UN BEAU SALAUD

Pierre CHESNOT

 

Editions ART ET COMEDIE

3 rue de Marivaux 75002 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 2-84422-265-X © Editions théâtrales ART ET COMEDIE 2006

PERSONNAGES

FRANÇOIS DUMOULIN CATHERINE DUMOULIN : Sa femme BETTY : Son ex-femme BARBARA : Maîtresse de François

 

MARIE-PIERRE

: Petite amie de François PAUL ROUGEMONT : Ami de François EVELYNE ROUGEMONT : Sa femme

DECOR

Nous sommes dans l'appartement très confortable des Dumoulin. C'est un appartement au rez-de-chaussée d'un très bel immeuble à Neuilly. Dans le fond du décor deux grandes portes vitrées donnent sur une terrasse jardin ou sur une salle à manger Côté cour une amorce de couloir par lequel on accède au bureau de François et à d'autres pièces. Côté cour à l'avant scène une porte qui se trouve être la chambre de Catherine et François. Côté jardin on retrouve le même départ de couloir et à côté une porte qui mène à la cuisine. A l'avant-scène côté jardin une porte qui donne sur un vestibule. Le tout est meublé avec beaucoup de goût et d'argent. Comme François est architecte de Bateau de plaisance, on peut retrouver des maquettes ou des gravures aux murs de voiliers.

ACTE 1

 

Dès le troisième coup frappé, le rideau s'ouvre sur le décor. Entrant par un des côtés de la scène, François Dumoulin s'avance jusqu'à la rampe et s'adresse directement au public.

 

FRANÇOIS

Bonsoir ; je me présente, François Dumoulin… oui, le beau salaud… c'est moi. Je sais qu'il est inhabituel qu'un des personnages de la pièce vienne ainsi à l'avant-scène parler directement au public… mais j'y suis obligé, car tout à l'heure, pris par les événements, je n'aurai plus le temps de m'expliquer… et avant que vous ne portiez sur moi un jugement, je veux que vous connaissiez toutes les pièces du dossier. Remarquez bien, je ne viens pas demander une quelconque indulgence, car c'est vrai, je le reconnais, il n'y a pas de quoi être fier de ce que je m'apprête à faire. Voilà !…

(Il baisse le ton.) …je suis sur le point de quitter ma femme. Oui, ma valise est prête, j'ai mon billet d'avion, et demain à la même heure je serai à Tagalooma, une île paradisiaque en Australie, où une nouvelle vie m'attend. Non ! bien sûr que non ! je ne pars pas seul ! On ne quitte pas tout, à mon âge, pour se retrouver célibataire. Non ; je pars avec une adorable jeune personne, avec laquelle je vis depuis un an une passion folle. Elle s'appelle Marie-Pierre Desnouettes et elle a vingt-sept ans… Oui, je sais, ce n'est pas raisonnable. D'autant que vous savez aussi bien que moi ce qu'est la morale actuelle ; une femme qui laisse son mari en disant à voix basse qu'elle n'éprouvait plus de plaisir avec lui, on la plaint ; mais le monsieur qui fait exactement la même chose pour les mêmes raisons, est un beau salaud. Non, ma femme ne sait rien. Pourtant, je vous jure que j'ai essayé plus de vingt fois. Catherine ! Catherine, écoute-moi, j'ai pris une grande décision. J'ai quelque chose de très grave à te dire… il y a des mites dans le placard, et il faudra mettre de la naphtaline. Voilà ! En vérité je ne peux pas… car regarder dans les yeux une femme à laquelle au fond on n'a rien de grave à reprocher, et lui dire : Catherine ! J'ai décidé de partir définitivement refaire ma vie ailleurs avec une jeune femme de vingt-sept ans. Non, vraiment là, le courage me manque. Et surtout, je ne veux pas avoir à donner d'explications ; car l'homme ou la femme que l'on quitte veut toujours savoir pourquoi, et n'ayant rien de bien précis à répondre, on se retrouve forcément dans son tort. Alors ! me direz-vous, pourquoi ? Vous voyez, on n'y échappe pas. Pourquoi ? En réalité, ce n'est pas très facile à expliquer. Je suis marié avec Catherine depuis vingt ans. Nous avons eu notre fille Véronique tout de suite et pendant quelques années nous avons été très heureux. Et puis, petit à petit, la brûlante passion a fait place comme on dit à de la tendresse, et puis la tendresse à de la compréhension, la compréhension à une grande mansuétude, la mansuétude…

(Il a un geste.) Pourtant me diriez-vous, il y a bien un moment-clé, un instant précis où tout à coup cet amour qui volait si haut a commencé à piquer du nez pour finir où il est maintenant, c'est à dire en rase-mottes. Et bien, je sais quand c'est arrivé : c'était en hiver, il y a une dizaine d'années, quand un soir Catherine a tiré de son sac un tricot. Vous connaissez cette occupation apparemment anodine qui consiste à entremêler des brins de laine pour en faire toutes sortes de pulls, d'écharpes, qui font pousser autour de soi des cris d'admiration. Oh ! c'est toi qui as fait ça ! Oui ! oui ! oui ! Mais c'est merveilleux ! Et l'autre d'expliquer que ce n'est rien du tout, qu'il suffit d'entortiller la laine trois fois autour de l'aiguille de gauche et de reprendre la troisième maille avec l'aiguille de droite, pour obtenir ce point ravissant qui fait pousser des hurlements de surprise à tout le monde. Voilà, j'en suis sûr, c'est ce soir-là où tout a changé. Car, si au lieu de prendre son tricot, Catherine s'était précipitée sur moi, en me disant : Chéri ! j'ai envie de faire l'amour, eh bien je suis certain, en ce qui me concerne, que tout aurait pu être sauvé. Seulement elle ne l'a pas dit, et elle m'a tricoté un merveilleux petit pull que j'ai toujours, car il est inusable ; lui. Vous me répondrez que le mari, quand il voit sa femme prendre son tricot pourrait aussi bien se précipiter sur elle en disant aussi : Chérie, viens faire l'amour. Seulement c'est là que se situe le drame, il ne le fait pas, car au fond, il sent que tricoter, elle aime ça. Il est vrai aussi qu'il existe des femmes qui aiment l'amour et le tricot, mais Catherine, elle, avait choisi. D'ailleurs, elle ne s'en cachait même pas. Elle disait souvent : moi ce que j'aime, c'est être chez moi, à regarder la télévision, en tricotant bien tranquille. Voilà. Elles veulent vivre bien tranquilles à côté d'hommes qui ne le sont pas. En tout cas, moi, ma décision est prise. Remarquez, pour un départ, j'ai mal choisi mon jour : ce soir c'est mon anniversaire. Oui, ça tombe mal. Seulement, depuis une semaine j'ai vécu dans un tel état d'exaltation que j'ai complètement oublié qu'aujourd'hui j'allais avoir…

(Il tousse.) …ans. Vous me direz que ce n'est pas vieux. Oui, c'est vrai, mais je n'ai tout de même plus une seconde à perdre. Voilà pourquoi je pars avec cette adorable jeune femme qui, elle, croyez-moi, ne tricote pas ! …Enfin pas encore.

(Il sort. La scène reste vide un instant. La sonnerie du téléphone résonne. Catherine Dumoulin apparaît. Elle est en robe du soir et porte un vase de fleurs qu'elle pose sur une petite table. Elle regarde sa montre et décroche le téléphone.)

CATHERINE

Allô ! Ah ! Parfait ! Le gâteau est prêt… oui, bien sûr des bougies, combien ? Ah ! Non, pas quatre-vingts ! Soixante ! Oui, regardez bien, c'est mon six qui doit être mal formé. Ce n'est déjà pas si mal. Une inscription ? Oui : Joyeux anniversaire, mon François… en sucre rose… dans un cœur… Très bien.

(On entend sonner à la porte d'entrée.) Oh ! Excuse-moi, on sonne à ma porte.

(Catherine sort un court instant. Elle revient presque aussitôt) accompagnée d'une dame un peu plus âgée, mais qui a beaucoup d'allure. Elle aussi est en robe du soir. Elle tient à la (main un paquet cadeau. Catherine lui fait signe de s'asseoir.)

CATHERINE

Excusez-moi, Betty, je suis avec le pâtissier. Allô ! Oui ! Comment ? De la chantilly ? Oui, bien sûr, une montagne de chantilly, j'adore ça… Vous pourriez le livrer dans une heure ? Ce sera parfait… merci, au revoir.

(Elle raccroche.)

BETTY

François n'est pas encore rentré ?

CATHERINE

Non, il est encore trop tôt.

BETTY

Il ne sait toujours pas que vous lui avez organisé cette petite fête.

CATHERINE

Et quelle fête ! Non, il m'a téléphoné dans l'aprèsmidi mais je ne lui ai parlé de rien. Je veux que ce soit une surprise. J'ai eu Evelyne et Paul au téléphone, ils viennent.

BETTY

Parfait. Vous ne craignez pas qu'il n'apprécie qu'à moitié. Il déteste tellement qu'on lui souhaite ses anniversaires.

CATHERINE

Pour une fois ! On n'a pas tous les jours soixante ans. Il ne sera pas là de bonne heure, nous sommes samedi.

BETTY

Ah ! C'est vrai, c'est un jour sacré !

CATHERINE

C'est le jour où il dessine ses plans.

BETTY

Oui, le jour où on ne peut pas le joindre, même au téléphone, je connais. Et à la Rochelle, ça va ? Son nouveau bateau est prêt ?

CATHERINE

Je ne sais pas, mais depuis une semaine il est dans un tel état d'excitation que j'ai pensé qu'une petite soirée entre amis lui ferait le plus grand bien.

BETTY

C'est une excellente idée, surtout qu'à son âge, il faut qu'il commence à lever le pied. La semaine dernière, je ne lui ai pas trouvé bonne mine. Il prend bien ses vitamines ?

CATHERINE

Quand il est ici, oui.

BETTY

Oui, et quand il est dehors il oublie. Et son foie, ça va mieux ?

CATHERINE

Je crois, oui.

BETTY

Il faut qu'il fasse très attention, c'est pourquoi tout à l'heure en vous entendant commander de la chantilly, je n'ai pas trouvé ça très raisonnable. Souvenez-vous il y a un an, il a été malade pendant deux jours.

CATHERINE

Il n'est pas obligé d'en manger.

BETTY

Gourmand comme il est ! Il ne pourra pas s'en empêcher et il sera malade. Encore une fois, je ne lui ai pas trouvé bonne mine. Il a des soucis ?

CATHERINE

Je ne crois pas.

BETTY

Pourtant, quand il a l'œil fixe et le sourcil froncé en permanence, c'est chez lui un signe de grande tension. Est-ce que son alimentation est assez variée ?

CATHERINE

Ecoutez Betty, ce n'est pas à moi qui ai fait ma médecine que vous allez apprendre ce que sont les vitamines et un régime bien équilibré. Et puis, je vous l'ai déjà demandée, cessez de surveiller François comme un enfant, vous n'êtes pas sa mère !

BETTY

Dieu merci, non ! Mais je le connais tellement ! On ne vit pas pendant treize ans avec un homme sans en connaître toutes les faiblesses.

CATHERINE

Betty ! Vous oubliez toujours que moi cela fait vingt ans que je suis mariée avec lui… sept ans de plus que vous.

BETTY

Vingt ans ! Déjà !

CATHERINE

Mais oui, Véronique a eu vingt ans il y a trois jours.

BETTY

Elle est du mois de mai ?

CATHERINE

Mais oui, souvenez-vous, c'était en août soixanteseize que je me suis retrouvée enceinte.

BETTY

Oui, vous avez raison ; quand François me l'a annoncée c'était l'automne. Je me rappelle très bien même ; nous marchions dans les feuilles mortes.

Soudain il s'arrête, il me regarde fixement : Betty ! Il faut que je te dise quelque chose ; je vais avoir un enfant. Sur l'instant, j'ai été tellement surprise que j'ai cru que c'était moi qui étais enceinte.

CATHERINE

Non, c'était moi, j'étais malade !

BETTY

J'ai pleuré pendant un mois et demi.

CATHERINE

François devait réparer, j'étais une fille et…

BETTY

Vous étiez vierge ?

CATHERINE

Je n'ai pas dit ça, j'avais vingt-cinq ans, mais j'étais seule, et avec un enfant. François a fait ce qu'il devait faire.

BETTY

Moi, hélas, la nature m'a refusé cette joie.

CATHERINE

Allons, Betty, inutile de revenir sur le passé. Vous savez bien que nous en avons souvent parlé et qu'à chaque fois nous finissons toujours par dire la même chose. (Ensemble.) C'est la vie !

CATHERINE

Et que vous soyez restée amie avec François n'est déjà pas si mal.

BETTY

Grâce à vous.

CATHERINE

Il avait l'air tellement contrarié d'avoir à rompre complètement avec vous. Et puis maintenant c'est très agréable d'avoir une amie comme vous, habitant tout à côté. Seulement surveillez-vous un peu et ne dites pas comme l'autre jour devant un de ses clients : François ne reste pas debout aussi longtemps, tu sais bien que tu as les pieds qui gonflent.

BETTY

Mais c'est vrai qu'il a les pieds qui gonflent.

CATHERINE

Ils gonflent, c'est vrai, mais ce n'est pas à vous de le dire.

BETTY

(vexée)

Parfait, je ne dirai plus rien.

CATHERINE

Betty ! Ne vous vexez pas, vous savez bien qu'on vous adore. Allez plutôt regarder ce que j'ai préparé.

(Betty ouvre la porte de la salle à manger.)

BETTY

Oh ! La jolie table !

CATHERINE

N'est-ce pas !

BETTY

C'est ravissant ! Vous êtes une maîtresse de maison remarquable ! Quel travail !

CATHERINE

N'exagérons rien. La femme de ménage a fait les courses, l'écailler a livré les fruits de mer et le saumon. Moi j'ai juste décoré. Vous voyez, je suis prête. Asseyez-vous.

(Elle sort un tricot d'un sac.)

BETTY

Oh ! Ce point est très joli, je ne le connaissais pas.

CATHERINE

C'est pourtant très simple, vous démarrez comme pour un point mousse et…

(On entend sonner.) C'est Evelyne et Paul ; voulez-vous leur ouvrir.

BETTY

Pour une fois, ils sont à l'heure.

(Betty sort un instant pendant que Catherine range son tricot. On entend un bruit de voix de femmes dans le vestibule, et enfin Betty revient dans le salon, suivie d'une jolie jeune femme.) Catherine ! C'est une jeune femme qui demande que vous la receviez…

CATHERINE

Vraiment ! Moi ? Madame ?

BARBARA

Mademoiselle !

CATHERINE

(se lève)

Entrez, Mademoiselle.

(La jeune femme entre assez timidement, elle est nerveuse et)

(semble être sous le coup d'une grande émotion.)

BARBARA

Excusez-moi. Vraiment, vous me voyez très embarrassée. Oui, je sais, j'aurais dû téléphoner, seulement j'ai pensé que cela pourrait faire mauvaise plaisanterie. Quant à envoyer une lettre, même signée, cela fait toujours un peu dénonciation. C'est pourquoi j'ai préféré venir. D'abord, je trouve ça plus courageux, vous ne trouvez pas ?

(Catherine et Betty se regardent, interdites.)

CATHERINE

Vous ne vous êtes pas trompée d'étage ?

BARBARA

Vous êtes bien Madame Dumoulin ?

CATHERINE

Oui, je suis Madame Dumoulin, mais je ne vois pas ce qui vous amène… expliquez-vous.

BARBARA

C'est ce que j'essaie de faire, madame, seulement ce n'est pas facile. C'est vraiment très délicat, d'abord je pensais vous trouver seule.

BETTY

(se levant)

Oh ! Mais je comprends très bien.

CATHERINE

Non Betty, restez ! Sachez mademoiselle, que je n'ai rien à cacher à Madame. Madame est la première femme de mon mari et…

BARBARA

Comment !

CATHERINE

Madame est la première femme de mon mari.

BETTY

Oui.

BARBARA

Non ! Ce n'est pas possible !

CATHERINE

Mais enfin, Mademoiselle, que signifie tout ceci ?

BARBARA

Excusez-moi, mais vous comprenez, en ce moment, moi j'en apprends tous les jours.

CATHERINE

Ecoutez, mademoiselle, j'ignore tout des raisons qui vous amènent, mais si vous avez quelque chose à dire, même de confidentiel, vous pouvez le faire devant madame, c'est comme si elle faisait partie de la famille.

BETTY

Merci Catherine.

CATHERINE

Et maintenant, nous vous écoutons.

BARBARA

Comme vous voulez.

CATHERINE

Alors ! De quoi s'agit-il ?

BARBARA

De votre mari.

CATHERINE

François ! Il lui est arrivé quelque chose ?

BARBARA

(fondant en larmes)

Il… il… Il me trompe.

(Et Barbara s'effondre sur le canapé en sanglotant. Catherine et Betty se regardent, stupéfaites.) Oui, je sais, je n'aurais pas dû venir, mais je ne savais plus quoi faire, vous comprenez, j'étais comme perdue.

CATHERINE

Pardon, pardon, qu'est-ce que vous avez dit ?

BARBARA

Oui, madame, il me trompe.

CATHERINE

Je ne comprends vraiment pas.

BARBARA

Et voyez-vous ça madame, je ne pourrai pas le supporter. Oh ! ça non, je ne pourrai jamais le supporter. Oh ! Le salaud !

CATHERINE

Mais enfin, Mademoiselle, qui êtes-vous donc ?

BARBARA

Je m'appelle Barbara Perez.

CATHERINE

Ah ! C'est vous ?

BETTY

Comment ? Vous la connaissez ?

CATHERINE

Oui, Barbara Perez est la maîtresse de François depuis dix ans, c'est bien ça ?

BARBARA

Oui dix ans… dix ans cette année, nous allions justement fêter l'anniversaire de notre rencontre la semaine prochaine.

BETTY

Mais je ne savais pas !

CATHERINE

Veuillez m'excuser Betty, mais je ne vous raconte pas tout… En vérité, je connaissais l'existence de mademoiselle, mais je ne l'avais jamais vue.

BETTY

Et vous le savez depuis longtemps ?

CATHERINE

Depuis le début. François est tellement maladroit qu'il lui est impossible de cacher quelque chose pendant très longtemps. Alors, tout à coup, ses bafouillages, ses airs de conspirateur, je n'ai pas été très longue à comprendre. J'avoue que la première année j'en ai terriblement souffert. Vous savez ce que c'est, quand on n'a pas l'habitude. Et puis le temps passant, j'ai compris qu'au fond François n'avait aucune envie de partir.

BARBARA

(pleure)

Hi ! Hi !

CATHERINE

Alors cette histoire m'est devenue complètement égale.

BARBARA

(pleure)

Hi ! Hi !

CATHERINE

Je le voyais tous les samedis se rendre soi-disant à son bureau pour cogiter comme il disait ; et j'attendais le soir qu'il revienne. Et comme il rentrait de bonne humeur, j'avais fini par presque trouver ça drôle et je m'étais fait une raison. Après tout, même dans les matchs de rugby, les joueurs prennent bien du bon temps au milieu de la partie, de manger une rondelle de citron.

BARBARA

(pleure)

Oh…

CATHERINE

Et comme ma nature est de vivre sans complications, j'ai laissé faire.

BETTY

Et vous n'avez jamais cherché à savoir qui était cette personne ?

CATHERINE

Ah ! Si, au début, je me suis souvent demandée comment pouvait être cette Barbara qui écrivait de si jolies lettres.

BARBARA

Vous lisiez mes lettres ?

CATHERINE

Il aurait été difficile de faire autrement, elles tombaient de ses poches.

BARBARA

Ce qu'il peut être négligent !

CATHERINE

A qui le dites-vous ! Ah oui ! Il y en avait de très jolies.

BARBARA

(modeste)

Oh ! Vraiment !

CATHERINE

Ah ! Oui, je vais vous dire, je vous trouve même un certain style. Et je vais vous faire un aveu ; j'avais fini par me sentir presque flattée que l'on puisse écrire des lettres pareilles à mon mari. C'est vrai, à force de vivre avec les gens, on a tellement l'habitude de les voir, qu'on ne les regarde plus. Avec vos lettres, vous me faisiez redécouvrir mon mari tel que les autres le voyaient.

BARBARA

Vous me gênez beaucoup.

CATHERINE

Pourquoi ? Parce que je n'ai pas l'air fâché ?

BARBARA

Oui, vous êtes surprenante, car je vous avoue que moi, à votre place, cela ne se passerait pas comme ça.

CATHERINE

Il faut être logique. Je me vois mal vous faire une scène aujourd'hui, alors que cela fait dix ans que je connais votre existence.

BARBARA

François me l'avait dit.

CATHERINE

Quoi donc ?

BARBARA

Que vous étiez une femme de qualité.

CATHERINE

C'est vraiment trop aimable.

BARBARA

D'ailleurs, moi, je vous ai toujours trouvée très sympathique.

CATHERINE

Parce que vous me connaissiez ?

BARBARA

Forcément, depuis le temps que je vous croise chez les commerçants.

CATHERINE

Vous habitez le quartier ?

BARBARA

A deux pas, juste au-dessus de la poste. C'est François qui, il y a dix ans, m'a trouvée ces deux pièces.

CATHERINE

Ah ! Oui, je vois.

BARBARA

C'était plus pratique.

CATHERINE

Oui, j'aurais dû m'en douter, c'est ce qu'il avait également fait avec moi, à l'époque où il était encore marié avec Madame.

BARBARA

Ah !

BETTY

Sauf que moi, j'avais mis deux ans à m'en apercevoir.

CATHERINE

Nous faisions tellement attention ! Bon, alors, mademoiselle, racontez-moi, je trouve ça passionnant…

BARBARA

Oh ! Madame, ce que c'est dur, je n'aurais pas dû venir.

CATHERINE

Oui, mais maintenant, c'est trop tard, vous êtes ici. Alors ?

BARBARA

Je suis dans un tel état, au bord du suicide madame, oui, au bord ; cela fait huit jours que je ne mange plus, que je ne dors plus, oh ! Je ne pourrai pas le supporter !

(Elle sanglote.)

CATHERINE

Allons, calmez-vous.

BARBARA

Je ne pourrai pas ! Je me tuerai, j'ai un revolver, vous savez !

CATHERINE

Ne faites jamais ça, malheureuse, il y a des risques, on n'est pas toujours sûre de se rater.

BARBARA

Alors je prendrai des somnifères.

CATHERINE

Etes-vous seulement certaine qu'il vous trompe ?

BARBARA

(agressive)

J'en suis sûre. J'ai des preuves. Depuis un mois j'avais de plus en plus de mal à le voir. Il se défilait sans arrêt, il arrivait en retard, ne restait pas, enfin, vous savez ce que c'est, une femme sent ces choses-là.

CATHERINE et BETTY

(ensemble)

Oh ! Oui !

BARBARA

Comme vous le savez peut-être, depuis dix ans nous avions pris l'habitude chaque samedi de déjeuner ensemble. Et bien, cela fait un mois qu'il n'est pas venu.

CATHERINE

Effectivement, c'est inquiétant.

BARBARA

C'était plus qu'inquiétant, (Bafouillant honteuse.) alors, j'ai engagé un détective.

CATHERINE

Pardon ?

BARBARA

J'ai engagé un détective.

CATHERINE et BETTY

Un détective !

BARBARA

Oui, vous comprenez, il fallait que je sache. Je ne pouvais plus vivre dans cette incertitude.

CATHERINE

Et il vous a apporté des preuves ?

(Barbara sort de la poche de son imperméable, une photo.)

BARBARA

Tenez ! Voilà sa photo ! Elle s'appelle Marie-Pierre Desnouettes, elle a vingt-sept ans, un mètre soixante-deux, son adresse, son numéro de téléphone, les jours, les heures et les endroits où ils se rencontrent.

BETTY

(prenant la photo)

Vingt-sept ans, comment voulez-vous lutter.

CATHERINE

A votre avis, c'est une vraie blonde ?

BETTY

Pas sûr… Pas mal !

BARBARA

Moi je la trouve moche.

CATHERINE

Ah ! non, elle a un type, mais elle n'est pas moche.

BARBARA

Qu'est-ce qu'il vous faut, vous avez vu ce nez !