Miaou-Miaou

Élodie CHAMBON

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-37393-254-6 © Éditions ART ET COMÉDIE 2018 À la troupe du Kivérarira…

PERSONNAGES

par ordre d'apparition

 

Louis, le pépé : petit papy d'environ 80 ans, très en forme pour son âge ; espiègle, ronchon et plein de préjugés, mais au fond très attachant. Odile, l'aide à domicile : 40-50 ans. Femme de la campagne qui n'a pas sa langue dans sa poche ; elle est maligne et ne se laisse pas marcher sur les pieds. Gaston : bien qu'un peu plus jeune, c'est le plus vieil ami de Louis. Campagnard bien gentil mais un peu simplet. L'infirmière : infirmière libérale type "brute de décoffrage" ; elle est grande, costaude et n'a pas beaucoup de tact. Ce rôle peut éventuellement être joué par un homme déguisé en femme. Susanne, la belle-fille : 35-40 ans. Femme de la ville en apparence assez hautaine qui ne s'est jamais entendue avec son beau-père. Elle a un amant de 15-20 ans son cadet et n'a pas froid aux yeux dans l'intimité… Gaël/Sweety : étudiant d'une vingtaine d'années. Il est l'amant de Susanne mais se fait passer pour un décorateur d'intérieur type "grande folle" pour ne pas éveiller les soupçons. Marguerite : voisine du Louis. C'est une véritable commère, de plus elle est sans-gêne.

 

Marie-Denise : Créole qui arrive tout droit de la Martinique et a réservé une chambre d'hôtes pour le week-end pour le mariage de son neveu. Le moine : religieux très timide et bègue ; il fait le chemin de SaintJacques-de-Compostelle et a réservé une chambre d'hôtes pour la nuit. Le fils : figurant ; mari de Susanne et fils du pépé. Il est en tenue de supporter de l'équipe de France de Rugby.

DÉCOR

L'histoire se déroule à la campagne dans une vieille bâtisse. La scène a lieu dans la chambre à l'ancienne du pépé. Au centre, un grand lit, assez haut de telle façon qu'une personne puisse se cacher dessous en étant vue du public. Des tables de chevet de chaque côté du lit avec sur l'une d'elles un vieux téléphone et sur l'autre un vase avec des fleurs. Au fond à gauche, une fenêtre donnant sur l'extérieur. Côté jardin, une porte qui donne sur le reste de la maison et une grande armoire d'époque. Côté cour, une ouverture avec un rideau de perles en bois qui donne sur une pièce d'eau et au fond, dans l'angle, un fauteuil avec des vêtements qui traînent dessus.

ACTE I

 

ACTE I - Scène 1

 

Le pépé, Odile

 

À l'ouverture du rideau, la scène est vide. Le pépé est couché dans son lit et s'est mis la couverture sur la tête. Dès sa première réplique il surgit de sous les draps, se met assis et parle en direction de la porte en râlant. Il porte une chemise de nuit et un bonnet de nuit.

 

Le pépé

Non, non, non et non !!! (Il se cache de nouveau sous les draps.)

Odile

(off, derrière la porte)

Allez, c'est pas la fin du monde non plus !

Le pépé

(même jeu)

Non, j'irai pas à l'hospice !!!

Odile

(off, perdant de plus en plus patience)

Arrêtez un peu de faire l'enfant et ouvrez-moi cette porte à la fin !

Le pépé

Non !!! Plutôt crever ! (Il boude dans son lit, les bras en croix. On entend gratter derrière la porte puis Odile entre subitement sur scène, un tournevis à la main. Le pépé se cache de nouveau)

(sous les draps mais cette fois-ci avec la tête dans l'oreiller et les fesses en l'air.)

Odile

(fière d'elle, en rangeant le tournevis dans son tablier)

Et voilà le travail ! (Elle fait mine de se retrousser les manches et se frotte les mains.) Maintenant à nous deux, mon gaillard !

(Elle tente de soulever les draps mais le pépé s'agrippe.)

Le pépé

Y a personne, revenez plus tard !

Odile

Mais va-t'y finir par lâcher…

(Elle tire de toutes ses forces, le pépé lâche au même moment ; elle est emportée et finit les fesses par terre.)

Le pépé

(levant les bras en l'air)

Et pataflo1 !

Odile

Eh ben, c'est malin, tiens ! Vous croyez que je n'ai pas passé l'âge pour ces gamineries ? Et vous alors ? À bientôt quatrevingts ans, faudrait peut-être voir à arrêter vos caprices ! (Pendant ce temps, elle met un peu d'ordre dans la chambre, ouvre grand la fenêtre pour aérer, etc.) Et puis c'est de votre faute aussi si on vous envoie là-bas.

Le pépé

De ma faute ? Ben v'là autre chose ! C'est certainement pas ma faute si on m'envoie dans cette pension pour vieillards. Mon seul crime c'est de prendre de l'âge.

Odile

Vous savez très bien ce que je veux dire ; si seulement vous aviez arrêté d'aller boire des canons au bistrot de la Mélanie… Mais non, c'est plus fort que monsieur ! Du coup, la dernière fois vous étiez saoul comme un cochon, incapable de rentrer chez vous

1. "Badaboum !" ("Faire pataflo" : tomber.)

tout seul. Les gendarmes passaient par là, ils vous ont trouvé et ils vous ont ramené. Et vous, pour ne pas avouer votre état, vous avez fait croire que vous vous étiez perdu ! Résultat : ils ont appelé votre fils parce qu'ils ont cru que vous aviez la maladie d'Eisenhower…

Le pépé

Laissez Eisenhower où il est, oui, on dit Alzheimer !

Odile

Oui, là n'est pas la question… Je vous avais prévenu, vous ne m'avez pas écoutée et finalement votre fils veut vous mettre en maison de retraite.

Le pépé

Quel ingrat celui-là ! Si j'avais su, je l'aurais collé en pension chez les sœurs quand il était gamin… Il aurait eu une raison de se venger, au moins !

Odile

Ne soyez pas si dur avec lui, il fait ça pour votre bien…

Le pépé

Mes fesses, oui !

Odile

Et puis ce n'est tout de même pas une prison ou un asile où il vous envoie.

Le pépé

Non, c'est pire !

Odile

(haussant les épaules)

Tenez, ça a l'air plutôt bien. (Elle prend le dépliant qui est sur la table de chevet et lit.) "Maison de retraite Brise d'automne…"

Le pépé

Rien que le nom ça veut tout dire ! En automne y a des feuilles mortes, la fête des morts et un temps de pisse… et dans les hospices ça sent la pisse !

Odile

N'importe quoi ! Bon, je continue. "Dans un lieu calme et paisible…

Le pépé

… dans un trou perdu où personne ne vient vous voir !

Odile

… de nombreuses activités vous seront proposées : salle audiovisuelle…

Le pépé

Tu parles ! Une télé et dix fauteuils pour regarder Questions pour un champion !

Odile

… animations festives à thèmes…"

Le pépé

Tsss… Une part de bûche pour la Noël et de la frangipane pour tirer les rois ; et pour un peu qu'y en ait un qui s'étouffe avec la fève, hop ! une place de libre !

Odile

(posant le dépliant sur les jambes du pépé)

Je ne vois pas à quoi ça me sert de continuer, vous êtes borné ! (Pendant les répliques suivantes, Odile enlèvera tous les draps du lit.) Il ne faut pas croire que ça me fasse plaisir à moi que vous partiez. C'est chez vous que je faisais le plus d'heures. Avec la Germaine Pingeon qui est partie vivre chez sa fille, je serai bientôt au chômage !

Le pépé

Vous ne voulez pas que je vous plaigne, en plus ?!

Odile

Non, mais c'est pour dire que vous n'êtes pas le seul à être dans l'embarras ; ils parlent même de m'envoyer chez la Marguerite…

Le pépé

Marguerite ? Vous voulez dire la Guiguitte, la voisine ? Cette vieille carne2…

Odile

Tout juste ! Vous pensez si ça m'enchante… Elle a passé six aides à domicile en moins d'un mois, y en a même une qui a fait de la dépressurisation !

Le pépé

Non ?!

2. Personne déplaisante et désagréable.

Odile

Si ! C'est du genre à laisser traîner des billets de partout dans la maison pour voir si vous ne seriez pas tentée, à vous faire lessiver les vêtements à la main alors qu'elle a une machine, à vous faire nettoyer les carreaux un jour d'orage ou encore vous faire récurer les cabinets à la brosse à dents !

Le pépé

Une vraie peau de vache !

Odile

C'est pour ça que votre départ ne m'enchante pas !

Le pépé

Et y a vraiment aucune solution ?

Odile

(stoppant net ce qu'elle est en train de faire)

Y en aurait bien une mais… Non, ce n'est pas possible. (Elle reprend son rangement.)

Le pépé

Dites-y toujours !

Odile

Eh bien, voilà : je pourrais appeler la maison de retraite, me faire passer pour votre belle-fille et leur dire que finalement vous n'y allez plus. Et je ferais de même auprès de ma chef.

Le pépé

Mais qu'est-ce que vous allez leur dire ?

Odile

Ne vous faites pas de souci, pour ça je trouverai bien ! Y a juste le souci de votre fils…

Le pépé

Mon fils ?

Odile

Eh oui ! Qu'est-ce qu'on peut bien lui raconter à lui ?

Le pépé

Il ne vient jamais me voir, donc avant qu'il s'en rende compte on sera déjà en train de fourrer la dinde pour la Noël !

Odile

Reste plus qu'à prier pour qu'il ne constate la supercherie que très tard. (Elle va s'asseoir sur le lit près du téléphone puis elle cherche sur la brochure.) Voyons voir… Où est-ce qu'il est noté ce numéro de téléphone ?… Ah ! le voilà ! (Elle commence à composer le numéro et le pépé tient l'écouteur pour suivre la conversation. Puis elle s'arrête net et raccroche, avec une idée derrière la tête.) Tout de même, c'est dangereux, je risque gros… Il me faudrait peut-être une petite compensation…

Le pépé

Qu'est-ce que vous voulez dire ? (Odile frotte ses doigts comme pour désigner de l'argent.) Ah non ! Et pis quoi encore ? Vous êtes gonflée !

Odile

(joueuse, faisant mine de partir)

Très bien ! Alors je vais préparer vos valises, le taxi ne devrait plus tarder.

Le pépé

Non, ça va ! Tournez-vous. (Odile s'exécute. Pendant ce temps, il va chercher de l'argent dans un bas de laine caché dans le dossier du fauteuil puis le lui tend.) Et voilà pour vous ! (Odile compte puis désigne "encore" avec sa main.) Ah là là là là ! Mais vous voulez me ruiner !

Odile

Il faut ce qu'il faut !

Le pépé

(lui redonnant quelques billets)

Vous ne perdez pas le nord, vous !

(Odile reprend le téléphone. Elle prend une voix un peu snob et se fait passer pour la belle-fille du pépé.)

Odile

Allô ! Maison de retraite Brise d'automne ?… Bonjour, madame Pauchon-Lacourt Susanne, la belle-fille de M. Louis Pauchon qui devait intégrer votre établissement aujourd'hui. Alors voilà, mon beau-père va finalement venir habiter chez nous, il ne s'installera donc pas dans votre établissement… Oui, je comprends… Je suis confuse de vous prévenir à la dernière minute… Comment ?… Sa chambre sera donnée à quelqu'un d'autre aujourd'hui même ? Oui, je suis bien consciente qu'il n'y aura pas de place avant plusieurs mois… (Ils se regardent avec le pépé et expriment leur joie.) Pour les formalités, vous n'aurez qu'à envoyer les papiers à l'adresse de mon beau-père, nous allons nous y installer quelques jours pour l'aider à rassembler ses affaires et préparer son déménagement… Oui, voilà… Merci beaucoup, très bonne journée et encore désolée. (Elle raccroche.) Et voilà le travail !

Le pépé

(sautillant de joie)

Alors vous, vous êtes une maligne !

(On voit passer quelqu'un derrière la fenêtre.)

Odile

(ironique)

Ah ! ben, en parlant de malin v'là le Gaston qui arrive !

Le pépé

Eh, doucement ! Il est un peu couillon3 le Gaston mais c'est un bon compagnon.

(Odile se dirige vers la porte avec une montagne de draps dans les bras.)

Odile

(moqueuse)

Au fait, vous avez mal remis le dossier du fauteuil !

(Elle sort. La porte reste ouverte. Le pépé reprend le dépliant et le déchire en mille morceaux.)

Le pépé

Tiens, voilà ce que j'en fais de la brise d'automne !

Odile

(off)

Bonjour, Gaston… Il est encore dans sa chambre, vous connaissez le chemin !

3. Simple d'esprit, benêt.

ACTE I - Scène 2

 

Le pépé, Gaston puis Odile

 

Gaston entre.

 

Gaston

(saluant le pépé)

Allez !

Le pépé

T'es bien matinal, le Gaston ! T'es tombé du lit ?

Gaston

M'en parle pas ! Hier soir j'avais comme qui dirait un peu forcé sur le jus de raisin au bistrot de la Mélanie, ben v'là t'y pas que c'matin j'me suis réveillé dans la baignoire au lieu du lit…

Le pépé

Au moins c'était plus commode pour faire ta toilette !

Gaston

Et pis surtout je suis matinal parce que je ne voulais pas te manquer avant ton grand départ.

Le pépé

(rieur)

Je pars plus !

Gaston

Comment ça tu pars plus ?

Le pépé

J't'expliquerai… Mais chut, faut pas y dire à personne ! (Odile entre avec le plateau du petit-déjeuner dans les mains et le pose près du pépé.) Mais qu'est-ce que c'est que ça ? (Il fait la grimace en regardant ce qu'il y a sur le plateau.)

Odile

Petit-déjeuner diététique préconisé par l'infirmière.

Gaston

Qu'est-ce que c'est que c'te chose ? Du polystyrène… J'savais pas que ça se mangeait c't'affaire-là !

Odile

Mais non, enfin, ce sont des galettes de riz ! Et avec je vous ai préparé une bonne tisane.

Le pépé

Foutez-moi la paix avec votre pisse-mémé, j'en veux point de tout ça ! Je vous l'ai déjà dit : un vrai repas c'est du lard, du sauciflard et du pinard ! (Fier de sa rime, il met un petit coup de coude à Gaston.)

Gaston

Pour sûr !

Odile

Je me contente de suivre les directives de l'infirmière.

Le pépé

Elle ferait bien de les suivre elle-même ses directives, on dirait un ogre !

Odile

(secouant la tête)

J'y vais, j'ai à faire. Il me reste des coups de téléphone à passer !

(Odile sort. Pendant ce temps, le pépé se lève vite et va fouiner dans la penderie.)

Odile

(off)

Et c'est pas la peine de chercher dans la penderie, j'y ai enlevé tous les litres ! (Le pépé se dirige alors vers le lit, commence à s'agenouiller.) Sous le lit aussi !

Le pépé

(se dirigeant vers la porte et levant les poings)

Sapré nom de gu4…

(Odile passe la tête par la porte à cet instant précis, du coup le pépé s'arrête net et baisse les yeux au sol comme un enfant.)

Odile

Vous disiez ?

Le pépé

Non, non, rien. (Odile ressort.) Ils veulent tous ma mort ou quoi ? Heureusement que je t'ai, le Gaston.

Gaston

(sortant un litre de rouge de sa veste)

Tu crois pas si bien dire !

4. Juron. ("Gu" : Dieu.)

(Le pépé verse sa tisane dans un pot de fleurs contenant des fleurs artificielles -ou des fleurs sèches-, sert un verre à son ami et un plein bol pour lui.)

Le pépé

Santé, mon Gaston ! À mon non-départ !

(Ils boivent cul sec et le pépé les sert de nouveau.)

Gaston

Alors comme ça tu dis qu'tu t'en vas plus ? C'est une bonne nouvelle ça ! Mais comment se fait-y ?

Le pépé

Ce serait trop long à t'expliquer, surtout que… (L'air de dire que Gaston est long à la détente.)

Gaston

Que quoi ?

Le pépé

Non, rien, j'me comprends… Bois donc ton canon !

Gaston

(s'exécutant)

Ah !