Le Secret de Victor

Marie LAROCHE-FERMIS

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-37393-219-5 © Éditions ART ET COMÉDIE 2016

NOTE DE L'AUTEUR

J'aime la comédie pour la joie et la détente qu'elle procure, mais j'aime aussi qu'elle soit teintée de sentiments et que par quelques notes légères, elle fasse se poser des questions. J'espère y être parvenue et que cette histoire vous fasse rire… aux larmes ! MARIE LAROCHE-FERMIS

DISTRIBUTION

par ordre d'entrée en scène

 

VICTOR veuf de Sophie AGNÈS compagne de Victor FRANCINE sœur d'Agnès SOPHIE femme décédée de Victor ALICE fille de Sophie et Victor SÉBASTIEN compagnon d'Alice FLORIANE psychiatre, amie d'Agnès MARC ami de Victor CHABOUCHE le marabout

DÉCOR

Une pièce servant de bureau avec un placard, une bibliothèque, deux fauteuils, un bureau et sa chaise.

ACTE I

 

La lumière est tamisée. Francine est assise au bureau. Elle a des traces noires sur les joues. Devant elle, une bougie allumée et un livret ouvert. Mains autour de la bougie, elle déchiffre des formules "magiques" dans le petit livret.

 

FRANCINE

Ma doudou maédé… adada ma doudou doué… mamadou maémé mami… didondoudou tédodu…

(Victor ouvre la porte et s'arrête, médusé.)

VICTOR

Mais… qu'est-ce qui se passe ici ?! (Il va ouvrir les rideaux qui avaient été tirés.) Francine ? Qu'est-ce que vous faites ?

FRANCINE

Ah non ! Mais c'est pas vrai ! J'étais en pleine séance !

VICTOR

En pleine séance de quoi ?

FRANCINE

Vous pouvez pas comprendre, vous êtes pas initié !

VICTOR

C'est quoi ces traces sur vos joues ?

FRANCINE

(sort un mouchoir de sa poche et s'essuie le visage)

Des traces ! C'est des signes cabalistiques !

VICTOR

Vous faites de la sorcellerie ?!

FRANCINE

C'est une sorte de rite vaudou, ignorant !

VICTOR

Mais ce n'est pas possible ! Pas ici ! Pas au XXIe siècle! (Il souffle sur la bougie.) Elle empeste, cette bougie… (Il regarde sur son bureau.) Mes timbres ! Où sont mes timbres ? Je les avais triés…

FRANCINE

Je les ai poussés pour faire de la place.

VICTOR

Ce n'est pas vrai ! Elle m'a tout mélangé ! Oh non ! Il y en a même par terre !

FRANCINE

Vous en faites des histoires pour pas grand-chose ! (Elle en ramasse une poignée et les jette sur le bureau.) Tenez ! Les voilà, vos timbres ! Quel maniaque vous faites !

VICTOR

Aaaaaaah ! Et en plus, elle me les froisse !

FRANCINE

Vous avez qu'à y donner un coup de fer à repasser.

VICTOR

Gardez votre humour pour vous !

FRANCINE

C'est pas de l'humour, c'est du sens pratique, mais ça, ça vous passe complètement au-dessus de la tête.

VICTOR

Parce qu'en plus vous étiez sérieuse ?

FRANCINE

Bien sûr ! Mais attention, faut mettre thermostat doux sinon vous allez les cramer.

VICTOR

Ce sont des timbres de collection, pas des images gagnées avec des bons points ! (Criant.) De collection, vous entendez ?

FRANCINE

(criant elle aussi)

Faudrait être sourde pour pas vous entendre !

(Agnès, qui a entendu les cris, arrive.)

AGNÈS

Il y a un problème ?

FRANCINE

C'est lui, là, il s'excite parce que j'ai un peu touché à ses affaires.

VICTOR

Ta sœur donne dans l'ésotérisme ! Non, mais tu te rends compte ? Elle a pris ses aises et a ruiné mes timbres.

FRANCINE

Faut pas exagérer.

AGNÈS

(à Francine)

Ce n'est pas possible ! Ne me dis pas que tu as recommencé !

FRANCINE

J'ai jamais arrêté.

AGNÈS

Tu vois toujours cet escroc de Chabouche ?

FRANCINE

C'est pas un escroc, c'est un marabout.

VICTOR

Mais comment elle l'a connu ?

AGNÈS

Oh ! rien de plus simple : on voit sa publicité dans presque toutes les revues ! Il y en a même sur le programme télé avec Le Journal du dimanche ! "Le marabout Chabouche : retour d'affection, chance, fortune…"

FRANCINE

C'est un grand maître au service des malheureux et des faibles.

VICTOR

Des faibles d'esprit, ça c'est sûr !

AGNÈS

Ce charlatan ne veut qu'une chose : ton argent et celui de tous ceux qui croient venir trouver du réconfort ou une solution à leurs problèmes.

FRANCINE

Il m'a dit que j'allais enfin trouver l'amour. L'homme de ma vie est là, tout près.

VICTOR

Il serait temps !

FRANCINE

Tout ce qu'il faut faire, c'est dire une fois par jour les mots sacrés devant la bougie magique.

VICTOR

Ben voyons ! Et elle coûte combien, cette bougie "magique" ?

FRANCINE

Quand on aime, on compte pas.

AGNÈS

Francine, tu me désespères.

VICTOR

En même temps, avec un prénom pareil, c'est normal qu'elle se fasse rouler dans la farine.

FRANCINE

Je fais ce que je veux. J'ai le droit.

VICTOR

D'accord, mais pas dans mon bureau !

AGNÈS

Fais ça dans la chambre.

FRANCINE

Tu parles ! On entend le bruit de la route. Ça déconcentre. Il faut du silence et ici c'est très bien.

VICTOR

Je suis désolé mais c'est non ! Vous n'avez qu'à faire tout votre bazar la nuit.

FRANCINE

(à Agnès)

Mon bazar ! Tu entends ça ?

AGNÈS

Moi aussi je suis désolée, mais il a raison. Puisque tu ne veux rien entendre, fais ce que tu veux, mais discrètement, dans ton coin.

FRANCINE

Vous êtes bornés tous les deux ! C'est bien malheureux que je puisse pas rentrer chez moi, je débarrasserais le plancher vite fait bien fait, mais j'ai pas le choix. (À Victor.) Faites pas cette tête, je vous en achèterai un de carnet de timbres, comme ça on sera quittes !

(Elle ramasse sa bougie, son livret de formules et sort.)

VICTOR

Elle n'a aucune idée de leur valeur et en plus, la voilà fâchée maintenant ! On va avoir droit à la soupe à la grimace tous les jours. Elle restera peut-être moins longtemps que prévu…

AGNÈS

On lui a dit une dizaine de jours. Le voisin du dessus était en vacances, la fuite d'eau a été importante, il faut attendre que ça sèche avant de faire les réparations.

VICTOR

(soupire et retourne à ses timbres)

Bon, je n'ai plus qu'à recommencer.

AGNÈS

Tu as le temps, Alice et Sébastien n'arrivent que dans une heure. (Victor s'assoit à son bureau.) Détends-toi, ça ira, je ferai en sorte que tu aies la paix.

(Elle lui fait une bise et s'en va. Il prend son album, réunit ses timbres, commence à faire le tri, essaye de les lisser avec la main. Il soupire.)

VICTOR

Quel gâchis ! Je n'y crois pas… (Sophie apparaît derrière sa chaise, habillée de blanc, le teint pâle. Elle le regarde, attendrie. Elle veut mettre une main sur son épaule mais c'est comme si une vitre la séparait de lui. Agnès toque doucement à la porte.) Qu'est-ce que c'est, encore ?

(Elle entre avec un plateau sur lequel il y a une tasse.)

AGNÈS

Ce n'est que moi, mon chéri. Tiens, j'ai pensé qu'une petite infusion de tilleul t'aiderait à te détendre.

VICTOR

Ça va, je t'assure.

AGNÈS

Tss tss tss… Je te connais bien. Avale ça, allez, pour me faire plaisir ! (Il s'exécute.) C'est bien, je ne te dérange pas plus longtemps.

(Elle repart avec le plateau, sur la pointe des pieds.)

SOPHIE

Elle est aux petits soins, dis donc.

VICTOR

C'est vrai, elle est très attentionnée. (Il sursaute, éberlué.) Qui a dit ça ?! Qui a parlé ?!

SOPHIE

C'est moi !

(Il se lève d'un bond, affolé, et regarde autour de lui.)

VICTOR

Qui ça, "moi" ?! Où ?

SOPHIE

Non seulement tu m'as remplacée, mais en plus tu ne reconnais plus ma voix !

(Il court dans tous les sens, regarde sous les meubles.)

VICTOR

Sophie !!! C'est toi, Sophie ?!

SOPHIE

Tu te souviens de mon prénom, c'est déjà ça.

VICTOR

Mais ce n'est pas possible, on me fait une blague !

SOPHIE

Je t'assure que non. Il continue de chercher, regarde dans les rayons de la bibliothèque, dans le placard, derrière les tableaux.

VICTOR

Il y a sûrement un haut-parleur quelque part. (En criant.) S'il y en a qui trouvent ça drôle, moi ça ne m'amuse pas du tout !… Agnès ! Agnès !

(Agnès accourt.)

AGNÈS

Mon chéri, qu'est-ce qui se passe ?

SOPHIE

Ta bobonne s'inquiète, on dirait.

VICTOR

Tu as entendu ? Tu as entendu ?!

AGNÈS

Oh oui ! Je t'ai entendu ! Il faut dire que tu as crié assez fort pour m'appeler.

VICTOR

Non ! Je parle de maintenant, là, ce qu'elle vient de dire !

AGNÈS

Qui ça ?

VICTOR

(à Sophie)

Dis quelque chose, toi !

AGNÈS

(se méprenant)

Mais que veux-tu que je te dise ?

VICTOR

Mais non, pas toi ! Elle !

AGNÈS

Je ne comprends pas.

SOPHIE

Je veux bien faire un discours si ça te fait plaisir, mais il n'y a que toi qui peux m'entendre.

VICTOR

Il n'y a que moi ?!

AGNÈS

(inquiète et apeurée)

Mais oui, voyons, il n'y a que toi, je n'ai personne d'autre dans ma vie… Qu'est-ce qui t'arrive ? Une crise d'angoisse, c'est ça ?

(Victor tombe sur sa chaise et s'essuie le front.)

VICTOR

Ce n'est pas possible… (Il se relève d'un bond.) Qu'est-ce que tu as mis dans ton infusion ?

AGNÈS

Mais… du tilleul, c'est tout !

VICTOR

Ah oui ? Tu n'aurais pas ajouté autre chose, par hasard ?

AGNÈS

Mais non, enfin ! Arrête, tu me fais peur !

(Francine arrive.)

FRANCINE

C'est quoi ces cris ?

VICTOR

C'est elle ! C'est cette sorcière ! Elle a versé dans ma tasse quelques gouttes de je ne sais quelle potion !

FRANCINE

J'ai fait quoi, moi ?

VICTOR

Vous avez voulu vous venger, c'est ça ? Espèce de vieille folle ! Malade mentale ! Assassine !

FRANCINE

Non, mais il est pas bien lui !

SOPHIE

Tu délires complètement.

VICTOR

(se bouchant les oreilles)

Aaaah ! Tais-toi ! Qui que tu sois, tais-toi !

FRANCINE

Il parle à qui ?

AGNÈS

Je n'en ai aucune idée. Mon chéri, tout va bien, assiedstoi, c'est une fatigue provisoire…

VICTOR

Je l'ai entendue, je t'assure…

AGNÈS

Mais qui ?

VICTOR

Sophie ! Elle m'a parlé… C'est vrai !

AGNÈS

(effondrée)

Je crois que… que tu as dû t'assoupir. Tu as rêvé d'elle et… ta blessure s'est rouverte. Ta femme est morte depuis six ans et tu sais bien que les fantômes n'existent pas !

VICTOR

Non, je n'ai pas rêvé !

AGNÈS

Tu l'as vue ?

VICTOR

Non, mais je l'ai entendue !

AGNÈS

Et là, tu l'entends toujours ?

VICTOR

Non. (Il essaie.) Tu… Tu es là ? Si tu es là, dis quelque chose…

(Sophie se tait.)

AGNÈS

Alors ?

VICTOR

Rien. Rien du tout.

AGNÈS

Tu vois, j'avais raison ! Repose-toi, reprends tes esprits. Ça va aller. Je suis là, d'accord ?

VICTOR

J'ai dû rêver éveillé, je ne vois pas d'autre explication.

(Il prend sa tête dans ses mains.)

AGNÈS

(à Francine)

Viens, laissons-le tranquille, il a besoin de se reprendre, il est encore traumatisé.

FRANCINE

Il est complètement jeté, oui !

(Elles sortent.)

VICTOR

Bon sang, qu'est-ce qui m'est arrivé ? (Il se tapote les joues et soupire.) Bon, j'en étais où ? (Il recommence à s'occuper de ses timbres. Sophie souffle dessus, les timbres s'envolent.) Mais…

SOPHIE

Arrête avec tes fichus timbres !

VICTOR

(pétrifié)

Sophie ?! C'est vraiment toi ?

SOPHIE

Oui, c'est vraiment moi… et non, tu n'as pas rêvé !

VICTOR

Mais pourquoi tu ne disais plus rien ?