L'HÔTEL DE LA BONNE HUMEUR

Yvon TABURET

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-37393-217-1 © Éditions ART ET COMÉDIE 2016

NOTE SUR L'AUTEUR

Depuis plus de vingt ans, Yvon Taburet écrit un théâtre de divertissement qui rencontre un certain écho auprès des troupes puisque ce sont plus de 1 500 d'entre elles qui ont représenté ses pièces en France et pays francophones. Fidèle aux éditions Art et Comédie, toutes ses comédies y sont publiées.

PERSONNAGES

NONO, employé de l'hôtel FLORENCE FLEURY, patronne de l'hôtel DIDIER FLEURY, patron de l'hôtel SOLANGE, cliente de l'hôtel NANARD, client de l'hôtel BABETTE, cliente de l'hôtel ERNEST PICHON, client, époux de Victoire VICTOIRE PICHON, cliente, épouse d'Ernest GRÉGORY COLA dit GREG, client de l'hôtel VIRGINIE, la dépressive

DÉCOR

Un hall d'accueil d'hôtel. Un comptoir de réception, un coin aménagé en salon et un autre avec vélo d'appartement et quelques haltères. Côté cour la porte d'entrée, côté jardin la porte menant aux chambres, et derrière le comptoir une porte menant à la partie privative de l'établissement.

ACTE I

 

Sur scène, Nono sur son vélo.

 

NONO

(pédale sur le vélo d'appartement, tout en commentant)

Et le peloton, toujours bien regroupé, aborde le dernier virage avant la ligne d'arrivée… Ça y est ! Le sprint est lancé ! Les coureurs sont au coude-à-coude, gare à la chute ! La lutte est acharnée, plusieurs coureurs se disputent la victoire, mais soudain un homme se détache… Mais oui ! C'est bien lui ! C'est Nono, notre champion préféré, Nono, notre gloire nationale, celui que vous attendiez tous et qui, une fois encore, d'un coup de pédale rageur, arrache la victoire de cette magnifique étape. (Il lève les bras en signe de victoire.) Et c'est sous les applaudissements de la foule en délire que notre champion descend de son vélo… Merci, merci. (Il salue avec un grand sourire.) Nous allons essayer de recueillir ses premières impressions… Nono, s'il vous plaît… Quelques mots pour nos téléspectateurs… (Faisant semblant de tenir un micro.) Où qu'elle est la caméra ? (Fixant le public.) Ah ! elle est là ! Ben voilà… Je suis content d'avoir gagné… Au départ, voilà, mon entraîneur m'avait dit : "essaie de faire le maximum", alors voilà, j'ai fait le maximum… Il m'avait dit aussi : "Si tu veux arriver premier, il faudra leur passer devant", alors voilà, j'ai appliqué ses conseils et quand je suis passé devant, j'ai vu que, voilà, du coup, je n'étais plus derrière… (Venant de la chambre, arrivée de Florence. Elle reste sur le seuil à écouter Nono.) D'autres projets, Nono ?… Ben oui… Le Tour n'est pas fini, il y a encore pas mal de coups de pédale à donner avant l'arrivée finale, il ne faut surtout pas oublier que plus on pédale moins fort et moins on avance plus vite. (Il aperçoit Florence qui a ôté les fleurs d'un vase et se dirige vers lui.) Mais c'est à présent l'heure de la remise des récompenses et la remise du bouquet, décerné par Miss Cassoulet que nous applaudissons bien fort. (Il applaudit. Elle lui remet le bouquet et ils s'embrassent.)

FLORENCE

Ah bon ? Je suis Miss Cassoulet, à présent ? La semaine dernière j'étais Miss Couscous, maintenant c'est Cassoulet.

NONO

Pourquoi ? Ça ne te plaît pas ? Si tu veux, la prochaine fois, tu seras Miss Andouille.

FLORENCE

Non… Vois-tu, j'aime autant le cassoulet… Dis donc, champion, il serait peut-être temps de passer aux choses sérieuses parce qu'il y a du boulot qui t'attend.

NONO

Pourquoi ? Le vélo, ce n'est pas sérieux ?

FLORENCE

Non, je n'ai pas voulu dire cela.

NONO

Aucun respect pour les sportifs. (Il boude.)

FLORENCE

Ne commence pas à faire le boudin, Miss Cassoulet n'aime pas ça. À l'hôtel de la Bonne Humeur, on ne fait pas la gueule, d'accord ?

NONO

Bon… ben d'accord. On ne fait pas la gueule. Un bisou ! (Elle lui fait un bisou, il lui tend les fleurs.) Tiens, c'est pour toi.

FLORENCE

Merci, c'est gentil. (Elle remet le bouquet dans le vase.) Tu sais, Nono, si en plus de ne pas faire la gueule tu pouvais nous faire sentir autre chose que de la sueur de sportif, ce serait parfait ! Alors, je compte sur toi pour aller faire un tour à la douche.

NONO

Oh non ! Je me suis déjà lavé ce matin.

FLORENCE

Oui mais, depuis, tu as transpiré. Allez ! On ne discute pas et on y va ! Tu ne voudrais tout de même pas faire fuir les clients ? Tu sais, c'est important la propreté, surtout dans un hôtel. Retiens bien cela, Nono : si tu es propre, les clients te font confiance. Tu sais pourquoi ? Parce qu'ils te savent honnête, ils le savent et nous aussi, nous le savons, alors prends-le. (Elle attrape une savonnette derrière le comptoir.) Et va te laver, mon garçon ! Et sèche-toi bien les cheveux pour ne pas attraper la crève.

NONO

(s'apprête à sortir puis revient sur ses pas)

Dis-moi, Florence… Est-ce que tu sais pourquoi, quand il fait un froid de canard, on a la chair de poule ?

FLORENCE

File avant que je te vole dans les plumes !

(Entrée de Didier, venant de l'office. Il porte un plateau de cocktails qu'il déposera sur le comptoir.)

DIDIER

Eh bien, eh bien, que se passe-t-il ici ? On ne vole dans les plumes de personne, la chasse est fermée.

FLORENCE

Ne t'inquiète pas, mon chéri ! C'est pour rire. Je voulais juste inciter Nono à passer à la douche avant l'arrivée des premiers clients.

DIDIER

Oui, d'autant qu'ils ne devraient pas tarder. J'ai préparé les cocktails de bienvenue.

NONO

Hum ! Ça a l'air bon ! Je peux goûter ?

DIDIER

Pas touche Minouche ! C'est pour les clients. Toi, tu n'es pas client, Nono.

NONO

Et qu'est-ce qu'il faut pour être client ?

DIDIER

Il faut prendre une chambre.

NONO

Alors, je vais prendre une chambre comme ça je serai client et je pourrai boire un verre.

DIDIER

Tu ne peux pas prendre une chambre puisque t'as déjà une chambre ici.

NONO

J'ai déjà une chambre ?

DIDIER

Oui. Ne fais pas l'innocent, tu sais bien que tu as une chambre.

NONO

Alors si j'ai une chambre, je peux boire un verre.

DIDIER

T'as une chambre mais tu n'es pas client.

NONO

Pourtant, Didier, tout à l'heure, t'as dit qu'il fallait une chambre pour être client, et moi j'ai une chambre.

DIDIER

Puisque je te dis… Florence, peux-tu dire à ton frère…

FLORENCE

(à Didier)

Laisse-le boire un coup, sinon on y sera encore demain.

DIDIER

(tendant un verre à Nono)

O.K… Tiens, tu peux boire à ma santé. À la tienne, mon beauf ! (Tout en parlant, il arrange un ou deux coussins, vérifie que tout est en ordre puis va vers le coin détente sportive. Il remet le vélo en place puis s'empare de deux haltères pour les ranger.)

NONO

Tu ne trinques pas avec moi ? Allez, Didier ! Viens boire un coup !

DIDIER

Je n'ai pas soif et puis, tu le vois bien, je suis déjà dans le rayon des haltères.

NONO

(à Florence)

Qu'est-ce qu'il dit ?

FLORENCE

Ne cherche pas, ça te ferait mal à la tête. Va plutôt te décrasser !

DIDIER

Nono ! Exceptionnellement, je te prête mon eau de toilette.

NONO

C'est vrai ?

DIDIER

Il faut bien faire honneur à nos premiers clients.

NONO

Merci Didier !

(Il sort.)

FLORENCE

Tu as vu, mon chéri ? Tu viens de faire un heureux pour la journée.

DIDIER

Pourvu que ce ne soit pas le dernier !

FLORENCE

Il faut le souhaiter… J'ai hâte de retrouver les clients. Pas toi ?

DIDIER

Bien sûr !

FLORENCE

Certains sont des habitués et nous ferons la connaissance des nouveaux qui, je l'espère, seront sympathiques et pas trop exigeants.

DIDIER

À l'hôtel de la Bonne Humeur, il n'y a jamais de soucis… Tu connais ma théorie : le bonheur est contagieux et si nous sommes attentifs à rester de bonne humeur, nos clients le seront forcément aussi.

FLORENCE

Jusqu'à présent, nous avons eu de la chance, nous avons toujours connu une clientèle agréable, mais un jour ou l'autre on finira bien par tomber sur des râleurs.

DIDIER

Pourquoi veux-tu qu'ils râlent ? Il n'y a pas de raison.

FLORENCE

Tu verras… Je ne veux pas nous porter la poisse mais, à mon avis, ton enseigne, elle va finir par attirer quelques tordus qui auront peut-être envie de la tester, ta bonne humeur !

DIDIER

Eh bien, qu'ils viennent tester ! Je saurai les convertir, parce que… N'oublie jamais que… (Il sort du comptoir un petit chapeau pointu qu'il se met sur la tête et un sifflet sans-gêne. Il siffle et chante.) "Faut rigoler, faut rigoler avant qu'le ciel nous tombe sur la tête, faut rigoler, faut rigoler pour empêcher le ciel de tomber…" (Il entraîne Florence dans la danse tout en continuant de chanter.)

FLORENCE

Arrête donc un peu, grand fou ! (Elle cherche à se dégager tout en souriant.)

DIDIER

(la reprenant, tout en braillant)

"Oui, je suis fou, je suis fou de vous !"

FLORENCE

Arrête que je te dis ! Dis-moi plutôt… as-tu pensé à mettre des fleurs dans les chambres ?

DIDIER

Oui, je les ai mises ce matin, dans chaque chambre. Tu verras, c'est ravissant.

FLORENCE

J'espère que c'est une bonne idée.

DIDIER

Et pourquoi donc ? Tout le monde aime les fleurs.

FLORENCE

Oui, sauf ceux qui te diront qu'ils sont allergiques au pollen et ceux qui penseront que les fleurs vont leur bouffer tout leur oxygène.

DIDIER

Mais c'est n'importe quoi ! On ne peut pas dire cela !

FLORENCE

Tu penses peut-être qu'un râleur a besoin de vérifier ce qu'il dit avant de se mettre à râler ? Détrompe-toi ! Un vrai râleur n'en a que faire de ton bon sens et de ta logique. Un vrai râleur râle simplement lorsqu'il a envie de râler. Un point, c'est tout.

DIDIER

Mais qu'est-ce que tu as aujourd'hui avec tes râleurs ? Je ne voudrais pas dire, mais pour le moment, la seule râleuse que je vois, j'ai l'impression de bien la connaître.

FLORENCE

C'est vrai, il faut que je me calme.

DIDIER

Ce doit être le syndrome de la réouverture. N'as-tu pas remarqué ? À chaque printemps, c'est la même chose. (La porte d'entrée s'ouvre sur une sonnerie de trompette ou toute autre musique amusante. Arrivée de Solange et Nanard.) Tiens, voilà les plus beaux ! Solange et Nanard !

SOLANGE et NANARD

(chantant)

"Faut rigoler, faut rigoler avant qu'le ciel nous tombe sur la tête, faut rigoler, faut rigoler pour empêcher le ciel de tomber."

DIDIER

Ça va les amis ?

FLORENCE

Vous avez fait bonne route ?

(Ils s'embrassent.)

SOLANGE

M'en parlez pas ! J'ai cru qu'on n'y arriverait jamais. Avec les problèmes de prostate de Nanard, il faudrait bientôt s'arrêter toutes les heures !

NANARD

Je n'ai pas de problème de prostate, j'aime bien faire des pauses, c'est tout. On a le temps. Tu es en vacances ou tu n'es pas en vacances ?

SOLANGE

Je suis en vacances, Nanard, on est d'accord… mais si je passe la moitié de mes vacances à t'attendre devant des sanitaires, vois-tu, je ne suis pas sûre que je vais les apprécier mes congés.

DIDIER

Allons, allons ! On ne se dispute pas. Vous êtes arrivés, c'est le principal. Et comme tous les ans, c'est encore vous nos premiers clients.

FLORENCE

Faut dire que vous connaissez la route, depuis le temps que vous venez !

NANARD

(sentencieux)

L'homme jeune marche plus vite que l'ancien, mais l'ancien connaît la route.

DIDIER

Ce n'est pas faux.

SOLANGE

C'est vrai qu'on aime bien venir ici.

NANARD

Les tables dans les environs sont bonnes, ici le lit est confortable et les patrons sont sympas, pourquoi veux-tu qu'on change ?

SOLANGE

Et puis Nanard, il n'aime pas trop le changement.

NANARD

C'est bien pour ça que je suis toujours avec toi.

SOLANGE

C'est ça ! Fais le malin. Tu ne sais même pas faire cuire des nouilles. Je me demande bien comment tu ferais si je n'étais pas là.

NANARD

Si t'étais pas là ? J'irais au restaurant. (Il aperçoit les cocktails.) Mais c'est joli tout plein, ça, madame !

DIDIER

C'est le cocktail de bienvenue. Servez-vous !

NANARD

Ça tombe bien, on crève de soif ! (Il boit d'un trait un premier verre puis en prend un deuxième.) Le premier c'est pour la soif, le deuxième c'est pour goûter.

SOLANGE

Voyons, Nanard ! Tu ne vas pas en prendre un deuxième, ça ne se fait pas !

NANARD

Si, tu vas voir, ça se fait très bien. Crois-moi, Solange, devant un deuxième verre, il ne faut jamais baisser les bras. Rappelletoi que si tu baisses les bras, tu ne pourras jamais lever le coude.

FLORENCE

Mais si, ne vous gênez pas. Allez-y ! Et vous aussi, Solange !

SOLANGE

Bon, ben, d'accord ! À la vôtre !

NANARD

En un an, elle n'a pas changé la patronne. Pas vrai, Solange ?

SOLANGE

Contrairement à d'autres ? C'est ça que tu veux dire, Nanard ?

NANARD

Mais non, ma Solange ! Qu'est-ce que tu vas inventer ? Toi non plus tu n'as pas changé.

DIDIER

Alors là ! Je confirme. Solange, vous êtes resplendissante.

SOLANGE

C'est gentil de me dire ça, mais je ne suis pas aveugle, je les vois bien mes pattes d'oie dans la glace.

NANARD

Ah bon ? T'as des pattes d'oie, maintenant ? Tu vas pouvoir aller nager dans l'étang d'à côté. Fais voir… Je n'avais jamais remarqué. (Il examine Solange en faisant des grimaces.)

SOLANGE

Ce n'est pas parce que tu découvres mes pattes d'oie qu'il faut mettre ta bouche en cul-de-poule.

NANARD

Qu'est-ce que tu préférerais ? Que je garde ma bouche en cul-de-poule ou que je l'échange contre un bec-de-lièvre ?

SOLANGE

Tu me saoules avec ta ménagerie. Dites-moi plutôt, Florence, vous nous avez réservé notre chambre habituelle ?

NANARD

J'espère bien ! Ça me ferait mal de voir quelqu'un dans mon lit.

SOLANGE

Nanard, je te rappelle que tu n'es pas chez toi.

NANARD

C'est tout comme ! Depuis le temps… Pas vrai, Didier ?

DIDIER

Depuis que vous venez, la chambre "Yop la boum" vous est réservée. Nous n'allons pas commencer à changer vos habitudes.