Vivement les vacances !

Christian Rossignol

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-37393-252-2 © Éditions ART ET COMÉDIE 2018

NOTE DE L'AUTEUR

Si, bien évidemment toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est tout à fait fortuite et si le trait est volontairement grossi afin de leur donner une plus grande force comique, ces saynètes renferment toutes un fond de vérité et des éléments bien réels de la vie de l'école que j'ai bien connue et tellement aimée. Christian Rossignol Neuf saynètes indépendantes ou une comédie à part entière

 

Ces saynètes peuvent être montées séparément et dans l'ordre que l'on souhaite mais elles sont surtout conçues pour constituer une véritable comédie si elles sont jouées dans l'ordre et en totalité. Elles sont aussi de longueurs et de difficultés de mise en scène différentes, afin notamment de tenir compte du fait que certains rôles peuvent être tenus ou non par des enfants.

 

Une distribution modulable à volonté

 

Selon que l'on décide de monter tout ou partie des saynètes, le nombre de comédiens et comédiennes peut évidemment varier mais certains rôles peuvent être tenus par la même personne avec un minimum d'artifices et certains rôles masculins peuvent être facilement adaptés pour devenir féminins ou inversement. De plus, les rôles d'élèves peuvent aussi être tenus par des adultes et apporter ainsi des effets comiques différents. On peut aussi multiplier les comédiens tenant des rôles d'élèves en changeant les prénoms à chaque saynète. Bref, quasiment tout est possible.

PERSONNAGES

Mme Chopineau : directrice débordée, dépressive et pleurnicharde qui se noie dans un verre d'eau et qui est donc prête à tout pour ne pas faire de vagues.

 

Jacques Célère : professeur des écoles adepte de la pédagogie Freinet et syndicaliste déterminé voire un peu obtus.

 

Mlle Piquegrue : professeure des écoles à la veille de la retraite, vieille fille psychorigide pratiquant une pédagogie frontale digne de la IIIe République.

 

Rémi Lassido : intervenant en éducation musicale, musicien rêveur pour qui la musique devrait être la discipline essentielle ; allergique au sport en général et à Olympe Hique en particulier.

 

Olympe Hique : intervenante en éducation physique et sportive, brute épaisse, ennemie jurée de Lassido qu'elle martyrise à loisir ; applique une pédagogie de commando parachutiste.

 

Josiane : brave femme à l'esprit pragmatique et pleine de bon sens mais qui n'hésite pas à dire ce qu'elle pense. Elle est l'ATSEM de la classe maternelle mais aussi la femme de ménage, la cantinière et fait office de factotum à temps perdu.

 

Georges Trifouillet : maire du village, petit tyran rural qui ne pense qu'à sa réélection, défenseur de la démocratie mais version féodale.

 

Camille Trifouillet : fils ou fille du maire, élève de l'école et cancre reconnu.

 

Irène Patin-Couffin : mère de Gaël. Parfaitement imbue d'elle-même, elle prendrait bien la place du maire aux prochaines élections. Présidente des parents d'élèves et meneuse de l'opposition municipale.

 

Gaël ou Gaëlle Patin-Couffin : fils ou fille d'Irène, élève de l'école, petit génie de l'informatique.

 

Marcel Chauchard : père de Tyson, rustre et bas de plafond.

 

Paulette Chauchard : mère de Tyson, aussi rustre que son mari mais encore plus basse de plafond. Vit complètement dans l'ombre de celui-ci.

 

Tyson Chauchard : fils de Marcel et Paulette, élève de l'école, footballeur dangereux et cancre irrécupérable.

 

L'inspecteur : homme strict et très collet monté sans âge précis.

 

Magalie Sidouce : jeune et sulfureuse professeure des écoles débu-tante qui débarque pour un remplacement.

 

Walter Watteur : chargé de la maintenance des photocopieurs Duplirox. Beau-frère du maire et parfaitement incompétent mais volontiers escroc.

DÉCOR

La salle de réunion de l'école qui fait aussi office de salle des professeurs, de bureau de la directrice, de salle de soutien scolaire et de salle à manger des adultes. Côté cour : une porte donnant sur la cour. Côté jardin : une porte donnant sur le couloir menant aux classes et au reste du bâtiment. Au centre : des tables et des chaises en configuration réunion. En arrière-plan : un photocopieur dissimulé par un meuble ou une cloison basse de manière à n'en voir que le capot lorsqu'il est relevé on peut ainsi éviter d'avoir un vrai photocopieur sur scène. Un bureau avec un ordinateur. Les casiers personnels des professeurs. Aux murs, des affiches d'informations professionnelles ou de la vie de l'école, planning, affichage syndical, photos de classe… 1/ Le conseil d'école Cinq femmes : la directrice, Mlle Piquegrue, Irène Patin-Couffin, Josiane et Olympe Hique. Trois hommes : le maire, Jacques Célère et Rémi Lassido.

 

Le rideau s'ouvre sur une énorme cacophonie. Tous les protagonistes sont assis autour de la table -sauf Josiane-, face au public -un peu comme la Cèneavec la directrice au milieu essayant vainement de demander la parole en levant le doigt. Tout le monde vocifère et s'interpelle bruyamment improvisation de chacun sans que l'on puisse distinctement comprendre ce qui se dit et surtout pas ce que répète sans cesse la directrice.

 

La directrice

Bien… Nous avons épuisé… Nous avons épuisé l'ordre du jour… Nous avons épuisé l'ordre du jour et nous allons… Nous allons signer… Nous allons signer le compte-rendu puis nous passerons au verre de l'amitié… Comme le veut la tradition…

(Visiblement, nous sommes dans une discussion qui a dégénéré et pendant laquelle les gens semblent s'opposer deux à deux. Seule Josiane est calme et se contente de faire la poussière comme si de rien n'était. Au bout de quelques secondes de ce brouhaha, une voix off intervient.)

Voix off

Stop ! Coupez ! (Les comédiens se figent instantanément.) Enfin un peu de calme ! Chers spectateurs, veuillez nous pardonner cet incident indépendant de notre volonté. Nous sommes dans le pittoresque petit village de Saint-Fulcran-sur-Gourgnoule et, comme vous le voyez, nous sommes à la fin d'un conseil d'école au cours duquel le climat s'est tendu peu à peu avant que la dernière question à l'ordre du jour ne mette vraiment le feu aux poudres. Profitons de cette accalmie pour vous présenter les différents protagonistes. (Chaque fois qu'un personnage est cité, il s'anime en silence en mimant sa fonction ou son caractère tout en donnant l'impression de continuer la discussion puis se fige à nouveau et on passe au suivant.) Commençons par Mme Chopineau, la directrice de l'établissement, qui a bien du mal à se faire entendre et à cadrer les débats, ce qui peut expliquer en partie son caractère dépressif et son air de chien battu. Il faut avouer que les échanges entre ses collègues, le rude syndicaliste, M. Jacques Célère, adepte de la pédagogie Freinet, et Mlle Piquegrue, nostalgique de l'instruction publique et de l'enseignement à la baguette, sont généralement plus qu'animés, leurs conceptions de la pédagogie étant diamétralement opposées. Nous avons aussi la représentante des parents d'élèves, Mme Irène Patin-Couffin, qui peut être, elle aussi, assez virulente à l'encontre de la directrice mais pas autant qu'envers le maire, le très respectable mais très imbu M. Georges Trifouillet, partisan d'une démocratie toute féodale, très soucieux de sa réélection et évidemment des finances municipales. Finances qui lui permettent de mettre à disposition des personnels comme la discrète mais efficace Josiane Labride, l'ATSEM faisant aussi office de femme de ménage, cantinière, factotum, bref, la véritable cheville ouvrière de l'école. C'est aussi le cas des deux autres irréconciliables que sont M. Rémi Lassido, l'intervenant en éducation musicale, écologiste militant, inconditionnel de Graeme Allwright, et virtuose de la mandoline mais ennemi juré de l'intervenante en éducation physique et sportive, l'ancienne championne départementale du lancer de bottes de paille, l'athlétique Mlle Hique, répondant au doux prénom d'Olympe mais qui a tendance à confondre gymnastique et stage commando. Essayons à présent de mieux comprendre ce qui se passe dans ce premier conseil d'école de l'année. Trois, deux, un, action !

(La cacophonie repart de plus belle et Josiane, excédée, met son aspirateur hyper-bruyant en marche, ce qui a pour effet immédiat de faire taire tout le monde.)

Josiane

(éteignant son aspirateur)

C'est fini, oui ? On va pas y passer la nuit ! Écoutez un peu Mme la directrice et qu'on en finisse. J'ai encore tout le ménage à faire, moi.

Tous

(en maugréant)

Oui. Bon. Soit. Allons-y. Au point où on en est…

Le maire

Nous vous écoutons, madame Chopineau.

La directrice

Bien ! Nous avons épuisé l'ordre du jour de ce premier conseil d'école de l'année. Nous allons signer le compterendu rédigé par M. Célère puis nous passerons au verre de l'amitié, comme le veut la tradition. Avez-vous terminé, monsieur Célère ?

Jacques Célère

À l'instant. Je pense avoir retranscrit l'essentiel.

Mlle Piquegrue

(piquante)

L'essentiel pour vous ?

Jacques Célère

Je ne vous permets pas de mettre en doute mon impartialité.

Mlle Piquegrue

Vous, impartial ? Allons donc ! Imparfait certainement mais impartial j'en doute fort…

La directrice

Allons, voyons, mademoiselle Piquegrue…

Jacques Célère

Imparfait vous-même ! C'est un temps du passé qui vous sied à merveille.

Mlle Piquegrue

Oh ! dites tout de suite que je suis vieille !

Jacques Célère

Vous n'êtes pas vieille, vous êtes ringarde, vous êtes dépassée, has been…

La directrice

Allons, voyons, monsieur Célère…

Jacques Célère

Vous enseignez à la baguette, pour ne pas dire à la schlague ! Vos méthodes…

Mlle Piquegrue

Je ne vous permets pas de critiquer mes méthodes ! Elles ont fait leurs preuves, mon petit monsieur, alors que les vôtres ne produisent que des cancres.

Jacques Célère

Allons donc ! Non seulement mes élèves sont tout à fait au niveau mais ils sont, de plus, autonomes et responsables.

La directrice

Bien ! Si nous passions au verre de l'a…

Mlle Piquegrue

Responsables de quoi ? De la décadence de la société ? Quand ils arrivent dans ma classe, ils ne savent rien faire si ce n'est bavarder.

Jacques Célère

Ils ne bavardent pas, ils s'expriment ! C'est justement ce que vous ne comprenez pas.

Mlle Piquegrue

Ils ont déjà la musique avec M. Lassido pour s'exprimer, c'est bien suffisant.

Olympe Hique

Holà ! Que faites-vous de l'EPS ? En sport, ils s'expriment parfaitement, complètement, et sans doute mieux qu'en musique.

Rémi Lassido

Ce qu'il ne faut pas entendre ! Avec vous ils expriment leur sauvagerie, oui, leurs instincts les plus basiques !

Mlle Piquegrue

Comme avec M. Célère…

Rémi Lassido

Alors que grâce à l'éducation musicale…

Jacques Célère

(à Piquegrue)

Avec vous, ils sont brimés.

Rémi Lassido

Ils accèdent à l'essentiel, au subtil…

Olympe Hique

Subtil ? Quelle foutaise ! Des niaiseries, oui !

La directrice

Bien ! Si nous passions au verre de l'a…

Rémi Lassido

Le chant, une niaiserie ? Sachez que c'est l'épanouissement de l'âme, ma chère ! Mais ça vous dépasse ça.

Jacques Célère

Comme vous !

Mlle Piquegrue

Gauchiste !

Rémi Lassido

Le chant, c'est un émerveillement permanent, un…

Olympe Hique

Quand on chante juste, peut-être.

Rémi Lassido

Vous insinuez que je chante faux ?

Jacques Célère

Rétrograde !

Olympe Hique

C'est pas moi qui le dis, c'est M. le maire.

Mlle Piquegrue

Bolchevique !

Irène

Quoi ? Vous prétendez que M. Lassido chante faux ?

Le maire

Mais absolument pas.

Irène

C'est sans doute parce que vous trouvez qu'il vous coûte trop cher, comme toujours.

Le maire

Je n'ai jamais dit ça.

Rémi Lassido

Athlète de veau !

Olympe Hique

Chanteur de salle de bains !

Irène

Si vous ne l'avez pas dit, vous l'avez pensé.

Rémi Lassido

Je ne vous permets pas !

La directrice

Et si nous passions au verre de l'ami…

Olympe Hique

Mais même la Marseillaise, les gamins la chantent de travers !

Mlle Piquegrue

Là, je suis de votre avis. C'est scandaleux.

Jacques Célère

On vous reconnaît bien là.

Rémi Lassido

De toute façon, ils ne sont pas près de la chanter sur un podium nos petits sportifs.

Olympe Hique

Qu'est-ce que ça veut dire, ça ?

Rémi Lassido

Ça veut dire ce que ça veut dire. Parce que vous, à part le foot…

Olympe Hique

Mais je vais lui en coller une, à Beethoven !

La directrice

Bien ! Si nous passions au verre de l'a…

Irène

Tout ça parce que la municipalité ne recrute que des intervenants de seconde zone afin de moins les payer.

Olympe Hique

Quoi ?

Rémi Lassido

Comment ça, seconde zone ?

Le maire

Les finances municipales ne sont pas sans limites et je suis le garant de…

Irène

D'une mauvaise gestion qui nous condamne à payer toujours davantage d'impôts.

Olympe Hique

Revenons un peu à cette histoire de seconde zone.

Irène

Vous n'êtes pas des plus diplômés ! Osez soutenir le contraire, monsieur le maire.

Le maire

Si les enseignants faisaient leur travail, on n'aurait pas besoin de…

Jacques Célère

Comment ?

Mlle Piquegrue

Ça c'est le bouquet !

La directrice

Allons, allons ! Si nous passions au verre de l'a…

(La cacophonie est totale pendant les répliques suivantes, toutes dites quasiment en même temps.)

Le maire

Parfaitement ! De mon temps on n'avait pas tout ça…

Irène

Il ne vous a pas échappé que les temps ont changé, tout de même ?

Olympe Hique

Qui est de seconde zone, je vous prie ?

Rémi Lassido

Ça ne peut être que vous.

Mlle Piquegrue

Je suis outrée ! C'est une honte de s'en prendre aux enseignants. Du moins à ceux qui font consciencieusement leur métier.

Jacques Célère

Dites donc, espèce de vieille bique, je suis aussi consciencieux que vous…

Le maire

Les instituteurs enseignaient tout et on n'était pas moins instruits pour ça.

Irène

Ça reste à démontrer en ce qui vous concerne !

Mlle Piquegrue

Ne parlez pas de ce que vous ne concevez pas.

La directrice

Bien ! Nous allons passer au verre de l'amitié.

(À partir d'ici les personnages se lèvent en disant leurs répliques et se prennent deux à deux par le col.)

Le maire

Si vous étiez un homme, je vous aurais déjà mis mon poing dans la goule, madame Patin-Couffin !

Irène

Vous n'êtes qu'une brute !

Olympe Hique

Qui c'est la brute ?

Rémi Lassido

Mais vous évidemment !

Jacques Célère

J'aurais bien parié sur Mlle Piquegrue.

Mlle Piquegrue

C'est un coup de parapluie que vous cherchez ?

Olympe Hique

Cette fois tu vas l'avoir, toi !

Rémi Lassido

À moi ! Au secours !

(Josiane rebranche son aspirateur qui fait alors un bruit assourdissant et tout le monde se tait.)

Josiane

Ça suffit ! Vous réglerez vos comptes plus tard. Moi j'ai le ménage à faire et je ne veux pas le faire de nuit, alors on se tait et on signe ce satané compte-rendu. (Elle prend le compte-rendu des mains de la directrice et le donne au maire qui le fera passer aux autres. Tous signeront rapidement.) Compris ? Non mais des fois… On se croirait dans une volière. Mériteriez d'attraper la grippe aviaire, tiens. Allez, signez ! Et on se presse un peu.

Tous

(tout en signant)

Oui, bon. On verra plus tard. Vous ne perdez rien pour attendre. Pour voir vous verrez. Finissons-en…

Josiane

Et voilà le travail ! Tenez, madame Chopineau.

La directrice

Merci Josiane. Bien, je fais une photocopie pour chacun d'entre vous et on passe au verre de l'amitié.

Josiane

Voyez, quand vous voulez ! Fallait pas des plombes. Et pis l'école c'est sacré. C'est pas l'endroit pour régler ses comptes ou s'écharper. Qu'est-ce qu'ils diraient les mômes s'ils vous voyaient faire, hein ?

Jacques Célère

Vous avez raison, Josiane.

Mlle Piquegrue

L'école est en effet un sanctuaire.

Rémi Lassido

C'est vrai, on exagère.

Olympe Hique

On y est peut-être allé un peu fort.

Le maire

Il faut savoir raison garder.

Irène

Soit ! Restons-en là.

La directrice

(pleurnichant)

Je suis désolée mais la photocopieuse ne marche plus.

Irène

Ça, comme la mairie n'a jamais voulu de contrat de maintenance, ce n'est pas étonnant.

Le maire

Nous n'avons pas les moyens.

Mlle Piquegrue

Vous les auriez si vous n'embauchiez pas n'importe qui.

Olympe Hique

Elle ne va pas s'y mettre aussi, cette sorcière de Piquegrue !

Mlle Piquegrue

Moi, sorcière ? Vous allez tâter de mon parapluie !

Rémi Lassido

Bravo, madame Piquegrue ! Allez-y !

Olympe Hique

Ah oui ? Viens un peu ici, toi. Cette fois, tu vas avaler ton harmonica !

Rémi Lassido

Au secours ! À moi ! Retenez-la ! (Il sort poursuivi par Olympe, elle-même poursuivie par Piquegrue.)

Olympe Hique

(off)

Attends un peu !

Mlle Piquegrue

(off)

Je vais vous en donner de la sorcière !

Jacques Célère

Mademoiselle Piquegrue, voyons ! Attendez ! La violence ne mène à rien ! (Il sort à la suite et, off.) Restons dans le cadre d'une action syndicale.

Le maire

Et voilà, tout cela par votre faute !

Irène

Comment, par ma faute ? Par la vôtre !

Le maire

Vous n'êtes qu'une irresponsable. Voilà où votre contestation permanente nous mène. À la discorde, à l'émeute, à la guerre civile !

Irène

Vous êtes complètement mégalo, vous.

Le maire

Non, visionnaire ! Ah ! si vous étiez à ma place, vous comprendriez bien des choses, ma pauvre madame Patin-Couffin !

Irène

Votre place ? Mais j'ai bien l'intention de la prendre.

Le maire

Comment ?

Irène

Et pas plus tard qu'aux élections municipales de l'année prochaine. Je me présenterai contre vous. Je ne vous salue pas, monsieur Trifouillet. (Elle sort.)

Le maire

Comment ça, contre moi ? Hein ?! Vous présenter ? (Soudain mielleux.) Attendez, chère madame Patin-Couffin. Il faut qu'on parle. (Il sort.)

La directrice

(une bouteille et un verre à la main)

Et mon verre de l'amitié alors ? (Elle éclate en sanglots. Elle se sert et boit tout en pleurnichant.)

Josiane

Eh ben ! Encore une année qui promet. Vivement les vacances ! (Et elle relance son aspirateur.)

(NOIR)

2/ Le photocopieur

 

Deux femmes : la directrice et Josiane. Un homme : Walter Watteur.

 

Watteur

(entrant avec une valise de démarcheur et une trousse à outils)

Bonjour, ma petite dame ! Vous avez appelé Duplirox, Duplirox est là, sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Walter Watteur à votre service. Alors, qu'est-ce que je peux faire pour vous ma petite dame ? On a un photocopieur qui nous fait un caprice ? Où qu'il est ce méchant photocopieur ? Walter va s'en occuper. Vous allez voir ce que vous allez voir ! Walter répare, Walter dépanne, Walter remplace. Walter a toujours la meilleure solution. Avec Walter Watteur, pas d'erreur : c'est le meilleur ! Montrez-moi l'engin.

La directrice

Il est là.

Watteur

Houlà ! Mais c'est pas un modèle récent ça ?

La directrice

Ben, on ne l'a que depuis l'an dernier.

Watteur

C'est bien ce que je disais : matériel quasi obsolète. Pas facile de trouver les pièces.

La directrice

Ah bon ? Obsolète ? En un an ?

Watteur

Mais ma petite dame, de nos jours, un an, c'est une éternité !

La directrice

Mais il est encore sous garantie ?

Watteur

S'il a moins d'un an, oui. Voyons ça. (Il consulte sa tablette.) Alors… école… Saint-Fulcran-sur-Gourgnoule… modèle XCV 147… Ah ! voilà !… Date d'achat… Gna, gna… Ah ! il était garanti jusqu'à hier 18 heures ! Pas de chance !

La directrice

Vous plaisantez ?

Watteur

Hélas non ! La garantie c'est le siège, moi je n'y peux rien, ma petite dame.

La directrice

Mais alors ?

Watteur

Alors ce n'est peut-être pas très grave et donc pas très cher. Poussez-vous un peu et admirez l'artiste. (Il déplie sa trousse à outils sur la table, passe une blouse et un masque de chirurgien et enfile des gants puis il passe derrière le photocopieur dont on ne voit que le capot lorsqu'il est relevé.) Tournevis ?

La directrice

Pardon ?

Watteur

Tournevis, voyons !

La directrice

Voici. (Elle le prend dans ses outils et le lui tend.)

Watteur

Clé à molette ?

La directrice

Voici !

Watteur

Houlà !

La directrice

Quoi donc ?

Watteur

Ah ! ben il ne s'allume pas !

La directrice

Ça, je sais. C'est pour cela que je vous ai appelé.

Watteur

Oui, oui, oui. (Il prend un stéthoscope.) Oui, oui… Eh oui !… Le jus n'arrive pas. C'est le surtensionneur modulaire d'allumage qui a cramé, à tous les coups.

La directrice

C'est cher ça ?

Watteur

Houlà ! Et puis… Ah ! ben oui ! Ça m'étonne pas… Ça aussi, c'est cuit !

La directrice

Qu'est-ce que c'est ?

Watteur

Ça, c'est la soupape de reprographie à pression régulée… Forcément.

La directrice

C'est cher ça ?

Watteur

Houlà !… Voyons par ici… Ça m'étonnerait pas que… Attendez… Non… Ah ! voilà !… Houlà houlà !

La directrice

Qu'est-ce que c'est ?

Watteur

Ça c'est le carburateur ionique du noir et blanc… Fusillé… Forcément.

La directrice

C'est cher ça ?

Watteur

Houlà !… Et ça ?… Ça c'est le bouquet !… Houlà houlà !

La directrice

Qu'est-ce que c'est ?

Watteur

Mais ça, ma petite dame, c'est la pièce essentielle : c'est la courroie de distribution du condensateur bi-fluoré. Elle a claqué… Forcément.

La directrice

Oh là là ! Et c'est cher ça ?

Watteur

Vu l'âge de l'engin… C'est le prix de l'appareil… Si on ajoute le carbu, la soupape et surtensionneur d'allumage, ça double largement.

La directrice

Ça double ?

Watteur

Ah oui ! Et si on compte la main-d'œuvre, même si je fais un geste, ça va tripler.

La directrice

Trip… Tripler ? Trois fois le prix d'achat mais…

(Elle pleure.)

Watteur

Faut pas pleurer, ma petite dame. Y a une solution. Avec Walter, y a toujours une solution.

La directrice

Ah bon ?… (Elle pleure.) Moins chère ?

Watteur

Beaucoup moins chère. Séchez vos larmes. (Il lui tend son chiffon sale et elle s'essuie le visage avec, ce qui a pour effet de la maculer de traces noires.)

La directrice

Merci. C'est quoi cette solution ?

Watteur

Acheter du costaud, du moderne, de l'efficace, du performant, du nec plus ultra, bref… du neuf !

La directrice

Du neuf ? Mais jamais nous aurons le budget pour ! M. le maire ne voudra…

Watteur

Attendez. C'est votre jour de chance… Nous avons justement une promotion incroyable !

La directrice

Ah bon ?

Watteur

Oui, c'est pour le lancement d'un appareil révolutionnaire, le XCV 148. Une promotion comme celle-là, c'est bien simple, je n'en ai jamais vu.

La directrice

Vraiment ?

Watteur

En vingt ans de carrière, jamais. C'est unique, c'est exceptionnel, c'est fabuleux.

La directrice

Ce doit être encore bien au-dessus de nos moyens. Combien ?

Watteur

Quarante euros !

La directrice

Pardon ?

Watteur

Quarante euros. Vous ne rêvez pas, quarante euros net, livraison comprise et immédiate.

La directrice

Un photocopieur neuf ? Pour quarante euros ? Comment est-ce possible ?

Watteur

C'est une promotion exceptionnelle, je vous l'ai dit.

La directrice

Tout de même… Un photocopieur neuf pour quarante euros, il ne doit pas être terrible.

Watteur

Détrompez-vous. C'est le même que celui que vous avez mais en plus solide et en plus performant.

La directrice

Non ?!

Watteur

Si ! Plus rapide, plus sobre, plus performant. Il n'en vaut pas un comme celui-ci, il n'en vaut pas deux, il n'en vaut pas trois, il en vaut six !

La directrice

Six ?

Watteur

Parfaitement ! Six ! Le XCV 148 fait six fois plus vite un bien meilleur travail que ce malheureux XCV 147. Mais il faut vous décider très vite. Eh oui, comme toutes les promotions, ça ne dure pas. Pas autant que les impôts comme on dit. Signez ici et je vous l'installe de suite.