GRAND-MÈRE EST AMOUREUSE

Yvon Taburet

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 2-84422-500-4 © Editions théâtrales ART ET COMÉDIE 2006

NOTE SUR L'AUTEUR

Yvon Taburet est un auteur qui vit en Bretagne dans une petite localité du Morbihan. C'est dans le quotidien des gens qu'il puise son inspiration. La cohabitation et l'éloge de la différence sont des thèmes récurrents que l'on retrouve dans presque toutes ses comédies. Grand-mère est amoureuse est la dixième pièce éditée chez Art et Comédie. Sont également parus : Les parasites sont parmi nous, De vers en verres, Un réveillon à la montagne, Une star en campagne, La course à l'héritage, Le petit va quitter la maison, Le jardin secret d'Anémone et Violette, Au camping des Flots-Bleus et Les chocolats du milliardaire.

PERSONNAGES

NICOLE

MLLE PAUMIER

 

JEAN-MICHEL

MARION MAMIE GASTON FRED JACQUELINE GÉRARD TATIANA

DÉCOR

Un salon avec une porte d'entrée et deux autres portes menant l'une à un bureau, l'autre vers les chambres et la cuisine.

ACTE I

 

Dans le salon, Fred et Marion.

 

FRED

Ne me quitte pas ! Ne me quitte pas ! Laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre, l'ombre de ta main, l'ombre de ton chien…

MARION

Ouais ! Ouais ! C'est ça… Cause toujours, tu m'intéresses !

FRED

Moi je t'offrirai des perles de pluie…

MARION

Te fatigue pas ! Je connais la chanson. Non seulement monsieur est encore plus collant qu'un pot de glue, mais en plus il n'est pas fichu d'être original ! Alors, par pitié, arrête de faire le Jacques…

FRED

Marion, cesse de me prendre pour une brêle ! Je t'assure que je suis sincère. Je t'aime ! Sans toi je ne suis rien. Nous sommes faits pour être ensemble, c'est une évidence. Tu ne peux pas me laisser tomber… Tu ne peux pas nous laisser tomber, ce serait parfaitement incongru. Te rends-tu compte ? C'est comme si on imaginait un Tintin sans Milou, un Arthur sans Martin, un Laurel sans Hardy, un Milan sans Rémo… Tu comprends ? (Marion ne réagit pas.) Que me faut-il dire ? Que me faut-il faire pour que tu comprennes ?… Marion ! Mon amour ! Ma joie ! Tu es le soleil de mes nuits, tu es l'astre qui illumine ma vie…

MARION

Je sais, moi je suis un astre et toi un désastre. Des calamités comme toi, je n'en veux pas. Alors tu te barres. Allez ! Casse-toi !

FRED

Comment une fille aussi charmante et intelligente peutelle devenir aussi cruelle ? Non, ce n'est pas possible… Ce n'est pas réel… Il doit s'agir d'un mauvais rêve… Mais oui, bien sûr ! Tout ceci n'est qu'un détestable petit cauchemar et, lorsque je vais me réveiller, tout va s'éclairer et redevenir comme avant. (Il fait mine de s'endormir quelques secondes, la tête sur le côté, puis fait semblant de se réveiller en s'étirant.) Ah ! tu es là ma chérie ! Comme je suis content de te voir ! Si tu savais ! J'ai cru un instant t'avoir perdue… Ne dis rien. Tu sais, je l'ai vraiment cru. Une sensation horrible, c'était affreux… Enfin, tout est bien qui finit bien. Tu es là, c'est le principal. N'en parlons plus… Et si nous allions au restaurant pour fêter nos retrouvailles ? Qu'en penses-tu ? N'est-ce pas une merveilleuse idée ?

MARION

Ben voyons ! On efface tout et on recommence, n'est-ce pas ? Ce serait tellement plus simple, pas vrai ?

FRED

Ben oui.

MARION

Des fois, je me demande sincèrement si tu es bête ou si tu le fais exprès. Tu crois peut-être que je vais oublier aussi facilement ce qui vient de se passer ?

FRED

Mais il ne s'est rien passé !

MARION

Arrête un peu ton numéro d'amnésique ! Tu commences à m'agacer sérieusement. Vouloir jouer les aveugles à ce point, je n'ai jamais vu ça, dis donc ! Si tu te prends pour Ray Charles, achète un piano !

FRED

Puisque je te dis que je n'ai rien fait !

MARION

C'est cela ! Continue à me prendre pour une pomme ! Une fille te saute dessus devant moi et te fait des papouilles, et toi tu dis qu'il ne s'est rien passé ? Je te trouve un peu gonflé !

FRED

Je te l'ai déjà expliqué cent fois. C'est une amie d'enfance, je ne pouvais tout de même pas la rembarrer comme ça…

MARION

Tu n'étais pas obligé de te montrer si… chaleureux.

FRED

Ecoute, Marion, ce n'est pas parce qu'un chien court après une voiture qu'il veut apprendre à conduire.

MARION

Ce qui veut dire ?

FRED

Qu'on peut être gentil avec la gent féminine sans avoir forcément des pensées lubriques derrière la tête.

MARION

Méfie-toi, dragueur de banlieue ! Moi aussi je peux être gentille ! Figure-toi que tu n'es pas le seul à avoir des amis d'enfance. Maintenant tu dégages ! Je t'ai assez vu. Et ne t'avise surtout pas de remettre les pieds ici. Vois-tu, dans la famille, on n'aime pas les faux-culs.

FRED

Mais, mon amour, puisque je te dis…

(Marion pousse Fred vers la porte d'entrée et le fait sortir sans ménagement.)

MARION

(hurlant)

Fiche le camp que je te dis !… Bon débarras !

JEAN-MICHEL

(venant de son bureau) Que se passe-t-il ? C'est toi qui fais tout ce raffut ?

MARION

Ne t'inquiète pas, l'orage est passé.

JEAN-MICHEL

J'ai pourtant eu l'impression que la foudre n'était pas tombée loin.

MARION

Rassure-toi, papa, les coups de foudre, à présent, c'est fini.

JEAN-MICHEL

Allons donc ! Quelles sont ces stupides résolutions ?

MARION

Je viens de casser avec Fred.

JEAN-MICHEL

Qu'est-ce que vous avez cassé ?

MARION

Je viens de rompre notre relation, si tu préfères.

JEAN-MICHEL

Bien sûr que je préfère ! Il est tout de même plus élégant de rompre une relation plutôt que de "casser", comme tu dis.

MARION

En attendant, le résultat est le même. A partir d'aujourd'hui, ce pauvre type est exclu de ma vie. C'est bien simple : il n'existe plus.

JEAN-MICHEL

Dis donc, Marion, je te trouve bien expéditive ! Je sais bien que nous sommes aujourd'hui dans l'ère du jetable, du consommable, mais de là à tout balancer… Pauvre garçon ! Tu n'as pas pris le temps de nous le présenter que déjà tu le congédies. Pourtant vous aviez l'air amoureux, hier, lorsque je vous ai entraperçus dans la cage d'escalier… Je ne sais même pas si tu t'en es rendu compte… Je ne crois pas… Tu paraissais tellement absorbée par votre baiser hollywoodien… Tu sais, le genre de baiser qui dure si longtemps qu'on ne sait plus à la fin si c'est un baiser ou un cours de réanimation. Quand je suis arrivé, le bouche-à-bouche ça y allait ! Je me suis même dit que vous deviez vous entraîner pour essayer d'entrer dans le "Livre des records".

MARION

Eh ben, tu vois, le record il attendra… Ne t'en fais pas mon Papou ! Comme on dit : "Un de perdu et dix de retrouvés."

JEAN-MICHEL

Cela nous promet de beaux embouteillages dans l'escalier !

MARION

Ne t'affole pas ! Je n'ai pas dit dix en même temps !

(Marion sort vers les chambres.)

JEAN-MICHEL

J'espère bien ! Sacrée fifille !

(Jean-Michel entre dans son bureau. Arrivée de Nicole et de Mlle Paumier.)

NICOLE

Entrez ! Entrez, mademoiselle Paumier !

MLLE PAUMIER

C'est que je ne voudrais surtout pas vous déranger, madame Legrand.

NICOLE

Mais non, vous ne me dérangez pas! Et puis, on ne peut pas continuer à discuter sur le palier… Ce que vous me dites est tellement hallucinant, je n'ose y croire.

MLLE PAUMIER

Hélas ! c'est pourtant bien la vérité ! C'est pourquoi j'ai cru de mon devoir de vous mettre au courant.

NICOLE

Et vous dites qu'il la tenait par la taille ?

MLLE PAUMIER

C'est comme je vous le dis, madame Legrand. Ils se tenaient enlacés, collés comme des sangsues. Si, si, je vous assure… Et ensuite, arrivés sur le palier, eh bien… ils se sont embrassés sur la bouche !

NICOLE

A pleine bouche ? Vous voulez dire… avec la langue ?

MLLE PAUMIER

Bien sûr ! Avec la langue !

NICOLE

Mais c'est dégoûtant !

MLLE PAUMIER

Ah ça ! Je ne vous le fais pas dire !

NICOLE

Je n'y crois pas ! (Insistant sur les syllabes.) Je n'y crois pas !… Mais lui ? Ce type… Comment est-il ? Racontez-moi.

MLLE PAUMIER

Lui ? Sensiblement le même âge, peut-être même un peu plus vieux.

NICOLE

Un peu plus vieux ? Oh ! mon Dieu ! Et de quoi a-t-il l'air ?

MLLE PAUMIER

Je vais être franche avec vous… Justement, il n'a pas un air très catholique, mais alors là, pas du tout… Il a un genre… Comment vous dire… Un genre vicieux… Oui, vicieux, c'est le mot… Je ne sais pas si vous pouvez imaginer… L'œil mauvais, le blouson noir…

NICOLE

Le blouson noir !

MLLE PAUMIER

Madame Legrand, je ne vous le cache pas : à moi, il me fiche la trouille. A tel point que si je le rencontrais dans l'escalier, je ne sais pas comment je réagirais… Et pourtant, vous me connaissez, je ne suis pas peureuse.

NICOLE

Mais comment est-ce possible ? Où a-t-elle pu le rencontrer ? Je ne comprends pas.

MLLE PAUMIER

Et moi non plus, madame Legrand. Moi non plus. Cela fait pourtant des années que je la connais. Mais qui l'eut cru ? Elle, si douce, si discrète… Sans vous commander, vous devriez surveiller plus étroitement ses fréquentations.

NICOLE

Oui, mais comment faire ? Je ne peux pas, à son âge, la réprimander comme une gamine !

MLLE PAUMIER

Il est vrai que ce n'est pas facile… Mais tout de même, vous allez réagir, n'est-ce pas ? Vous ne pouvez tolérer un tel comportement !

NICOLE

Depuis qu'on lui a aménagé le studio en haut, on ne peut plus contrôler ses allées et venues. Elle voulait son indépendance, qu'elle nous disait… Maintenant je comprends mieux !

MLLE PAUMIER

Ne vous inquiétez pas, vous savez bien que mon appartement donne sur le même palier… Par le judas de ma porte, je peux tout voir… Si vous saviez ! De nos jours, on voit de ces choses ! Je vous tiendrai au courant. Vous pouvez compter sur moi, madame Legrand.

NICOLE

Merci beaucoup, mademoiselle Paumier. Naturellement, je compte également sur votre discrétion pour ne pas ébruiter…

MLLE PAUMIER

Vous me connaissez, madame Legrand, ceci restera entre nous… Oh ! j'oubliais… Je ne vous ai pas dit le plus beau ! C'est Mme Martinez, la boulangère, qui me l'a raconté. Hier matin, ils sont entrés dans la boulangerie pour acheter des croissants. Eh bien, figurez-vous qu'il lui a dit : "Mon Roudoudou d'amour, veux-tu un croissant au beurre ?"

NICOLE

Et qu'a-t-elle répondu ?

MLLE PAUMIER

Rien ! Elle s'est contentée de glousser !

NICOLE

De glousser ?

MLLE PAUMIER

Oui! De glousser ! Comme une poule, elle gloussait. Qu'est-ce qu'on a ri avec Mme Martinez!… "Mon Roudoudou d'amour" ! Vous vous rendez compte ? (Elle rit nerveusement.)

NICOLE

Oui… Eh bien, moi, cela ne me fait pas rire ! Mais alors là, pas rire du tout !

MLLE PAUMIER

Oh! ben oui ! Je vous comprends. En attendant, comme je vous l'ai dit, vous pouvez compter sur moi. Dès que j'ai du nouveau, je vous préviens. Au revoir madame Legrand !

NICOLE

C'est cela ! Au revoir ! (Sortie de Mlle Paumier. Nicole se dirige vers le bar et se sert un double whisky qu'elle avale d'un trait.) Mais ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas vrai !… Folle ! Oui, c'est cela, elle est devenue folle ! Foldingue de chez foldingue, comme disent les jeunes… Non seulement elle est devenue folle, mais elle risque de nous rendre nous aussi complètement fous. Ah là là ! Quand Jean-Michel va savoir ça… Bon ! D'abord me calmer et ensuite réfléchir.

(Elle ouvre un placard et en sort une dizaine de chaussures qu'elle se met à brosser frénétiquement. Entrée de Jean-Michel. Affairé, il ne prête pas tout de suite attention à Nicole qui continue rageusement à brosser. Au bout d'un moment, il finit par s'en rendre compte.)

JEAN-MICHEL

Ah ! je vois que les chaussures sont de sortie ! Alors, qu'est-ce qu'il y a ? Décidément, c'est la journée ! On a une petite contrariété ?

NICOLE

(tout en continuant)

Non ! Pas une petite contrariété… Une grosse contrariété.

JEAN-MICHEL

Allons bon ! Qu' y a-t-il donc de si grave ?

NICOLE

Elle se fait appeler "Roudoudou d'amour" devant la boulangère. Elle se fait peloter sans vergogne. Elle se laisse embrasser sur la bouche, dans notre immeuble, sur le palier.

JEAN-MICHEL

Sur le palier ou dans l'escalier ?

NICOLE

Quelle importance ?

JEAN-MICHEL

Dans l'escalier, on gêne les allées et venues, tandis que sur le palier…

NICOLE

(ignorant l'explication)

Elle ne pourra pas le nier, Mlle Paumier les a vus en regardant dans son judas. Non, mais te rends-tu compte ?

JEAN-MICHEL

Alors là ! Si c'est Mlle Paumier qui les a vus à travers son judas, moi je m'en lave les mains.

NICOLE

C'est tout l'effet que ça te fait ? Espèce de Ponce Pilate !

JEAN-MICHEL

Voyons, Nicole ! Pourquoi s'emballer pour si peu ? Tu connais Mlle Paumier, ce n'est qu'une vieille colporteuse de ragots…

NICOLE

Je te dis qu'elle les a vus et c'était dégoûtant !

JEAN-MICHEL

Je ne vois pas ce qu'il y a de dégoûtant à vouloir s'embrasser. Tiens ! Viens voir un peu par ici. (Il veut la prendre dans ses bras.)

NICOLE

(hurlant)

Ne me touche pas !

(Entrée de Marion.)

MARION

Y a de l'ambiance ici ! Qu'est-ce qu'il se passe ?

JEAN-MICHEL

Vois-tu, mon Roudoudou d'amour, ta mère nous fait une crise de jalousie parce qu'elle vient d'apprendre que tu te faisais peloter dans son immeuble.

MARION

Attendez… Qu'est-ce que c'est que ce délire ? Ça ne va pas ?

JEAN-MICHEL

C'est tout à fait ce que je pense. Ta mère doit être certainement un peu surmenée.

MARION

Enfin, maman ! A quoi tu joues ? Tu ne vas tout de même pas me sermonner comme une enfant !

NICOLE

Mais je ne parle pas de toi, ma pauvre chérie !

JEAN-MICHEL

Comment ça, pas d'elle ? Mais alors de qui parles-tu ?

NICOLE

Je parle de ma mère… Ta belle-mère, pauvre innocent ! Ta belle-mère qui se fait rouler des gamelles à n'importe quelle heure… Ta belle-mère qui s'affiche dans le quartier avec un blouson noir. Voilà de qui je parle.

JEAN-MICHEL

Ma belle-mère ? Tu veux dire ta mère ? Mais que vient faire ta mère là-dedans ?

NICOLE

Tu es niais ou tu le fais exprès ? Décidément, on n'est pas gâté dans la famille : une mère nymphomane et un mari complètement abruti. Me voilà comblée !

JEAN-MICHEL

Enfin, vas-tu m'expliquer ?

NICOLE

Il faut te faire un dessin ou quoi ? Je te dis que ma mère fréquente un blouson noir, une racaille qui la tripote sans retenue… Oh ! mon Dieu ! J'espère qu'ils n'ont pas…

JEAN-MICHEL

Qu'ils n'ont pas quoi ?

NICOLE

Qu'est-ce que tu peux être bête aujourd'hui !

JEAN-MICHEL

Si c'est seulement aujourd'hui, tu me rassures.

MARION

Mais oui ! Ça y est, j'y suis ! Je comprends tout ! Elle s'est enfin décidée à le rencontrer son Tarzan ! Eh ben, dites donc, elle a mis le temps !

JEAN-MICHEL

Quel Tarzan ? De qui parles-tu ?

NICOLE

Marion, tu sais quelque chose ?

MARION

Ben oui ! Ça fait plus de six mois qu'elle pratique le "tchat" avec Tarzan. Il fallait bien qu'elle se décide à le rencontrer son Roméo !

JEAN-MICHEL

Roméo, Tarzan… Décidément ! Nicole, je crois que ton diagnostic se vérifie. Aujourd'hui, je dois être bête. Je ne comprends rien.

MARION

Je vais vous expliquer. Tout a commencé il y a quelques mois quand mamie a voulu que je lui apprenne à surfer sur le web.

NICOLE

Comment cela ? Mamie voulait apprendre à surfer sur le web ? A son âge ?

MARION

Et pourquoi pas ? Moi je trouve cela très bien. De votre temps, les grand-mères jouaient aux dominos ou faisaient du crochet, maintenant elles surfent sur le web. Je ne vois pas de mal à cela.