PLACE DE L'HORLOGE

GÉRARD LEVOYER

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-84422-791-1 © Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2011 "Contentons-nous de dire que le théâtre, comme la Vie, est un songe, sans trop nous soucier du mensonge." JEAN-LOUIS BARRAULT

 

À P. D.

NOTE DE L'AUTEUR

Avec ceux d'Edimbourg, de Québec, de Salamanque, de Manizales, d'Adélaïde, le Festival d'Avignon est l'un des plus grands festivals de théâtre au monde. Mais doit-on dire le Festival d'Avignon ou les festivals d'Avignon? Car dès 1966, en marge du très jeune et très officiel Festival d'Avignon, initié par Jean Vilar et René Char, s'est créé le Festival Off, sorte de verrue anarchique, initiée par André Benedetto, venue se greffer à l'autre et croissant davantage chaque année, nourrie du lait de son enthousiasme débordant. Ce sont alors des milliers de comédiens, amateurs et professionnels, qui envahirent cette ville si calme les onze autres mois de l'année. Mais en juillet, ce ne furent plus, dès lors, que cris, chants, animations, fêtes, délires, parades, joies et désillusions qui sillonnèrent les ruelles de la vieille Cité des Papes. C'est cette ambiance si particulière que j'ai essayé de retranscrire, à ma façon, dans cette "Place de l'Horloge" que j'offre, comme un hommage, à tous les amoureux du théâtre, à tous les adorateurs de la ville et à tous ses natifs : Henri Bosco, Pierre Boulle, Olivier Messiaen, Jean Alesi, Yves Berger, Bernard Kouchner et une certaine chanteuse à frange.

PERSONNAGES

ALAIN, le garçon de café, méridional râleur LA VIEILLE DAME Clovis dit CLOCLO, le clochard Et une foule de personnages.

DÉCOR

Une place avec des arbres et des terrasses. Il y a tout ce qu'on veut ou rien. On peut imaginer des palissades avec des affiches, des prospectus qui volent, de l'animation, des parades, de la musique, des mendiants, des artisans, des marchands de crêpes, de chouchous ou de sucettes… On peut aussi rester sobre et se contenter de tables et de chaises. Il n'empêche que nous serons sur la place de l'Horloge, à Avignon, pendant le festival de théâtre.

ARGUMENT

 

La pièce raconte, en condensé, une journée à Avignon, pendant le festival. Elle va donc commencer au matin, lorsque les terrasses sont nettoyées pour les premiers clients et se terminer tard le soir, après les derniers spectacles et les dernières libations. Chaque personnage qui parlera peut exister en dehors de son passage verbal, il peut traverser l'espace ou l'habiter, s'y reposer, comme chaque festivalier peut réellement le faire plusieurs fois par jour.

 

La consigne principale est que – sauf exception la place est toujours animée.

 

8 HEURES DU MATIN SALETÉ DE FESTIVAL !

 

(C'est le matin. Le soleil est déjà là, le ciel est bleu, il fait bon. La place est traversée de gens qui vont à leur travail. Le garçon de café met en place sa terrasse.)

 

ALAIN

Putain, il fait beau ! Regarde-moi ce soleil ! C'est du vingt-sept, vingt-huit degrés à midi ! Fachedecon ! On va encore faire le plein ! Et qui-qui va avoir mal aux gambettes ce soir, c'est bibi ! Saleté de festival !… Si au moins on avait du mistral ! Coincé entre les deux rues, avec la montée vers la Citadelle et pas un arbre devant, on a la terrasse la plus ventée de la place. Ah, ils restent pas longtemps, les festivaliers ! Et moi je suis peinard. Mais le mistral, il est encore couché, à l'ombre du Ventoux, il écoute les cigales en se faisant du lard. Et moi je dois transpirer à servir monsieur, à désaltérer madame, sans oublier le Coca de la marmaille, à supporter ces théâtreux et leurs verres d'eau, qu'ils disent même pas merci ! Ça leur écorcherait la gueule de dire autre chose que du Molière ? "Un verre d'eau" qu'ils disent, avec leur petite voix pointue de Parisien, "un verre d'eau" et c'est tout, pas s'il te plaît, pas bonjour, pas mon cul ! Et si tu leur refuses ils te traitent de facho tout fort devant la clientèle et ils viennent te faire la parade juste devant que ça te ramène encore plus de monde et que t'arrives pas à contenter parce que tu peux même pas circuler entre les tables. Ah, saleté de festival !

(Un habitué passe entre les tables et entre dans le café.)

L'HABITUÉ

Ça va Alain ?

ALAIN

(sur le même ton énervé)

Mais oui, ça va ! Il faut bien !… Il est con, lui ! Pourquoi ça irait pas ? (Il trouve un tract.) Tiens, leur connerie de tract ! D'où il vient celui-là ? Il a poussé pendant la nuit ou quoi ? Ils en distribuent même la nuit ! Des flyers, ils disent maintenant. Des flyers ! Comme si c'était mieux en anglais. Ça reste des conneries de papelards que les gens regardent même pas et laissent traîner sur la table. Et qui c'est qui les ramasse par paquets de cent ? C'est bibi !… Quand je pense qu'avant je travaillais dans l'imprimerie et que je les fabriquais ! (Il s'arrête, pensif.) Ah, l'imprimerie ! J'aimais bien. L'odeur de l'encre ! La texture du papier ! Le mélange des couleurs ! Jamais deux fois la même chose ! C'était gai. J'aimais bien ! Même les faire-part de décès. Je faisais du social. Les gens t'arrivent tout chamboulés, avec le cœur qui déborde de partout et les yeux qui ruissellent pire qu'à Fontaine de Vaucluse, tu y vas sur la pointe des pieds, tu conseilles, tu suggères, ils t'écoutent avec des yeux ronds, comme si tu leur racontais une histoire merveilleuse, ils te remercient, repartent un peu moins tristes… Là, ça sent le pastis, tu rends la monnaie et t'as même pas un sourire !

(La porte du café s'ouvre, le patron apparaît.)

LE PATRON

Alain, tu te magnes ! Y'a des clients qui attendent à l'intérieur.

ALAIN

Et en plus y'a l'autre ! (Un touriste s'assoit à la table qu'il vient d'essuyer.) Ah non, ça y est ! Ça commence ! (Le client lève le doigt pour commander, s'arrête, reste en suspens car Alain lui tourne le dos et part vers le café.) Saleté de festival !

(La terrasse commence à se remplir de consommateurs et de touristes. On voit également les voyageurs du premier TGV de Paris.)

9 HEURES L'ARRIVÉE DU TRAIN

 

(Ils tirent leurs valises, ils arrivent du premier train qui vient de Paris, ils remontent l'avenue en direction de leur hôtel. Ce sont les festivaliers du week-end. Au milieu de la place se tient Cloclo, le clochard. Il tendra sa casquette aux voyageurs qui le croiseront mais personne ne lui donnera de pièce.)

 

LUI

Vous venez pour le week-end ?

ELLE

Oui.

LUI

Vous venez pour le festival ?

ELLE

Oui.

LUI

Vous avez pris vos billets pour la Cour d'Honneur ?

ELLE

Oui.

LUI

Vous avez réservé à quel hôtel ?

ELLE

Et le numéro de ma chambre, tu le veux aussi ?… C'est pas vrai !

(Un autre couple suit.)

ELLE

Vous venez pour le week-end ?

LUI

Oui.

ELLE

Vous venez pour le festival ?

LUI

Oui.

ELLE

Vous avez pris vos billets pour la Cour d'Honneur ?

LUI

Oui.

ELLE

Je vous reconnais, vous êtes le directeur du Châtelet. Vous avez réservé à quel hôtel ?

LUI

Je vais au camping !

ELLE

Quel numéro la chambre ?

(Un autre couple suit. L'homme tire deux valises.)

LUI

Vous venez pour le week-end ?

ELLE

Oui, peut-être, je sais pas.

LUI

Vous venez pour le festival ?

ELLE

Le festival ? De quoi ?

LUI

Vous avez pris vos billets pour la Cour d'Honneur ?

ELLE

C'est quoi, ça, la Tour d'Honneur ?

LUI

La Cour ! Pas la Tour.

ELLE

Et faut prendre des billets pour aller dans la Cour ?

LUI

Vous avez réservé à quel hôtel ?

ELLE

Mais j'en sais rien. Je viens pour l'enterrement de ma mère.

LUI

Oh pardon !

ELLE

C'est rien. On se voyait plus depuis dix ans. Merci pour ma valise. (Elle en récupère une.)

(Un autre couple.)

LUI

Je viens pour le week-end. Et vous ?

ELLE

Moi aussi. Je vais au festival. Et vous ?

LUI

Pareil. Vous avez des places pour la Cour d'Honneur ?

ELLE

Oui, bien sûr. Si vous voulez je vous invite.

LUI

C'est gentil. Merci. Vous êtes descendue au… ?

ELLE

Oui, oui, oui, pareil. C'est le meilleur.

LUI

Je vous invite à prendre un verre ce soir, après le spectacle ? Chambre 205. Et vous ?

ELLE

Moi 807.

LUI

807 ? Vous êtes sûre ? Vous êtes bien à La Mirande ?

ELLE

Non, au Médiéval.

LUI

(dédaigneux)

Ah, le Médiéval ! Hé bien bonne nuit !

(Un autre couple.)

LUI

Excusez-moi, vous avez l'heure, s'il vous plaît ?

ELLE

Hé ! ho ! Tu veux pas que je te donne le numéro de ma chambre aussi ?… C'est pas vrai !

9 H 30 LA RUPTURE

 

(Ils marchent de ce pas nonchalant qu'ont les gens qui s'ennuient.)

 

ELLE

Bon, qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi tu fais la gueule ?

LUI

Ne sois pas grossière.

ELLE

Je ne suis pas grossière, je te demande pourquoi tu fais la gueule.

LUI

Tu es grossière. Tu ne peux pas dire : la tête ? "Pourquoi tu fais la tête", ça a la même signification.

ELLE

Absolument pas. Faire la tête c'est mignon, c'est un enfant qui fait la tête.

LUI

Non, il boude.

ELLE

Arrête de faire ton prof ! Toi, tu ne boudes pas, tu ne fais pas la tête, tu fais la gueule !

LUI

Pour faire la gueule, il faut avoir une gueule. Moi j'ai une bouche. Donc je ne fais pas la gueule.

ELLE

Hé bien tu fais la bouche, là, c'est mieux.

LUI

C'est moins grossier mais ça ne se dit pas, faire la bouche.

ELLE

Si, ça se dit ! Toi tu fais la bouche, ta petite bouche en cul-de-poule, toute petite, toute ridicule, toute coincée, constipée, pas aimable, qui va nous chier une pendule. Voilà, c'est clair ? Alors je peux savoir pourquoi tu vas nous chier une pendule ?

LUI

Je ne discute pas avec toi si tu gueules comme ça dans la rue. Tout le monde te regarde.

ELLE

Je ne gueule pas ! Pour gueuler il faut une gueule et moi j'ai une bouche. Et toc ! Alors je bouche, si tu veux, je bouche un peu fort mais je ne gueule pas.

LUI

T'es complètement stupide, ma pauvre fille.

ELLE

Qu'est-ce qu'il y a ? Mais dis-le ! J'ai encore dit une connerie ? J'ai eu tort de t'emmener voir Pinter, c'est ça ? Je me suis bien tapé "L'enfoirade" hier soir. Oh, très drôle, très fin, humour ! Je ris, hi, hi, hi !

LUI

C'est sûr qu'avec Pinter on rit moins.

ELLE

Et alors ? On va pas passer dix jours à ne voir que des carabistouilles et des trouducuteries ?

LUI

De toute façon Pinter n'y est pour rien.

ELLE

T'as raison. Tu fais la gueule dès que t'es réveillé. En fait c'est moi qui te rends triste.

LUI

Pas toi. Nous.

ELLE

Compris.