brûlé…

Jeanne

Cela fait des années qu'on arrive à la piéger ! Elle doute, alors on insiste, et elle finit toujours par aller vérifier si rien ne brûle dans la cuisine.

Roger

Parfois on arrive à l'avoir matin, midi et soir !

Jeanne

Le matin, c'est les tartines dans le grille-pain !

Pascal

Le midi, les steaks sur le gaz !

Jeanne

Le soir, un plat dans le four ! C'est devenu notre sport familial !

Roger

La tradition dans la famille Louvier ! Bon, je vais chercher les boissons. (Il sort.)

ACTE I - Scène 3

 

Axel, Axelle, Jeanne, Pascal

 

Axel

Finalement, ils sont plutôt cool vos parents. Moi je les avais imaginés aigris, renfrognés !

Axelle

Oui, vu la description que vous nous en aviez faite, on s'attendait à pire.

Jeanne

On n'a pas été élevés chez les Ténardier, non plus !

Axelle

Non mais vous nous aviez dit : "Papa il est vieille France, il est resté sur ses vieux principes ringards."

Axel

Chaque fois que l'on a parlé de venir ici, il y avait toujours une excuse au dernier moment, un prétexte pour ne pas venir. Vous voyez que ça s'est bien passé, en fait !

Pascal

Ne parlez pas trop vite ! Ça ne fait que cinq minutes qu'on est là.

Axelle

Moi j'ai l'impression que vous vous êtes fait un film tous les deux et que finalement, vos parents, ils nous acceptent comme on est, tout simplement !

Axel

Moi qui redoutais ce week-end depuis longtemps, finalement, l'accueil était… comment dire… chaleureux !

Jeanne

Attendez ! Un week-end, c'est deux jours. (Un long silence.) Et puis, je devais leur parler, et en fait, je n'ai rien dit.

Pascal

Moi non plus, je n'ai rien dit. J'avais peur de la réaction de papa.

Axelle

Écoutez, les parents, qu'est-ce qu'ils veulent ? Le bonheur de leurs enfants. Eh bien, là, ils voient deux couples qui s'aiment. Que veux-tu qu'ils espèrent de plus ?

Jeanne

C'est vrai, tu as raison, mais…

Axelle

(lui coupant la parole)

Mais rien du tout ! Arrête de te faire de la bile !

Axel

Et puis Roger, avec son air faussement macho, moi je le trouve plutôt attachant.

Pascal

Non mais vous ne comprenez pas, là, ou vous le faites exprès tous les deux ? Quand on vous dit qu'on ne leur a rien dit, on ne leur a rien dit du tout !

Axelle

C'est pas vrai !

Jeanne

Eh bien, si !

Axel

Mais pourquoi ?

Pascal

Mais vous savez très bien pourquoi !

Axelle

Alors ce n'était pas la peine de nous raconter des bobards et nous dire : "Papa l'a très bien pris."

Axel

Oui, ou alors : "Maman était folle de bonheur."

Pascal

(à sa sœur)

Je t'avais dit, Jeanne, que c'était une connerie de venir tous les quatre en même temps.

Jeanne

Mais j'avais pensé que l'on aurait plus de courage ensemble… Je n'ai pas cru une seconde que les parents allaient croire…

Pascal

Mais si ! Si ! Bien sûr que si ! C'était évident ! Il fallait réfléchir avant !

Jeanne

Monsieur est toujours plus malin que les autres !

(Roger entre, une bouteille à la main.)

Pascal

Eh bien, va annoncer ça aux parents, toi, maintenant !

ACTE I - Scène 4

 

Axel, Axelle, Jeanne, Pascal, Roger, Maude

 

Roger

Alors, toujours en train de vous chamailler, tous les deux ? (Aux deux Axelle) Déjà tout petits c'était sans cesse : "Papa, il m'a pris mes crayons ! Papa, elle m'embête !" Eh bien, vous voyez, ils ont plus de trente ans et ça continue ! (À sa fille.) Alors, Jeanne, qu'est-ce que tu dois nous annoncer de si grave ?

Jeanne

Non, non, rien, papa.

Roger

Comment ça, "rien" ? Ah ! tu préfères attendre que ta mère soit là, c'est ça ?

Jeanne

Oui, c'est ça ! Enfin, non ! Enfin, je ne sais pas !

Maude

(entrant avec un plat de tartelettes)

Voilà des tartelettes aux fruits, elles sortent du four ! Finalement, elles ne sont pas brûlées du tout ! Qu'as-tu remonté de la cave, Roger ?

Roger

Une bouteille de cidre bouché. Du brut, ça vous va ?

Axel

Très bien, du cidre avec les tartelettes ! On est gâtés !

Maude

Et vous, Axelle, cela vous convient ?

Axelle

Moi je suis plutôt bière, mais du cidre ça ira.

Roger

Maude, ma chérie, Jeanne a quelque chose à nous annoncer.

Maude

Ah ! ah ! Eh bien, nous t'écoutons, ma chérie.

Jeanne

Non, non ! Maman, je ne peux pas vous dire ça comme ça ! Pas maintenant !

Maude

Oh là là ! Des cachotteries ! Ça, ça me plaît ! Allez, viens m'aider, Roger, on va apporter des petites assiettes, des cuillères et des verres pour le cidre, et Jeanne nous racontera ça tout à l'heure. Ils sortent tous les deux.

Axel

Je n'en reviens pas que tu n'aies rien dit à tes parents avant ce week-end. Tu m'avais pourtant promis, Pascal !

Pascal

Je sais, mais je n'ai pas pu. C'est facile, aussi, pour toi : tes parents le savent depuis longtemps.

Axelle

Ce n'est pas mieux pour toi, Jeanne. On avait convenu que l'on venait ici pour faire la connaissance de vos parents…

Jeanne

Eh bien, quoi ? On ne vous a pas menti ! Vous avez bien rencontré les parents !

Axelle

S'il te plaît, te fous pas de notre gueule ! Tu sais très bien ce que je veux dire.

Axel

Mais alors… si vos parents ne savent pas… ils ont cru que je suis… avec Jeanne !