Fallait pas les agacer

Jean-Claude MARTINEAU

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS

 

Dessin de couverture : Jerem Illustration Facebook : https://www.facebook.com/Jerem-illustrations-403842453024465/

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-37393-220-1 © Éditions ART ET COMÉDIE 2016

NOTE SUR L'AUTEUR

Passionné de théâtre, Jean-Claude Martineau a été très longtemps acteur au sein d'une petite troupe vendéenne. Il est auteur de vingt-cinq comédies dont neuf sont maintenant publiées aux éditions Art et Comédie et sont régulièrement jouées en France, en Belgique, en Suisse et au Canada. Il traite des sujets simples de la vie et de l'actualité avec humour, décalage et sans aucune vulgarité. Ses pièces sont de véritables bandes dessinées théâtrales. Cinq d'entre elles ont dépassé, chacune, le millier de représentations. Avec Fallait pas les agacer ! il persiste et signe dans le même registre du théâtre de divertissement qu'il connaît bien et qui n'a d'autre ambition que celle d'amuser un très large public.

 

Durée approximative de la pièce : entre 110 et 115 minutes.

PERSONNAGES

6 femmes, 3 hommes, modulable en 5 femmes, 4 hommes

 

PRUDENCE : 55-65 ans. Retraitée, célibataire. Maniaque, écologiste.

 

CHARLOTTE : 55-65 ans. Retraitée, divorcée. A "usé" trois maris. N'a pas sa langue dans sa poche. A un neveu gendarme.

 

LOUISE : 55-65 ans. Retraitée, veuve, a "liquidé" trois maris.

 

AGNÈS : 55-65 ans. Retraitée, veuve dynamique.

 

YVETTE : 55-65 ans. Retraitée, célibataire, négative et craintive.

 

RAYMOND : 55-65 ans. Ancien marin, retraité, célibataire lui aussi. Il est rigolo et prend la vie du bon côté.

 

SYLVAIN : Âge indéterminé. C'est le futur responsable du parc d'attractions.

 

SOPHIE : 30-40 ans. Fille de Louise.

 

JEAN-BAPTISTE : Âge indéterminé. Gendarme. Neveu de Charlotte.

 

N.B. : Si besoin, une femme Prudence peut être remplacée par un homme voir à modifier quelques répliques en conséquence

DÉCOR

L'action se déroule de nos jours, quelque part dans une commune de province. Nous sommes dans la cuisine d'une maison modeste, propre, sans luxe apparent. À gauche et au fond de la scène, un escalier monte vers les quelques chambres de l'étage facultatif Au fond et au centre de la scène, une porte donne sur l'arrière de la maison et le jardin. À gauche, près de l'escalier, une autre porte communique avec la chambre des propriétaires. À droite, en fond de scène, la porte de la cuisine. À droite de la scène, mais plus au premier plan, la porte d'entrée.

ACTE I

 

L'après-midi. Nous sommes chez Louise. À l'ouverture du rideau, Prudence, Louise, Charlotte et Yvette sont attablées et jouent au Scrabble. Raymond est assis dans un fauteuil et fait des réussites sur la table basse du salon. De temps en temps, il regarde ses amies en souriant.

 

RAYMOND

Elle n'est pas bientôt finie votre partie de Scrabble ?

PRUDENCE

(posant ses lettres)

On arrive au bout. En attendant, je fais le mot CAFARD avec le C de chagrin et le D de maladie. (Elle compte.) Ça fait douze points. (Elle pioche des lettres.) À toi, Louise.

(Louise a déjà préparé ses lettres et s'empresse de les poser.)

LOUISE

Et moi, je pose ENNUI avec le E de spleen et le N de névrose. (Elle compte.) Cinq points plus mot qui compte triple, ça fait quinze ! (À Prudence.) Et toc, ma vieille ! (Elle pioche des lettres.) À toi, Charlotte.

(Charlotte, tout comme Louise, a aussi préparé ses lettres et les pose sans tarder.)

CHARLOTTE

(se levant pour poser ses lettres)

Alors moi, je fais SURDITÉ avec le R de dentier et le E de sonotone. (Elle compte.) Scrabble ! Sept lettres d'un coup soit cinquante points plus huit points plus mot qui compte double, ça fait soixante-six ! Comment que je vous ai calmées toutes les deux ! (Elle pioche des lettres.) Raymond, qui suivait les dernières répliques, se lève et s'approche de la table.

RAYMOND

C'est pas un dictionnaire de Scrabble qu'il vous faut, les copines… c'est un Larousse médical ! (Il lit les mots trouvés.) Abcès… trépas… malaise… coma… syncope… diabète… tension… Vous baignez dans le bonheur, toutes les quatre ! On se croirait dans un hôpital.

PRUDENCE

Et encore, t'as pas tout vu… Yvette va jouer…

LOUISE

Allez, vas-y, ma Vévette, c'est ton tour. Sors-nous un truc qui requinque !

YVETTE

(timidement)

Je pensais à… à ANÉMIE…

RAYMOND

T'as pas trouvé autre chose de plus tonique avec tes lettres ?

YVETTE

Ben non. Comme je suis toujours fatiguée, c'est ce qui m'est venu à l'esprit tout de suite…

RAYMOND

(courbant le dos, bras ballants)

Ton anémie, ça donne ça. (Bougeant ses lettres.) Tandis qu'en changeant les lettres de place, tu fais… ANIMÉE. (Il gesticule.) C'est tout de suite plus vivant, non ?

YVETTE

Si tu crois que j'ai le cœur à gesticuler comme toi…

PRUDENCE

(se justifiant)

C'est Yvette qui a entamé la partie en commençant très fort… avec le mot DÉPRIME…

LOUISE

Alors, instinctivement, on a continué dans le même esprit pour ne pas la perturber.

YVETTE

Vous pouvez vous moquer. N'empêche que si vous étiez souffrantes comme moi, vous rigoleriez moins.

LOUISE

Mais qu'est-ce que t'as donc de si grave ?

PRUDENCE

Que t'arrêtes pas de couiner à longueur de journée…

YVETTE

(geignarde)

J'ai tellement de trucs partout que quand je vais en consultation chez mon docteur, je suis obligée de prendre deux rendez-vous de suite pour qu'il ait le temps de faire le tour de toutes mes pathologies.

RAYMOND

(en souriant)

Ah oui, quand même ! Finalement, tu souffres de quoi ?

YVETTE

Oh là là ! Toutes mes articulations sont tellement bouffées d'arthrose que j'en suis presque devenue impotente.

CHARLOTTE

(moqueuse)

Comme l'a si bien chanté Gilbert Bécaud. (Elle chante.) "L'impotent, c'est l'arthrose, l'impotent, c'est l'arthrose, crois-moi." (Elles éclatent toutes de rire, sauf Yvette.)

YVETTE

(vexée)

C'est malin !

LOUISE

C'est normal. À nos âges, nos articulations sont en mauvais état.

YVETTE

Pas autant que moi. Si vous saviez comme c'est douloureux, le matin, pour démarrer… Et c'est tous les jours… tous les jours pareil !

PRUDENCE

Le matin où tu ne ressentiras plus tes douleurs en te levant, faudra t'inquiéter. À mon avis, tu seras déjà un peu en route pour l'autre monde.

YVETTE

Je te remercie de me remonter le moral. Tu ne veux pas m'acheter un bouquet de chrysanthèmes tant que tu y es ?

CHARLOTTE

On plaisante, Yvette… On plaisante…

PRUDENCE

Si tu mangeais bio, tu te porterais beaucoup mieux.

YVETTE

(partie dans sa litanie de maladies)

Et puis, j'ai aussi du diabète, de la tension…

PRUDENCE

Et c'est reparti !

(Comme elle connaît par cœur la litanie des maladies de son amie, elle va, dans son dos, la réciter en silence et en même temps qu'elle.)

YVETTE

Une hernie hiatale… des diverticules aux intestins qui m'obligent à un régime strict… des migraines abominables que même l'Efferalgan c'est comme si je pissais dans un violon… et quand je dis pisser… faut t'y encore pouvoir avec mes crises de cystite… des acouphènes qui me gênent tellement que j'ai l'impression d'être dans une gare de triage et d'entendre siffler des trains à longueur de journée… de la cataracte, monsieur… parfaitement… et aux deux yeux en plus… de la tachycardie…

RAYMOND

(en riant)

T'as pas la rate qui s'dilate et le foie qu'est pas droit, par hasard ?

YVETTE

N'empêche que c'est embêtant d'être toujours patraque ! Et ça, depuis que je suis toute petite.

RAYMOND

Tu ferais mieux de parler de ce qui va bien chez toi, on gagnerait du temps. T'aurais dû attaquer tes parents en justice pour leur demander des dommages et intérêts.

YVETTE

Et encore, je ne vous ai pas parlé de mes pieds… J'ai des orteils qui se chevauchent et des durillons sous la voûte plantaire…

PRUDENCE

(agacée)

Stop, Yvette ! Tu commences à nous gonfler grave avec tes nougats.

CHARLOTTE

(même jeu)

Je dirais même que tu nous emmerdes carrément avec toutes tes maladies. Tes arpions, c'est la goutte d'eau qui fait déborder la godasse.

YVETTE

Faut bien que je parle de mes misères à quelqu'un…

LOUISE

On passe tous les après-midi ensemble et tous les jours tu nous sors tes jérémiades. La semaine dernière tu nous en as assommées chez Prudence et là, t'es repartie pour faire la même chose, cette semaine, chez moi…

YVETTE

J'en parle en journée, parce que le soir, je suis toute seule à la maison… J'ai pas de mari…

RAYMOND

J'imagine un pauvre mec à tes côtés ! Quand on vit ne serait-ce qu'un mois avec toi, je ne vois pas comment on peut sortir indemne de la cohabitation.

PRUDENCE

Nous ça va… parce qu'on t'aime bien et que t'es notre copine…

LOUISE

Mais t'arriverais à faire chialer un peloton de CRS quand tu racontes ta vie.

CHARLOTTE

En plus, je vais te dire… ce n'est pas grave que tu n'aies pas eu de mari. Les bonhommes, c'est rien que des trucs à emmerdes. Et je sais de quoi je parle, j'en ai eu trois !

YVETTE

La vie est mal faite… Tu te rends compte, Charlotte ? Trois pour toi et aucun pour moi.

CHARLOTTE

Le premier n'était pas mal, mais il s'appelait Aufraize. Bon, tu me diras, c'est pas de sa faute et je le savais en me mariant avec lui. Mais je n'avais pas imaginé un seul instant que je ne supporterais pas d'être appelée Charlotte Aufraize à longueur de temps. Et comme monsieur n'a jamais voulu changer son nom, alors, moi, eh ben j'ai changé de mari.

RAYMOND

Tu ne nous avais jamais raconté ça. Et le deuxième, c'était qui ?

CHARLOTTE

Le deuxième c'était un militaire. Un beau brun ténébreux, colonel dans l'armée de terre.

YVETTE

(rêveuse)

Il devait être beau en uniforme…

CHARLOTTE

C'est comme ça qu'il m'a séduite, le bougre. Ces cinq petites barrettes dorées sur ses épaulettes, ça en collait plein la vue aux copines…

LOUISE

Apparemment, même avec des barrettes, ça s'est mal barré…

RAYMOND

(curieux)

Que s'est-il passé avec lui ?

CHARLOTTE

Il s'est passé que le colonel me considérait comme un troufion de deuxième classe et qu'il me faisait marcher à la baguette. Le ménage au pas de charge… ramper sur la moquette pour capturer les mimis sous les canapés… parcours du combattant autour de notre jardin tous les matins au lever… et pour la bouffe, je vous raconte pas… c'est tout juste s'il me collait pas en taule, dans la chambre, quand le repas arrivait avec cinq minutes de retard.

TOUTES

Noooonnn ?!

CHARLOTTE

Siiiii ! Mais le pire, c'est quand il a viré tous mes disques des Beatles pour m'obliger à écouter la musique de la Garde républicaine. Alors là, j'ai pas supporté.

LOUISE

T'as fait quoi ?

CHARLOTTE

J'ai déserté ! J'suis devenue "objectrice" de conscience.

RAYMOND

T'es redoutable quand tu t'y mets… Et le troisième ?

CHARLOTTE

Un beau danseur. Un vrai coup de foudre !

YVETTE

(rêveuse)

C'est beau un coup de foudre !

CHARLOTTE

C'est peut-être beau mais comme son nom l'indique, c'est un coup… et quant à la foudre… quand elle est tombée… eh ben y reste plus rien.

PRUDENCE

Il est parti aussitôt qu'il est venu ?

CHARLOTTE

Presque ! Rencontré début mars, mariée mi-avril et divorcée fin mai !

LOUISE

Difficile de faire plus rapide…

YVETTE

Ça a dû te faire de la peine de le perdre aussi vite…

CHARLOTTE

Qu'est-ce que tu racontes ? C'est pas lui qui est parti, c'est moi qui l'ai viré.

YVETTE

Pourquoi tu l'as viré ?

CHARLOTTE

Monsieur se prétendait le roi des danseurs ! Le Fred Astaire de la claquette… le Michael Jackson de la pop… le John Travolta de Grease… sauf que…

YVETTE

Sauf que quoi ?

CHARLOTTE

Sauf que cette andouille m'a prise pour Olivia Newton-John !

YVETTE

Il t'a prise pour qui ?

CHARLOTTE

Olivia Newton-John ! La partenaire de Travolta dans le film Grease.

YVETTE

J'vois pas qui c'est…

CHARLOTTE

Mais si… Une jolie petite nana blonde avec un pantalon de cuir noir hyper-moulant et une taille de guêpe…

YVETTE

(regardant Charlotte avec commisération)

Une taille de guêpe ? Oh ! pétard ! Il avait un problème de vue, ton mec ?

CHARLOTTE

Eh ! oh ! Yvette, te crois pas obligée d'être désagréable.

YVETTE

(insistant son regard sur Charlotte)

C'est juste ta taille de guêpe que j'arrive pas à matérialiser… En bourdon, à la rigueur…

CHARLOTTE

Oui, bon, d'accord, j'ai pris quelques kilos depuis, mais à l'époque, tu m'aurais vue… Une bombe sexuelle !

LOUISE

Eh oui, tout passe. (Elle rit.)

PRUDENCE

C'est pour ça que le mec il t'a prise pour Olivia Machin-Truc ?

CHARLOTTE

Exactement. Il a voulu épater la galerie et il s'est lancé dans un rock endiablé. (Elle mime.) Et que je te fais passer par-ci… et que je te fais passer par-là… et que je te balance en l'air et que je te rattrape… et que…

YVETTE

(moqueuse)

Tu lui as fait le vol du bourdon…

LOUISE

(émerveillée)

Et t'arrivais à suivre ?

CHARLOTTE

Bien obligée, y me lâchait pas.

PRUDENCE

Tout le monde devait vous regarder !

CHARLOTTE

Ben oui, tout le monde nous regardait. Alors l'autre, forcément, il s'est senti pousser des ailes et il s'est imaginé, sans me prévenir, de me faire passer entre ses jambes et de me rattraper de l'autre côté…

PRUDENCE

T'avais déjà vu Olivia Machin-Truc faire ça ?

CHARLOTTE

Jamais ! J'suis même pas sûre qu'elle ait fait ça un jour. Alors, j'ai désespérément tendu mes bras… mais trop tard… nos mains se sont effleurées… et je suis partie, en vrac, sur le parquet hyper-glissant, allongée sur le dos, la robe gonflée comme une voile de catamaran un jour de tempête, pour traverser la salle dans toute sa longueur et finir ma course sous l'estrade de l'orchestre.

TOUTES

Noooonnn ?!

CHARLOTTE

Siiiiiiii ! Heureusement que mon colonel m'avait appris à ramper. Quand je suis sortie de là-dessous, pleine de poussière, la robe à moitié arrachée et les fesses en feu, je vous raconte pas la ola du public !… Oh ! la honte !

YVETTE

(paumée)

T'avais le feu aux fesses ?

CHARLOTTE

Ben oui. Le parquet avait beau être talqué, mes miches ont pris un sacré coup de chaud pendant le voyage.

YVETTE

Ah oui, d'accord…

CHARLOTTE

Et le Gaston qui arrive en courant et qui me dit : "Tu t'es fait mal ? – Mais non Ducon, que je lui ai répondu, c'est toujours comme ça que je finis mes danses." Oh ! la tache !

PRUDENCE

Et c'est pour ça que tu l'as viré ?

CHARLOTTE

S'il avait adopté un profil bas, ça aurait pu s'arrêter là. Mais non, le voilà qui me reproche de l'avoir ridiculisé en public, lui, un danseur émérite reconnu dans toute la région, lui qui croyait avoir trouvé en moi la Olivia Newton-John du Travolta qu'il s'imaginait être.

TOUTES

Et alors ?

CHARLOTTE

Alors je lui ai dit que quand on n'était pas fichu d'assurer correctement une figure de danse acrobatique sans mettre sa partenaire en danger, on méritait davantage de s'appeler Gaston Lagaffe que John Travolta. Et toc !

(Ils applaudissent tous, contents des exploits de leur amie.)

LOUISE

Bravo, ça c'est bien envoyé.

CHARLOTTE

Et que si je devais compter sur sa main protectrice pour me soutenir dans la vie, valait mieux que je me fie à ma propre paluche. Et re-toc !

PRUDENCE

Alors du coup, t'as arrêté ton expérience sur le mariage ?

CHARLOTTE

Tout juste ! Entre le père Aufraize, le troufion et John Travolta, je commençais à saturer dur.

LOUISE

(intervenant à son tour)

Eh ben, moi c'est pareil… Sur trois, je n'ai pas pu en garder un.

RAYMOND

Tu as aussi viré tes bonhommes ?

LOUISE

Ah ! non, non, je ne les ai pas virés, ils sont partis d'eux-mêmes… les pieds en avant.

RAYMOND

(estomaqué)

Tu les as trucidés ?

LOUISE

Pour qui tu me prends ? Cela dit, le premier est mort intoxiqué par des champignons.

TOUS

Noooonnn ?!

LOUISE

Comme je vous dis. Même que le médecin me regardait d'un drôle d'air quand il est venu constater le décès de Firmin.

PRUDENCE

Pourquoi donc ?

LOUISE

Il paraît que dans le panier, il y aurait eu une amanite phalloïde parmi les coulemelles… (Ou lépiotes ou autre type de champignon connu de votre région.) … et que… comme par hasard, moi je n'en ai pas mangé ce soir-là…

RAYMOND

Tu as eu du bol, voilà tout.

LOUISE

C'est ce que le toubib m'a dit… un peu ironiquement. Mais quand, trois ans plus tard, Ferdinand, mon deuxième mari, s'est brisé le cou en tombant d'une échelle suite à la rupture d'un barreau, le même médecin a cru bon d'ajouter qu'il ne faisait pas bon vivre avec moi…

PRUDENCE

C'était pas de ta faute. T'avais quand même pas scié le barreau de son échelle…

LOUISE

(sincère)

Bien sûr que non ! Mais le pire de tout, c'est quand Joseph, mon troisième, a raté la plus haute marche de l'escalier et qu'il s'est écrasé comme une merde sur le carrelage de l'entrée… Alors là, les flics sont venus me voir et m'ont demandé si je ne l'avais pas un peu poussé dans le dos, le Joseph, histoire de toucher plus vite son assurance-vie.

RAYMOND

Quel manque de tact, ces flics !

CHARLOTTE

J'en sais quelque chose, mon neveu est dans la police… Ma sœur pensait l'avoir élevé correctement. Quelle misère !

LOUISE

(main sur le cœur)

Taisez-vous, j'en suis toute tourneboulée. J'ai bien senti qu'à leurs yeux, je devenais une tueuse potentielle… une mante religieuse… Marie Besnard, l'empoisonneuse de Loudun… Lucrèce Borgia… Que sais-je encore ?

PRUDENCE

T'as pas voulu en retenter un quatrième ?

LOUISE

Pour qu'au premier pet de travers, il calanche ? Et qu'on dise que j'ai empoisonné son plat de mogettes ou sa potée de choux? Non merci ! Avec le bol que j'ai, c'était un truc à se retrouver à la Santé… Déjà que la mienne, de santé, elle n'est pas très florissante…

CHARLOTTE

(à Yvette)

Tu vois, y a pas que des avantages avec les bonhommes. Ils font, tous, n'importe quoi !