Au bal masqué ! Olé ! Olé !

Christian ROSSIGNOL

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-37393-218-8 © Éditions ART ET COMÉDIE 2016

 

"Le théâtre est le premier sérum que l'homme ait inventé pour se protéger de l'Angoisse." JEAN-LOUIS BARRAULT

PERSONNAGES

ESTELLE : Jeune diplômée fraîchement entrée au cabinet de la ministre du Redressement progressif. Elle est complètement sous l'emprise de sa hiérarchie et sa carrière passe avant tout.

 

SÉRAPHINE PIGAROLLE : Mère d'Estelle. Paysanne au caractère bien trempé et à qui rien ni personne ne résiste bien longtemps. Passionnée de mécanique et de distillation, elle a le secret d'un élixir capable de doper aussi bien les êtres humains que les moteurs à explosion.

 

BÉRÉNICE DE SAINT-KÉROUAN BSK pour les intimes : Ministre du Redressement progressif. Très austère en apparence mais atteinte d'une forme aiguë de nymphomanie qu'elle a bien du mal à cacher, surtout aux paparazzis qui la poursuivent sans relâche.

 

CHARLOTTE LAPIGE : Secrétaire de la ministre. Vieille fille très BCBG et très pincée mais dévouée corps et âme à la ministre.

 

GINETTE LEBORGNE : Agent de police à la poursuite de Séraphine et de son tracteur. Fonctionnaire rigoureuse et opiniâtre, du moins au début.

 

OSCAR TOUCHIÈRE : Homme timide maladif, niais et narcoleptique. Il s'endort subitement sous le coup de l'émotion. Voisin de Séraphine, il est passionné de valse musette.

 

PEDRO GONZALEZ : Acteur porno assez imbu de son physique et de ses performances. Bien que surnommé l'Étalon andalou, il n'a pas l'accent espagnol puisqu'il est français. QUENTIN : Petit ami d'Estelle. Jeune homme espiègle très épris mais prêt à tout pour une bonne vanne ou un bon mot.

 

HUBERT : Garde du corps de BSK, flegmatique, dépressif et épuisé.

DÉCOR

Un seul décor représentant la pièce centrale d'un appartement parisien. Côté cour : au premier plan, la porte de la salle d'eau ; au second plan, celle du cellier. Côté jardin : au premier plan, la porte de la chambre ; au second plan, celle de la cuisine ; entre les deux, un petit meuble bar. Au fond : côté cour, la porte d'entrée ; côté jardin, la porte de l'escalier dont on ne voit que quelques marches. Au centre : un canapé et une table basse.

ACTE I

 

Rideau fermé : on entend Quentin chanter à tue-tête des bribes de chansons parlant de l'Espagne, allant de E viva España à La Belle de Cadix entrecoupées de "olé !".

 

Après une vingtaine de secondes, le rideau s'ouvre sur Estelle, seule en scène, assise sur le canapé. Elle essaie de travailler, malgré les vocalises de Quentin, en consultant des dossiers et en tapant sur son ordinateur portable.

 

ESTELLE

Quentin, pour l'amour du ciel ! (Quentin se tait.) Bon, travaillons. Ça urge, ça urge ! Où en étais-je ? Ah oui ! (Quentin recommence.) Quentin ! J'ai du travail !

QUENTIN

(off, avec emphase)

Et moi je travaille mon personnage.

ESTELLE

Eh bien, travaille-le en silence… Je dois impérativement terminer ce rapport pour Mme la ministre.

QUENTIN

(off)

Bon, bon ! Très bien, mademoiselle Estelle de la Sérieuse !

ESTELLE

(haussant les épaules)

Très drôle. Bon ! Soyons efficace. (Elle tapote sur le clavier de son ordinateur.) Alors… "Les perceptives économiques à moyen terme étant ce qu'elles sont, nous pouvons raisonnablement penser que…"

QUENTIN

(off)

Tu viendras tout de même essayer ton costume avant ce soir ?

ESTELLE

Oui, oui. Dès que j'aurai terminé… Alors… "Les perspectives gna gna…" (Quentin entre de la chambre dans un costume de torero. Il porte sur le bras une robe de flamenco destinée à Estelle.)

QUENTIN

Olé ! Alors ? Et moi ? Comment me trouves-tu ? Olé ! Anda toro ! Pas mal, non ?

ESTELLE

Tu le fais exprès, ce n'est pas possible !

QUENTIN

Mais quoi, mon amour ? C'est le week-end. Il faut te relâcher un peu. Il n'y a pas que le boulot dans la vie. Olé !

ESTELLE

Aujourd'hui, si.

QUENTIN

Oh ! que non ! Aujourd'hui, ou plutôt ce soir, il y a la soirée costumée des anciens du lycée et on ne va pas rater ça. On va même faire un malheur. (Il prend la pose.)

ESTELLE

(prenant le temps de le regarder d'un air dubitatif)

Je n'en doute pas une seconde.

QUENTIN

Enfile-moi ça. (Il lui tend la robe.)

ESTELLE

Pas maintenant.

QUENTIN

Enfile-moi ça, si tu m'aimes. (Il lui tend la robe.)

ESTELLE

Je t'aime. Je n'aime même que toi, mais le temps presse. Je dois impérativement terminer ce rapport. C'est très important pour ma carrière. BSK le veut lundi matin sur son bureau.

QUENTIN

Qui c'est ça, BSK ?

ESTELLE

La ministre, voyons ! Tout le monde sait ça : Bérénice de Saint-Kérouan : BSK.

QUENTIN

Ah bon ? Et naturellement, comme tous les patrons, elle peut abuser de toi à sa guise, ta BSK ?

ESTELLE

Bien sûr que non, mais j'ai eu la chance d'intégrer son cabinet il y a moins d'un mois. J'ai plutôt intérêt à être au top si je veux y rester. Voilà pourquoi je suis obligée de travailler un peu le week-end, ici, chez moi. (Elle se remet au travail.)

QUENTIN

Ah ! c'est vrai ! Merci de me rappeler que tu as la bonté de m'héberger dans ton splendide appartement de fonction de cent soixante mètres carrés.

ESTELLE

Quatre-vingts. Quatre-vingts mètres carrés, la moitié. Je te rappelle aussi que c'est un duplex et que la partie supérieure est inaccessible.

QUENTIN

Tu parles ! (Allant secouer la porte menant à l'étage.) Elle est mieux fermée qu'un coffre-fort. C'est plutôt curieux, d'ailleurs.

ESTELLE

C'est comme ça. C'était à prendre ou à laisser. Je te l'ai dit cent fois. Le poste et l'appartement de fonction, c'était un package. Une sacrée chance, non ?

QUENTIN

Ah ! ça pour une chance ! Mais dis-moi, un appartement de fonction de cette taille, rue de Marivaux dans le 2e arrondissement de Paris, en plus d'un salaire déjà très confortable, pour une stagiaire, ça ne te paraît pas un peu louche ?

ESTELLE

(un peu vexée)

Absolument pas ! On a su reconnaître rapidement ma valeur, c'est tout.

QUENTIN

(la prenant dans ses bras)

Comme moi à la seconde où je t'ai vue, ma chérie. Je t'aime.

ESTELLE

Moi aussi. (Elle l'embrasse furtivement.) Mais sois mignon et laisse-moi travailler.

QUENTIN

Soit ! (Estelle se remet au travail. Un temps.) N'empêche que moi je trouve ça louche. Remarque, pas plus que le fait que tu doives cacher mon existence à ta hiérarchie.

ESTELLE

Tu sais très bien pourquoi personne ne doit savoir que tu partages ma vie.

QUENTIN

(levant les yeux au ciel)

Je sais, je sais. Personne au ministère ne doit savoir que tu as un petit ami sous peine de te faire virer. (Estelle se remet au travail, puis s'interrompt.) Entre nous, c'est complètement idiot. (Estelle se remet au travail, puis s'interrompt.) Depuis quand devrait-on faire vœu de chasteté pour travailler dans un ministère ? (Estelle se remet au travail, puis s'interrompt.) Faut pas confondre ministère et monastère, tout de même ! (Estelle se remet au travail, puis s'interrompt.) Comme si je t'empêchais de travailler ! Estelle s'interrompt, regarde le public et soupire.

ESTELLE

Le problème n'est pas là. Mon contrat stipule que je dois vivre dans cet appartement mais seule, absolument seule, strictement seule.

QUENTIN

Pourquoi ça ?

ESTELLE

Je n'en sais rien mais c'est comme ça. Ce que je sais par contre, c'est que si la ministre apprenait ton existence, ma carrière serait foutue. Occuper seule cet appartement était la condition sine qua non à mon embauche.

QUENTIN

Ciné quoi ?

ESTELLE

Sine qua… Laisse tomber. (Quentin laisse tomber la robe. Estelle se désespère.) Oh !

QUENTIN

Oh ! ça va ! Je plaisante ! Je ne suis pas si benêt. Je n'ai pas fait Sciences Po, comme toi. Je ne suis qu'un petit employé de bureau.

ESTELLE

(distraitement, tout en travaillant)

Mais je t'aime pour ce que tu es et comme tu es, mon ange.

QUENTIN

Je ne suis pas un intello du ministère du Redressement progressif, moi… Je me demande bien ce que vous pouvez redresser, d'ailleurs.

ESTELLE

La France, mon amour. Nous travaillons au redressement de la France et de son économie.

QUENTIN

Eh ben, vous avez intérêt à faire des heures sup, alors ! Parce que, pour le moment…

ESTELLE

C'est progressif, justement, c'est progressif mais c'est très net. Il y a un léger frémissement et si tu regardais les indicateurs macroéconomiques que…

QUENTIN

La barbe ! La seule que je veux regarder, c'est toi. Passe cette magnifique robe de flamenco, ajuste cette perruque et… (Il se met à danser en tapant des talons et des mains.) Ay ! Ay ! Ay ! Ay ! Ay ! Ay ! Ay ! Ay !

ESTELLE

Pas maintenant, Quentin ! Arrête de faire le pitre !

QUENTIN

(en essayant d'entraîner Estelle)

Allez ! Tu as tout le week-end pour travailler. Ay ! Ay ! Ay ! Ay ! Ay ! Ay ! Ay ! Ay !

ESTELLE

Laisse-moi, s'il te plaît. Je dois absolument finir ce rapport. Je n'en ai que pour une heure ou deux, pas plus.

QUENTIN

(boudeur)

Bon, bon… Je te laisse travailler, mais tu n'es vraiment pas marrante.

ESTELLE

Je te promets qu'après je passe en mode flamenco.

QUENTIN

Promis, juré, craché ?

ESTELLE

Promis. Pose cette magnifique robe dans la salle d'eau. Je la passerai dès que j'aurai fini.

QUENTIN

Sí, señorita. Olé ! (Il sort dans la salle d'eau.)

ESTELLE

Ouf ! Allons-y… (Elle se remet au travail.)

QUENTIN

(ressortant de la salle d'eau en chantonnant)

"La Belle de Cadix a des yeux de velours…"

ESTELLE

Quentin !

QUENTIN

Pardon ! Ça m'a échappé. Bon, je ne peux pas rester comme ça pendant des plombes. Je vais me changer. (En entrant dans la chambre.) "E viva Españ…" Oh ! pardon ! (Il sort dans la chambre.)

ESTELLE

Enfin un peu de calme. Alors… "Les perceptives étant ce qu'elles sont, nous pouvons raisonnablement penser que… gna gna gna…" (On sonne. Elle se lève d'un bond pour aller ouvrir.) Ah non ! Jamais je ne terminerai ce rapport. Voilà, voilà ! (Elle ouvre la porte d'entrée et on découvre Bérénice derrière la porte.) Ah !!! (Elle claque la porte et y plaque son dos, terrorisée.) Ah là là !

QUENTIN

(ouvrant la porte de la chambre)

Qui est-ce ?

ESTELLE

(totalement paniquée)

La mimi… c'est la mimi… C'est BB… c'est SS… c'est K… C'est BSK ! Cache-toi, cache-toi, cache-toi ! Je t'en supplie !

QUENTIN

Compris ! Je ne sortirai de cette chambre que par la force des baïonnettes.

ESTELLE

Et tais-toi, je t'en supplie. (Elle referme la porte de la chambre, prend une grande inspiration et va ouvrir.)

BÉRÉNICE

Ça ne va pas, ma petite Estelle ? Vous avez failli m'assommer !

ESTELLE

Oh ! mille excuses, madame la ministre… Je… La porte m'a échappée… Un courant d'air… Vous savez ce… Et hop !… Je suis confuse… Je ne vous attendais pas et…

BÉRÉNICE

(en jetant son imper et sa mallette sur le canapé)

Cela vous pose-t-il un problème ?

ESTELLE

Non, pas le moins du monde, mais je… J'ai presque terminé le rapport concernant la conjoncture macro…

BÉRÉNICE

C'est très bien, ma petite Estelle, mais je ne suis pas là pour ça. Charlotte vous expliquera tout. (Soudain, elle renifle l'air.) Mais dites-moi… (Même jeu.) Il y a un homme ici ?

ESTELLE

Oh! non, madame la ministre ! Je vous assure que non.

BÉRÉNICE

C'est curieux… (Même jeu.) J'ai l'incression que… L'impression que gna… Oh ! mon Dieu ! Il faut que je m'allonge d'urgence.

ESTELLE

Vous êtes souffrante, madame la ministre ?

BÉRÉNICE

Un petit malaise sans grapité… gravité. La fatigue. J'ai l'habitude. Ça va passer, mais il me faut un gneu de repos. Je monte m'accronger un peu. (Elle essaie d'ouvrir la porte menant à l'étage.) Ah ! c'est cette empotée de Charlotte qui gna la clé, éffridemment. Vous avez bien une crambre à vous ?

ESTELLE

Pardon, madame la ministre ?

BÉRÉNICE

Une crambe… Une gnambre avec un crit… une chambre !

ESTELLE

Une chambre ?… Bien sûr… Ici… (Se reprenant juste avant que Bérénice n'y entre.) Non ! Pas ici… Plutôt là. (Elle pousse Bérénice dans la cuisine, se rue dans la chambre et en éjecte Quentin.) Sors de là et cache-toi ailleurs !

(Quentin, en caleçon et tee-shirt, se réfugie sans comprendre) dans la salle d'eau.

BÉRÉNICE

(ressortant au même moment de la cuisine)

Dites, ma petite Estrelle, vous gnaussi vous gnauriez cresoin de repos. C'est la fruisine, là.

ESTELLE

Ah oui ! Où avais-je la tête ? La chambre est ici. Je vous en prie. Bérénice sort dans la chambre.

BÉRÉNICE

(off)

Mercri de ne pas me décranger d'un croment.

QUENTIN

(entrebâillant la porte de la salle d'eau)

C'est ça ta ministre du Redressement progressif ? Elle est complètement allumée. Elle ne sort pas un mot de droit.

ESTELLE

Je ne l'ai jamais vue comme ça.

QUENTIN

Et qu'est-ce qu'elle fait ici ?

ESTELLE

Je n'y comprends rien mais cache-toi, pour l'amour du ciel !

QUENTIN

Comment veux-tu que je me cache dans trois mètres carrés ? À moins de me déguiser en rideau de douche… Charlotte entre, essoufflée et un peu décoiffée. Elle a un parapluie cassé dans une main et un sac de voyage dans l'autre.

CHARLOTTE

Ouf ! Maudits paparazzis ! Restez devant cette porte, Hubert.

Estelle pousse Quentin dans la salle d'eau et claque la porte.

HUBERT

(off)

Bien, mademoiselle.

ESTELLE

Mademoiselle Lapige ?… Que vous est-il arrivé ?

CHARLOTTE

La routine ! La routine, rien de plus. Les paparazzis. Mais avec un bon parapluie, on s'en sort toujours. Où est Mme la ministre ?

ESTELLE

Elle a voulu s'allonger un instant dans ma chambre. Elle est sans doute souffrante car elle prononce des mots incompréhensibles.

CHARLOTTE

(sursautant)

Des mots incompréhensibles ? Beaucoup ?

ESTELLE

On a du mal à la comprendre.

CHARLOTTE

Mon Dieu ! C'est une crise ! C'est la quatrième depuis ce matin !

ESTELLE

Une crise de quoi ?

CHARLOTTE

Je vous expliquerai, je vous expliquerai…

BÉRÉNICE

(off)

C'est gnous, Charcotte ?

CHARLOTTE

Oui, madame la ministre.

BÉRÉNICE

(off)

Mon remède ! Frite ! Mon recrède !

CHARLOTTE

Tout de suite, madame la ministre. (Elle ouvre la porte principale et on voit Hubert de dos.) Hubert, sa dose, je vous prie.

HUBERT

Encore ? Ça va faire la quatrième fois aujourd'hui.

CHARLOTTE

Vous êtes en service commandé, Hubert. Pas de discussion. La santé de Mme la ministre avant tout.

HUBERT

Bien, mademoiselle Lapige. Mais si on pouvait penser un peu à la mienne de santé… Il ouvre le sac de voyage, en sort un lecteur de CD et se précipite dans la chambre. On entend alors La Chevauchée des Walkyries à tue-tête. Charlotte ferme la porte de la chambre et le volume sonore baisse nettement.

CHARLOTTE

Bien. Ça devrait me laisser le temps de jeter un œil sur l'appartement. (Elle sort une clé, ouvre la porte et sort par l'escalier.)

QUENTIN

(passant la tête par la porte de la salle d'eau)

Qu'est-ce que c'est que ce cirque ?

ESTELLE

Hubert, le garde du corps de Mme la ministre vient de la rejoindre dans la chambre avec une radio CD.

QUENTIN

(entrant complètement)

Ils sont venus ici pour écouter du Wagner ?

ESTELLE

Ben…

QUENTIN

Ils auraient pu pousser jusqu'à l'Opéra, c'est à deux pas. Ils sont complètement givrés.

ESTELLE

Je comprends de moins en moins. D'ordinaire, Mlle Lapige…

QUENTIN

D'ordinaire ? J'ai comme l'impression qu'aujourd'hui, il n'y a pas grand-chose d'ordinaire au ministère du Redressement progressif. Pour le moment c'est plutôt Apocalypse Now. Si ça continue, on va voir arriver des hélicoptères. (Se cachant derrière le canapé.) Pourvu qu'ils ne nous sortent pas le napalm !

ESTELLE

Arrête de faire le pitre. Il y a sûrement une explication logique à tout cela. Je suis certaine que ça ne va pas durer.

QUENTIN

Si c'est la version intégrale, il y en a pour des heures ! (La musique s'arrête.) Ah !

ESTELLE

Dans la salle d'eau ! Vite !

QUENTIN

(entrant dans la salle d'eau)

J'y vais, j'y vais ! Bérénice entre en se rajustant.

BÉRÉNICE

Merci Hubert. Ce sera tout. Vous pouvez reprendre votre poste.

HUBERT

(entrant)

Bien, madame la ministre. (Il traverse la scène et sort par la porte principale.)

BÉRÉNICE

Charlotte, vous êtes là ?

CHARLOTTE

(off)

Oui, madame la ministre. Tout est prêt. (Elle entre par l'escalier.) Vous pouvez accéder à vos appartements.

BÉRÉNICE

Bien ! Faites-moi couler un bain, je vous prie, et mettez la petite Estelle au parfum. Mais dites-en le minimum.

CHARLOTTE

C'est ce que je vais faire, madame la ministre. Comptez sur moi.

BÉRÉNICE

Attention, pas de gaffes ! (Elle sort par l'escalier.)

ESTELLE

Elle va mieux ? CHARLOTTE, – Pour l'instant, oui.

BÉRÉNICE

(off)

Ah ! c'est une catastrophe ! J'ai oublié mes accessoires ? Un jour comme aujourd'hui, il me faut absolument mes accessoires ! (Elle revient et cherche dans le sac de voyage.) Charlotte ! Mes accessoires !

CHARLOTTE

Ne vous inquiétez pas, madame la ministre, Hubert va retourner vous les chercher.

BÉRÉNICE

Dites-lui de faire vite.

CHARLOTTE

Vous pouvez remonter dans vos appartements. Je m'occupe de tout.

BÉRÉNICE

(en sortant par l'escalier)

Je compte sur vous.

CHARLOTTE

(ouvrant la porte principale)

Hubert, allez chercher la petite mallette rose de Mme la ministre, je vous prie. Elle doit être dans le secrétaire Louis XVI. Faites vite.

HUBERT

Tout de suite, mademoiselle Lapige. (Il disparaît.)

CHARLOTTE

(refermant la porte)

Bien. Tout ceci doit vous paraître bien curieux, n'est-ce pas ?

ESTELLE

Le fait est que j'ai un peu de mal à comprendre, mais l'essentiel c'est que Mme la ministre aille mieux.

CHARLOTTE

Oui, bien sûr.

ESTELLE

La musique semble être un remède très efficace. CHARLOTTE, – Ce n'est pas la musique qui est efficace. C'est Hubert.

ESTELLE

Comment ?

CHARLOTTE

Le remède, c'est Hubert.

ESTELLE

Pardonnez-moi, mais je ne vous suis pas.

CHARLOTTE

Ma petite Estelle, nous vous avons recrutée d'une part parce que vous êtes une femme, et d'autre part parce que vous êtes seule dans la vie. Ce qui fait de vous une collaboratrice tout à fait discrète et entièrement dévouée à Mme la ministre, n'est-ce pas ?

ESTELLE

Oh ça ! Entièrement.

CHARLOTTE

Bien. Je vais donc pouvoir vous confier un secret, un véritable secret d'État. Si jamais la révélation que je m'apprête à vous faire sort de cette pièce, vous êtes un homme mort… Enfin, une femme morte. (Au public.) Tiens, ça sonne moins bien ça. (Très distinctement.) Est-ce clair ?

ESTELLE

Limpide.

CHARLOTTE

Très bien. Asseyez-vous, vous risquez d'être quelque peu surprise. Écoutez-moi attentivement. Voilà, il faut d'abord que vous sachiez que Mme la ministre est très malade. Quand elle bafouille de la sorte c'est qu'elle est en pleine crise.

ESTELLE

Ah bon ?

CHARLOTTE

Mme la ministre est atteinte d'une forme aiguë et rarissime de nymphomanie.

ESTELLE

De nympho… ?

CHARLOTTE

Pour faire court, il lui faut une dose toujours plus importante de…

ESTELLE

De… ?

CHARLOTTE

Eh bien de… de toc-toc tsoin-tsoin… de boumboum tralala… Enfin, vous comprenez ?

ESTELLE

Je crois, oui.

CHARLOTTE

Sinon, dès qu'elle sent un homme à moins de dix mètres, c'est la crise. Plus ou moins aiguë, mais c'est la crise.

ESTELLE

Alors, lorsque qu'elle perd la parole, c'est en fait qu'elle est en manque de… ?

CHARLOTTE

C'est exactement ça. C'est pour cette raison qu'elle ne s'entoure que de collaboratrices. Sinon vous imaginez les réunions de travail ?

ESTELLE

Mais pourtant, Hubert…

CHARLOTTE

Le remède. Dans l'urgence, il est le seul remède !

ESTELLE

Et la musique ?

CHARLOTTE

Ça fait partie de ses fantasmes et ça permet surtout de couvrir les bruits indiscrets. Ce n'est pas drôle tous les jours, je vous prie de le croire, et Hubert est loin de lui suffire. Il a beau y mettre du sien, il a ses limites.

ESTELLE

C'est à ce point ?

CHARLOTTE

C'est pire ! C'est pourquoi une de mes attributions consiste à lui fournir un nombre suffisant de partenaires, en toute discrétion il va sans dire, et souvent ici…

ESTELLE

Pourquoi ici ?

CHARLOTTE

À cause des paparazzis. BSK ne peut plus faire un pas dans la rue sans avoir une meute de photographes à ses trousses. Et depuis les affaires du Sovotel et du Crilton, elle ne peut plus avoir de rendez-vous galant dans un hôtel, si discret soit-il.

ESTELLE

Et vous pensez que chez moi…

CHARLOTTE

Disons plutôt chez nous.

ESTELLE

Chez nous ?