LA FEMME QUI DIT

Guy FOISSY

Éditions ART ET COMÉDIE

2, rue des Tanneries 75013 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-84422-627-3 © Éditions théâtrales ART ET COMÉDIE 2008

NOTE SUR L'AUTEUR

Guy Foissy, Grand Prix de l'Humour Noir du Spectacle, propose une série de monologues, essentiellement pour comédiennes. Auteur de pièces longues, de pièces courtes, de sketches, de monologues, de poèmes, tous ses textes sont écrits pour être dits. Pour le théâtre. Il privilégie toujours la comédienne et le comédien. Celles et ceux qui jouent, qui portent les mots et les personnages sur scène, qui les font vivre. Il est beaucoup joué à l'étranger quelques 35 pays et en France. Au Japon une compagnie, depuis 1976, a décidé de s'appeler "Théâtre Guy Foissy" direction Masao Tani et de ne jouer que ses pièces. TABLE

 

La Femme-pub 7 La Femme-rire 11 La Femme-destin 17 La Femme-terreur 22 La Femme-cassée 25 La Femme-rupture 28 La Femme-temps 32 La Femme-oubli 36 La Femme-silence 41 La Femme-autre 47 L'Homme-regard 51 Appels 54 Mika-les-ondes 58 Peur ordinaire 64 Message solennel 69 Message public 73 Monologue à deux 78 Tunnel 81 Fable alimentaire 83 L'Écouteuse 84 Une halte 88 Cochonneries 91 Amandes amères 93 Bruant-Carco 95 La Solution finale 98 Fable à l'intention de pensionnaires de maisons de retraite 102 Prénom : Caïn 104 Les Chants désespérants 111 Le Quand et le Comment 113 La Femme qui dit 117 LA FEMME-PUB

 

Je suis venue ici pour vous dire, d'une façon solennelle, et même, si vous le permettez, avec une certaine grandiloquence, une certaine péremptoirité, si ce mot existait, et une certaine dignité toute féminine : je ne suis pas – au grand jamais! –, je ne suis pas la conne qu'on voit à la télé.

 

Celle qu'on vous montre à longueur de journée, à largeur d'écran, celle dont la mission mercantile est de vous séduire assez pour vous inciter à acheter n'importe quoi. Car pour certains le rôle de la femme est limité à ceci : faire vendre, ou plutôt faire acheter. Ce qui n'est pas tout à fait la même démarche.

 

Exemple, les exemples c'est toujours bon à prendre elle les numérotera par gestes :

 

Exemple : quand je rencontre une amie, je ne commence pas par lui dire, l'air pincé, que je trouve que les chemises de son mari sont visiblement plus propres que celles de mon mari. Je n'ai aucune amie qui me répond en prenant l'air supérieur de celle qui sait s'adressant à celle qui ne sait pas, que si j'utilisais sa lessive à elle, j'arriverais à laver aussi bien qu'elle et que mon mari serait fier de moi.

 

Exemple : je ne chante pas, l'air ému et romantique, que lavage après lavage mes couleurs sont encore plus vives et plus brillantes. Miracle ! Miracolo ! Oh ! que c'est beau !

 

Exemple : quand je croise ma voisine, la jolie rousse qui vit avec un mec hautement débile, je ne lui dis pas que mon produit à récurer les casseroles rend mes casseroles encore plus neuves que les casseroles les plus neuves, qu'elles brillent tellement que je les utilise comme miroir. Alors que les siennes, non merci, je n'oserais pas faire la cuisine dedans. Et qu'elle ne s'étonne pas si son débile rentre de plus en plus tard pour dîner.

 

Exemple : je ne confie pas, l'air d'une conspiratrice à des collègues de travail, que je maigris en me bâfrant de gâteaux allégés, farine allégée, sucré allégé, fruits allégés, crème allégée, kilos allégés…

 

Exemple : je ne déguste pas, l'air extasié, des yoghourts insipides comme s'il s'agissait de Gevrey-Chambertin ayant vécu quinze ans de cave…

 

Exemple : je ne suis pas la fée du logis dont toute la tablée, enfants trois, mari un, mémé, pépé, mamie, papy, tonton, tata, s'extasie de la qualité quasi divine de ma cuisine créatrice, tandis que moi, rusée et délicieusement maligne, je montre à la caméra la boîte de conserve qu'il m'a suffi d'ouvrir pour réaliser ce chef-d'œuvre.

 

Exemple : je n'utilise pas de shampooings assouplissants qui permettent à mes cheveux vaporeux de faire trois fois le tour de ma tête lorsque je la remue.

 

Exemple : je ne tombe pas systématiquement dans les bras des gros cons qui ont de belles voitures. Je préfère le vélo.

 

Exemple : je n'ai pas de rapport sexué avec mon aspirateur. Ni avec ma machine à laver.

 

Exemple : je ne reçois pas à bras ouverts des personnages virtuels qui s'appellent monsieur Blanc ou monsieur Rouge, ou monsieur Rose Bonbon et qui veillent sur moi comme de bons génies.

 

Exemple : je ne m'asperge pas de déodorant, déodorisant, désodorisant à faire passer toute odeur naturelle émanant de mon corps. Mesdames, mesdemoiselles, sentez comme tout le monde, c'est-àdire ne sentez rien.

 

Exemple : je ne passe pas mes journées à me pavaner devant la glace en petite culotte et soutien-gorge en dentelle pour montrer que je n'ai pas un gramme de graisse ni sur le ventre, ni sur les cuisses, ni sur les fesses, ni sur les genoux, ni sur les coudes. C'est tellement important pour une femme, n'est-ce pas ?

 

Je ne réponds à aucun des trois impératifs auxquels doit répondre la femme de la télé, à l'époque, dit-on, de l'égalité des sexes, de la parité et Dieu sait quoi encore.

 

À savoir, un : l'obsession de la propreté. L'ennemi séculaire et héréditaire étant la poussière. Dès que j'aperçois un grain de poussière flânant sur une surface quelconque, je devrais sortir les bombes meurtrières.

 

Deux

l'obsession de la séduction. Plaire à l'homme, plaire aux hommes, être la plus belle, être la reine de la soirée.

 

Trois

l'obsession de la maigreur. Maigrir, maigrir, maigrir, être un squelette ambulant, telle n'est pas l'image que je me fais de moi.

 

Quand je dois subir les heures de publicité qu'on m'impose sans mon accord, notez-le, je me demande à quelles races de femmes peuvent bien appartenir ces femmes qui me sont à ce point étrangères ?

 

Alors, je vous fais une proposition, qui ne réclame de vous, mesdames – et messieurs aussi si certains souhaitent s'associer à cette campagne salutaire – qu'un engagement moral.

 

Nous, femmes téléspectatrices, prenons l'engagement de ne jamais acheter un produit, quel qu'il soit, dont les promoteurs et publicistes mercenaires ridiculiseraient et considéreraient la femme comme un simple objet de consommation. Touchons-les à ce qu'ils ont de plus sacré et de plus sensible, ni le cœur, ni le sexe, mais le profit.

 

Avanti ! Je vous invite à une nouvelle croisade !

 

C'est à vous de répandre la bonne parole. Croissez et multipliez !

 

Dites, vous aussi : je ne suis pas la conne qu'on voit à la télé !

LA FEMME-RIRE

 

Elle

Non, je vous assure, ce n'est pas de moi qu'il s'agit…

Moi, je ne ris jamais.

Elle, elle riait tout le temps. Presque tout le temps. Même à contretemps.

J'utilise le passé parce qu'on m'a dit qu'elle ne riait plus. En tout cas beaucoup moins.

Moi, je ne ris jamais.

Avant, on se voyait souvent, même si son rire m'insupportait. Maintenant on ne se voit plus. On ne s'est ni fâchées, ni querellées… C'est comme ça… On est ami, on n'est plus ami. On est amoureux, on n'est plus amoureux. On est heureux, on est malheureux. La vie…

Avant, c'est vrai, avant il y a eu une période, j'étais jeune, où il m'est arrivé d'essayer de rire. De temps en temps. Pas souvent.

Pas longtemps. Pas vraiment des éclats de rire… mais un rire… un rire retenu.

C'est ça, retenu. Pincé de dérision. Pas un rire pincé tout court, avec la bouche en cul d'ânesse, mais un rire pincé de dérision. Ce n'est pas la même chose.

Je n'ai pas arrêté de rire du jour au lendemain. Ce n'est pas venu tout d'un coup. Comme un choc. Une révélation. Un coup de matraque sur la tête. C'est arrivé au fur et à mesure. Progressivement. Il y avait de moins en moins de choses qui me faisaient rire. De moins en moins de raisons de rire.

Oh là là… Excusez-moi… Ce n'est pas du tout ce que je voulais vous dire. Mais quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, quoi qu'on veuille, quoi qu'on écrive, c'est toujours soi qu'on finit pas raconter…

Je voulais vous parler d'elle, parce que, pour moi, elle représente un cas intéressant. Désespéré mais intéressant. Pas désespéré, désespérant. Elle était… Elle était… Étonnante. Fascinante. Séduisante. Tout au moins au début. Parce qu'une femme trop séduisante finit par énerver les autres femmes. C'est humain. C'est valable aussi entre hommes.

Elle riait tout le temps.

Enfin… Tout le temps, c'est sans doute exagéré, elle n'était ni débile, ni limitée, ni nunuche, ni bébête, ni cucul, ni co-conne… Si j'ose dire… Au contraire.

Mais… mais tant de choses la faisaient rire qu'on avait l'impression qu'elle riait tout le temps. Que tout l'amusait. Ce qu'on retient, c'est l'impression qu'on fait sur les autres, pas ce qu'on est réellement.

Elle avait un rire joyeux, ouvert, épanoui, communicatif. Tout son visage se mettait à rire. Devenait rire. L'impression que tout son corps, tous ses sens, riaient. Quand elle riait, tout le monde se mettait à rire, entrait dans son rire. C'était merveilleux. On l'invitait souvent à des soirées entre amis. Elle était un gage de bonne ambiance. De moments réussis… Elle riait. Elle ne souriait jamais. Moi, c'est le contraire. Je ne ris jamais. Mais je m'efforce parfois de sourire. Par courtoisie. Un sourire de politesse à peine esquissé. Qui me fait mal aux lèvres. Qui indispose les gens.

Oh ! zut !… Voilà que je reparle de moi… C'est une habitude dont il est difficile de se défaire… Excusez-moi…

Quand elle riait, c'était un feu d'artifice de rires. Personne n'y résistait. Sauf moi.

Mais moi, je ne riais pas. Moi, je ne ris jamais.

J'étais contente de la regarder rire. Je me disais qu'elle avait de la chance. Je me disais que ce devait être agréable de savoir rire.

Moi, je ne savais pas.

Quand elle ne riait pas, elle était grave. Un petit dessin d'amertume à la commissure des lèvres. Mais dès qu'on s'adressait à elle, elle devenait lumière…

Je voudrais vous rassurer. Il ne s'agit pas de décrire la tristesse du clown qui, derrière son nez rouge, cache une détresse extrême. Non, ce n'était pas une femme banale qui cachait son spleen, aujourd'hui on dit son stress, derrière un gros rire.

Non, le problème avec son rire c'est qu'il était un handicap dans sa vie, dans sa vie personnelle, affective, professionnelle, sa vie de tous les jours, son quotidien. On peut s'en étonner. La bonne humeur ouvre bien des portes.

Par exemple avec les hommes. Les hommes aiment faire rire. Surtout les femmes. Ils aiment faire croire qu'ils ont de l'humour, ça les rassure. La virilité, c'est bien, la virilité plus l'humour, c'est mieux. Son problème, c'était qu'elle riait avant que l'homme ait dit quelque chose de drôle. Il ruminait, comme un vieux bœuf, le trait qui ferait s'élever ses rires, et paf ! elle riait avant. Ça en énervait certains. Si on n'a plus besoin d'être drôle pour faire rire, où va le monde cher monsieur ? Tous les hommes savent que pour amener une femme à dire oui, il faut la faire rire. On connaît les proverbes : "femme qui rit femme au lit" et "pas rigolo pas dodo". Mais quand elles rient sans qu'on les ait fait rire ? Dramatique question. Ça les refroidissait les pauvres chéris. Mais, et la contradiction est insondable, le fait qu'elle rie la faisait passer pour une femme facile. Gros éclats de rire de madame, et hop ! la main aux fesses ! "Eulalie, je vous aime… Je ne dors plus. Je vois votre corps en rêve…" Grosse marrade ! En fait, ce sont des mots qu'on ne dit plus. Les hommes ont désappris de faire la cour. Quelle belle époque que celle des travaux d'approche… Des pas à pas. Nostalgie… Nostalgie…

Les soirs de… les soirs où elle ne rentrait pas toute seule… Les soirs de passion et de plaisir… Et je t'embrasse, et je te caresse, et je te murmure, et je te bouscule et tu te marres comme une dinde et, pfuittt, je pars en débandade… Faut assumer…

Dans sa vie professionnelle, je ne vous dis pas. Quand elle cherchait du travail. "Voilà, mademoiselle, vous commencez lundi, à tel salaire." Déluge de rires. L'employeur potentiel était désarçonné… Il pensait que c'était la modicité du salaire qui la faisait rire. On n'aime pas beaucoup les esprits forts dans notre entreprise. "Laissez votre adresse, on vous écrira."

"Docteur, c'est terrible, je souffre… Là… Oui… Ici… J'ai l'impression d'être dans un étau." Fou rire. Suivant !

Dans la vie de tous les jours… Je ne sais pas… "Mademoiselle, savez-vous où se trouve la rue Bouisson ? – Oui, oui, c'est par papapar làlàlà, et vous tou tou et vous tou tou…" Pliée en quatre ! Le nombre de gens qui n'ont jamais trouvé leur chemin à cause d'elle !…

"Je voudrais un rôti de porc dans l'échine, une cuisse de poulet rouge, et deux tranches de jamb-jamb… de jamb-jamb… de jambon !… – Écoutez, ma petite dame, je n'ai pas que ça à foutre, pas le temps de rigoler… Il y a des gens qui attendent." Elle sortait du magasin en s'esclaffant…

On croit souvent que les gens qui rient ont la vie douce…

Tenez… Quand elle a essayé de se suicider.

Quand elle s'est jetée du pont sur l'Allon à Cajarne… Ses rires portaient à des centaines de mètres. Par chance, il n'y avait pas assez d'eau. Elle s'est juste cassé une jambe. Dans l'hilarité…

Moi, je n'ai jamais eu envie de me suicider.

Mais moi, je ne ris jamais.

Il m'est arrivé d'avoir envie de tuer les autres, mais ceci est une autre histoire.

LA FEMME-DESTIN

 

Elle

Il marchait sur le trottoir d'en face.

J'aurais pu, moi aussi, marcher sur le trottoir d'en face. En arrivant par la rue F. sur le boulevard B., j'aurais pu le traverser. Bien sûr. Mais j'ai préféré tourner tout de suite à gauche et rester sur ce trottoir-ci. J'avais des raisons pour cela.

Il aurait pu, de son côté, marcher sur ce trottoir-ci, c'est-à-dire le trottoir d'en face le trottoir d'en face, si vous me suivez bien. Dans ce cas, j'aurais sans doute traversé pour aller sur le trottoir d'en face, pour être en face de lui, mais la suite de l'histoire aurait été tout à fait différente. Ce qui aurait été dommage.

Il marchait lentement. Plutôt lentement. Il n'était pas très jeune. Je ne veux pas dire qu'il était vieux-vieux mais il était loin d'être jeune. Il s'aidait d'une canne, qu'il essayait d'agiter avec élégance, comme les vieux beaux qu'on voit sur des gravures du dix-neuvième siècle, de la fin du dix-neuvième siècle exactement, et qui faisaient miroiter leur canne à pommeau d'or. Disons qu'il avait tout à fait l'âge d'être émoustillé par une femme comme moi, pour peu qu'elle se donne la peine d'être émoustillante.

Je dois reconnaître que j'ai sorti le grand jeu. Il faisait beau. J'avais enfilé une petite jupette légère et très courte. Je peux même dire très très courte. Ras de la touffe, comme disait ma grand-mère. Je devais subir le regard furibard des épouses ternes, et celui allumé des époux frustrés. J'étais un fantasme ambulant.

Au début, il ne me regardait pas, trop attentif à repérer les endroits où il poserait les pieds. J'ai donc commencé à m'agiter. Comme une femme amoureuse, épanouie, satisfaite, comblée, disponible, qui vient de s'abandonner merveilleusement au plaisir. Je sautais en marchant, esquissant des petits pas de danse, tournoyant en faisant virevolter ma jupe, et dévoilant le peu de choses qu'il me restait à dévoiler.

Ça y est ! Il me regarde. Je le regarde… comme honteuse d'être surprise dans ma liberté… Je lui souris. Il me sourit. On se sourit. Je continue à marcher, dandinant gentiment de la croupe. Pas très vite, mais un peu plus vite que lui, pour l'obliger à allonger le pas. Je lui souris encore. Il me re-sourit. On se re-sourit. Je lui fais un petit signe complice. Il me fait un petit signe complice. J'accélère, ce qui le force à accélérer. Pour éviter qu'il ne soit trop attentif à son itinéraire, je lui fais un petit coucou terriblement coquin. Il me fait une sorte de coucou qui se voudrait coquin. J'éclate de rire et marche encore plus vite. Il éclate de rire et s'adapte à mon rythme.

Je sais que quelques mètres plus loin, un mauvais plaisant sans doute, a déplacé la plaque d'un égout et que rien ne signale son absence. Je lui envoie un baiser de la main. Et souffle. Il m'envoie un baiser de la main, mais au moment de souffler il tombe dans le trou et disparaît.

Je remets la plaque à sa place. Je fais demi-tour et rentre chez moi raconter tout ça dans mon journal intime, à chaud. J'ai appris qu'on ne l'a retrouvé que plusieurs semaines plus tard.

Je ressors de chez moi. Je prends à nouveau la rue F., arrive au boulevard B. J'attends un peu dissimulée. Ah !… En voilà un. Il arrive sur ce trottoir-ci, ce qui m'oblige à traverser. Il est plus jeune que l'autre, pas jeune-jeune mais pas encore vieux. Normal. Je refais mon numéro de petite folle heureuse. Ça marche. On se sourit. Ce coup-ci, il me faut marcher plus vite si je veux qu'il me suive.

Je marche je marche je marche, de plus en plus vite. Il marche il marche il marche, de plus en plus vite. Il ne me quitte pas des yeux. Il s'excite. Je me mets à courir à petites foulées. Il se met à courir à petites foulées. Il ne me quitte pas des yeux. J'allonge ma foulée. Il allonge sa foulée. Il ne me quitte pas des yeux et semble trouver tout ça très drôle. Maintenant je cours à vive allure. Il court à vive allure. Il ne me quitte pas des yeux.

Nous arrivons au croisement entre le boulevard B. et la rue C., qui est en sens unique et où les voitures roulent en général à vive allure.

Juste au moment où le feu rouge passe au vert et libère les monstres avides de vitesse. Je m'arrête pile au bord du trottoir. Il faut dire que je me suis entraînée. Lui, ne s'arrête pas pile au bord du trottoir parce qu'il ne s'est sans doute pas entraîné. Il s'élance au milieu de la rue et se fait écraser comme une plate limande.

Je fais demi-tour et rentre chez moi pour raconter tout ça, à chaud, dans mon journal intime. J'ai appris, par la suite, qu'il avait cinq enfants de trois femmes différentes. Je l'ai échappé belle.

Il commence à faire sombre et je me sens un peu fatiguée, néanmoins je décide de sortir une dernière fois ce soir. Quand j'arrive boulevard B., je distingue, sur le trottoir d'en face, un type plutôt vieux. Pas gâteux-gâteux, mais pas loin-loin. Celui-là, pas question de le faire courir. À nouveau, je lui offre mon spectacle, et avance sensuelle et lascive. Il a les yeux qui lui sortent de la tête. On se fait mille mamours d'un trottoir à l'autre. Je ralentis quand il approche du trou d'égout. Je m'arrête progressivement au feu rouge et ne traverse qu'en toute sécurité. Nous arrivons sur la place. Il a une hésitation. Regarde où je vais. Je me dirige vers la "Brasserie du Destin", noire de monde à cette heure-ci.

J'y entre. Vais m'asseoir à une table et lui fais un signe de discrétion. Gentleman, il comprend et s'installe à une autre table. Je commande une coupe de champagne. Lui une eau minérale non gazeuse.

Au bout d'un moment pendant lequel il me fait mille grimaces engageantes en me déshabillant du regard, je lui indique le chemin des toilettes, qui se trouvent en sous-sol. Je me lève et descends. Il me fait attendre un peu, ce qui est une preuve de courtoisie… Enfin, je l'aperçois en haut de l'escalier. Il commence à descendre en se tenant ferme à la rampe. J'éteins la lumière. Il tombe et se fracasse le crâne à mes pieds. Je rallume. Je sors quatre à quatre en disant, apeurée, qu'il y a un vieux monsieur qui a raté une marche. Et je m'en vais, bouleversée et suffoquant.

Avant de partir, après avoir payé ma consommation, j'entends le patron crier : "Mais quel est l'imbécile qui a mis une serpillière mouillée au milieu de l'escalier ?" Je rentre chez moi pour raconter tout ça, à chaud, dans mon journal intime. Je ne sortirai plus ce soir. Je suis épuisée. Je vais me coucher. Cette nuit, je ferai de beaux rêves.

LA FEMME-TERREUR (*)

 

Elle

J'ai peur… Aidez-moi. J'ai peur. Protégez-moi. Dites… Comment ne pas être terrorisée ? L'insécurité. Cette insécurité. Ces dangers qui nous menacent. À chaque instant. Partout. Est-ce pour moi ? La violence. Cette violence aveugle qui nous submerge. Nous engloutit. Nous suffoque. Nous écrase. Violence, bestialité, absurdité, cruauté, crime, meurtre, assassinat, bagarres, batailles, combats, guerres, grèves, sectes, révolutions, religions, intégrismes, les mondes qui changent de base, les dieux qui nous punissent, inondations, séismes, raz de marée. Attentats en Ulbaster, bombardements au Kamachkan, massacres en Bozrénie. Et partout ces étrangers qui ne nous ressemblent pas, qui rôdent, qui rôdent, qui rôdent, qui nous guettent. Tout le temps. À longueur d'écran. À longueur d'images. À longueur de lignes. À longueur de sons. Là, en gros titres, avec des photos. Des photos immenses montrant des regards épouvantés. La prochaine victime, ce sera peut-être moi. Nous sommes entre les mains de la police comme le nouveau-né entre les mains du prêtre qui le plonge dans l'eau tout habillé pour le préserver du péché. Oh ! mon Dieu faites que la police nous plonge dans l'eau tout habillés pour nous protéger du danger ! Hier soir, à Bar-sur-Norge, trois étrangers ont dévalisé et déshabillé dans la rue une vieille dame podagre de soixante-seize ans. Si on ne peut plus sortir dans la rue sans se faire déshabiller et dévaliser, où va le monde? Je vous le demande. À Saint-Pétersbourg, deux étrangers ont volé son portefeuille à un vieux militaire dans un supermarché. Si on ne peut plus faire ses courses dans un supermarché sans se faire piquer son portefeuille, où va le monde ? Je vous le demande.

À Guillevic, en Bretagne profonde, cinq étrangers ont volé sa voiture à un représentant en layettes de luxe. Si on ne peut plus circuler en voiture en Bretagne sans se faire voler ses layettes, où va le monde? Je vous le demande. Au Sénégal, dans la banlieue de Senghor, un étranger casse à coups de hache la porte d'un appartement pour le cambrioler. Dans la banlieue de Stratford-sur-Avon, de jeunes étrangers mettent le feu à tout ce qui brûle. Si on ne peut plus habiter en banlieue sans être cambriolé à coups de hache ou être transformé en brochette, où va le monde ? Je vous le demande. En plein centre de Pékin, des intégristes étrangers font sauter un cinéma pornographique. À Tokyo, des secteux interlopes tuent au gaz des centaines de voyageurs dans le métro. Si on ne peut plus voir des films cochons dans le centre-ville sans sauter comme des crêpes Suzette, ni prendre le métro sans se faire gazer, où va le monde ? Je vous le demande. À Nashville, une gamine de seize ans est victime d'un viol collectif dans un autobus. Où va le monde, si on risque à chaque instant de se faire violer collectivement dans les transports collectifs ? Je vous le demande. À Santa-Fé de Calaferte, les pédophiles font la queue à la sortie des écoles, et à Valparaiso, les petites filles leur offrent des bonbons pour les faire fuir. Où va le monde, je vous le demande, où va le monde si on a peur de tout, si on ne croit plus à rien. Partout. Partout. Tout le temps. Toujours. Vol à Strasbourg. Viol à Dunkerque. Incendie à Vitré. Crime à Narbonne. Suicide à Villers-Cauterets. Accidents de voitures à Quimperlé. Grèves perlées à Montluçon. Bagarres raciales à Perpignan. Déraillement au Pakistan. Un avion s'écrase en plein océan dans l'Himalaya. Tout le temps. Toujours. On n'ose plus prendre ni le train, ni l'avion, ni sa voiture, ni sa moto, ni son vélo, ni aller à pied, ni rien. Le monde est un cauchemar. Kidnapping à Honolulu, rançon d'un milliard de dollars réclamée. Si on ne peut plus se baigner sur les plages d'Hawaï sans payer un million de dollars, où va le monde ? Je vous le demande. À Stockholm, un jeune garçon assassine sa mère dans la salle de bains. Si on ne peut plus faire sa toilette sans avoir peur de se faire assassiner par ses propres enfants, où va le monde ? Je vous le demande. Nous vivons dans un enfer qui n'est plus pavé de rien. Et toujours, toujours des étrangers, où que ce soit. À croire que la Terre entière est peuplée d'étrangers. Il n'y a plus d'horizon. Il n'y a plus d'espoir. Et moi ? Et moi, je suis où dans tout ça? Dans quelle tragédie vais-je agoniser? Est-ce que mon nom résonnera dans les micros du monde entier ? Verrai-je mon visage sur les écrans du monde entier ? Qui me protégera ? Mon mari ? Combien d'hommes tuent leurs épouses? Pourquoi pas lui? Pourquoi pas moi ? Lundi à Mexico, à coups de gourdin, mardi à Santa-Tzara, à l'arsenic, mercredi à Vaison-la-Romaine, par strangulation, jeudi à Kuala Lumpur, défenestrée, vendredi à Johannesburg, par pendaison. Samedi, quinze d'un coup aux quinze points cardinaux. Même le dimanche on n'est pas en sécurité. Fuir ! Oh ! mon Dieu ! Fuir ! Mais, où qu'on aille, c'est plein d'étrangers. Protégez-moi. Protégez-moi des autres. Protégez-moi du monde. Protégez-moi du temps qui passe. Protégez-moi de la vie… S'il vous plaît…

(*) Ce texte est extrait (avec aménagements) de Commissaire Badouz (Éditions Art & Comédie)

LA FEMME-CASSÉE

 

Elle

Dès que mes mains s'approchent d'un objet, il se trouve en grand danger.

Je n'y peux rien. Je casse.

C'est la même chose avec les gens… Dès que je m'approche de quelqu'un ou que quelqu'un s'approche de moi… j'ai peur de casser…

Surtout les hommes. Les hommes sont souvent fragiles. Plus fragiles que les femmes. Mais même quand ils ne sont pas fragiles, enfin pas trop fragiles, quelque chose se casse. Je ne sais pas… Quelque chose se brise.

Briseuse. Ce serait mieux de dire briseuse que casseuse pour éviter toute ambiguïté. C'est moins violent. Dans le temps quand on voulait couper court on disait : brisons là monsieur. On ne disait pas : cassons là monsieur.

Et pourtant : je casse.

Faire un casse, il ne casse rien, il ne casse pas de briques, tu me casses les pieds, tu me casses les roubignoles, comme ils disent, je me tire, je me casse, casse-toi, ça ne casse pas trois pattes à un canard, le gang des casseurs, payer la casse, envoyer à la casse, bas de casse cher aux imprimeurs, c'est un vrai casse-tête ou ne pas se casser la tête, un casse-graine, casser la croûte, c'est casse-gueule, une bringue à tout casser, casser les oreilles, casser les prix… ne pas se la casser…

Ce mot est inépuisable. On peut le mettre à toutes les sauces… À tous les sens. C'est peut-être aussi pour ça qu'il me plaît.

En amour, comme dit la chanson, tout passe, tout lasse, tout casse… tout casse… Le plus souvent, ce n'est pas moi qui casse, pensent-ils… Ils cassent, ils se cassent et me laissent brisée. Mais s'ils cassent, c'est bien parce que, moi, j'ai cassé, ou plutôt je les ai cassés. Parfois sans le vouloir. Ils s'imaginent avoir rompu, avoir cassé. Ils en sont fiers.

J'aime ce qui est cassé. Ce qui est bancal. Ce qui boîte. Ce qui va cahin-caha. Rien ne m'énerve plus que les airs de vainqueurs. J'aime les pelés, les tondus, les chiens errants qui, la queue entre les pattes, osent à peine approcher d'une poubelle… Je ris de joie lorsque je ramasse un toutou à la patte cassée ou un chat éborgné. Peut-être que j'aime ce qui souffre. Peut-être que j'aime ce qui a besoin de moi. Je ne sais pas… Une fois j'ai ramené chez moi un oiseau auquel un chat avait arraché des ailes. Il me suivait partout dans la maison… Je ne l'ai pas mis dans une cage, je n'avais pas peur qu'il s'envole.

Les objets c'est pareil. Un meuble ébréché, je l'achète. Je me dis que je vais le réparer. Un tableau déchiré… Un livre jauni dont les pages s'évadent.

Mes amants sont souvent souffreteux, malingres ou obèses… Ils toussent, ils crachent, reniflent… Ils boivent, ils fument, ils sniffent. Ils font pitié. Et c'est sans doute parce qu'ils font pitié qu'ils éveillent ma pitié. Ils sont pauvres. Les pauvres font plus facilement pitié que les riches. Souvent ils en profitent. Il ne vous viendrait pas à l'idée de filer la pièce à un riche. À un pauvre non plus, je présume.

Ayons pitié de ceux qui sont pitoyables, est-il peut-être écrit quelque part dans la Bible. Ou dans un autre livre saint.

Le neuf m'ennuie. Tout ce qui est tout nouveau tout beau m'exaspère. Un jour, quelqu'un m'a offert une petite table de salon. Pour l'apéritif. Elle déparait dans mon Musée de la Réparade… Alors, j'ai eu un désir démangeant, j'ai eu envie de la casser. Pas vraiment la casser, car elle était jolie et très pratique. L'amocher. L'égratigner. Juste un peu. Juste assez pour faire un collage. Maladroit, le collage, forcément maladroit. Je n'achète que des voitures d'occasion. Aux carrosseries rapiécées, mais à la mécanique parfaite. Des vêtements d'occasion chez un fripier au marché. Ce qui n'empêche pas d'être élégante.

Non non, ne croyez pas, j'aime la vie, j'aime rire, m'amuser, faire l'amour, ce n'est pas parce qu'on est cassé qu'on est triste.

Oh! un monsieur vient de se faire écraser! Il faut que j'aille ramasser les morceaux. Je plaisante… Mais quand même, il faut que j'y aille…

LA FEMME-RUPTURE

 

Elle

On dit que la beauté, pour un homme, pour sa séduction, est secondaire. En tout cas moins importante que pour une femme. Mais dans certaines limites, tu en conviendras. Il ne faut pas exagérer. Il y a des hommes qui sont franchement laids. Le fait qu'ils soient des mâles n'est pas une excuse. Ne hausse pas les épaules, s'il te plaît.

Voilà déjà quelque temps que nous nous connaissons. Pas très très longtemps j'en conviens. Mais avec toi le temps se traîne, désespérément… Au fur et à mesure du temps qui passe ta laideur m'est apparue, de plus en plus criante, insupportable. Non non… ne proteste pas… Je ne suis pas la seule à te l'avoir dit. Non non… je ne te fais pas un procès caricatural… Mais laisse-moi parler pour une fois ! Dès que j'ouvre la bouche tu fais un geste de la main pour m'arrêter. Pas aujourd'hui, je t'en prie, j'ai des choses trop importantes à te dire. Clairement. Tu sais à quel point j'aime les situations claires. Je ne supporte pas l'ombre et les non-dits. Et puis, ne souris pas ça m'énerve… Ah oui… C'est vrai que tu crois avoir de l'humour, et exhiber un sourire ambigu te semble la marque d'un humour évident. Oui. Bon. Si ça t'amuse. De toute manière tu n'as jamais amusé que toi.

Oui, tu m'as fait rire, je l'admets. Mais au début. Les hommes savent nous faire rire. Au début. Ils savent même nous intéresser.

Au début. Parfois, ils savent nous faire rêver. Au début. Pour faire rêver une femme il faut déjà un semblant de soupçon de romantisme.

Et ça, comme disait ma grand-tante qui jouait aux courses, ça ne se trouve pas sous le pied d'un cheval. Mais rapidement, ils ne sont plus drôles, ils deviennent ennuyeux, ils ne font plus rêver. Par contre, ils font bâiller… C'est fou ce que tu as pu me faire bâiller. Tu continues d'ailleurs à me faire bâiller.

Ah ça ! Tu as une qualité que je ne peux pas t'enlever. Tu es gentil. Ça pour être gentil, tu es gentil. À la longue répéter à un homme qu'il est gentil, ça devient inquiétant. Pour lui. Un peu comme si on disait : il est brave. – Untel ? – Oui, il est brave. Ça évite d'en dire plus. Ça vous décrit son homme. Non, toi, tu es gentil. Ça ne me viendrait pas à l'idée que tu puisses être brave tant je connais ta peur des araignées. Je t'ai entendu glousser de frayeur parce qu'il y avait une araignée de jardin, une épeire, qui se baladait sur le fauteuil du salon. J'ai cru que tu allais nous faire une crise cardiaque. Gentil. Et affectueux aussi. À la longue affectueux ça peut devenir synonymes de pot de colle, de sirop, de guimauve. Car il y a affection et affection. Il y en a qui sont maladives. Tu vois que je te reconnais des qualités. Comme toutes les femmes je suis objective.

Mais tes qualités sont tellement outrées qu'elles deviennent vite insupportables. L'affection, c'est merveilleux l'affection. Au début. Quel bel hommage rendu à un homme. "Mon amant est affectueux…" Toi, tu as l'affection baveuse. On se sent prise dans un piège de bave… C'est comme l'attention. Combien de femmes se plaignent de l'indifférence de leur amant ou de leur mari ? Toi, tu es attentif. Tellement attentif qu'on a l'impression d'être surveillée en permanence. Le moindre geste donne lieu à un commentaire ou une proposition. On a l'impression d'être observée par un médecin doublé d'un psychanalyste… Le sentiment d'être ligotée. Camisolée.

S'il n'y avait que ça… Assieds-toi. Je n'ai pas fini. Non, je ne te fais pas de reproches ! J'essaie de te parler calmement de notre couple ! Calmement. Tu devrais être content, toi qui m'accuses parfois de crier. Crier ? Moi ! Et pourtant j'en ai parfois envie tant tu es serviable. Attentif et serviable. Dès que j'émettais un vague désir, par exemple : "Tiens, je mangerais bien, un de ces jours, des coquilles Saint-Jacques à la provençale." Pouf ! tu remuais ciel et terre, alertant tous les traiteurs et poissonniers du coin, pour m'en faire livrer sur-le-champ. Et pendant quinze jours j'en avais à chaque repas. Il suffisait que je dise : "Il faudrait que je m'achète des mouchoirs", et pouf ! le lendemain on m'en livrait cinq douzaines. "Qu'est-ce que ce doit être beau le Sud marocain." Huit jours après on y partait pour deux semaines ! C'est bien simple, je n'ose plus rien dire. Quand tu m'apportes des fleurs – car je dois reconnaître que tu m'apportes des fleurs – ce sont toujours les mêmes. Parce qu'un jour j'ai eu le malheur de dire que j'aimais les lys blancs tu m'abreuves de lys blancs. J'en ai la nausée !

Oh là là ! Un peu d'air par pitié !…

Un jour, je t'ai confié que j'avais besoin d'un peu de calme. Eh bien, illico, tu as débranché la télé, coupé le téléphone, enlevé les piles du transistor, et tu n'as plus prononcé un mot pendant une semaine. Tu as même pris des pilules anti-ronflements !

Je connais des femmes qui rêveraient d'un homme comme toi. Eh bien qu'elles te prennent ! Elles verront vite comment un rêve se transforme en cauchemar.

Mais ce n'est pas le plus important. Pas plus que ta mauvaise haleine… Qu'importe l'haleine quand on s'aime, on connaît le proverbe. Pas plus que l'odeur de tes pieds, que tes ballonnements aérophagiques, que ton regard de myope derrière tes grosses lunettes… Non, c'est ta laideur. Ta laideur insupportable. Ah oui!… Je le sais. Tu m'es fidèle. Plus que moi, c'est certain. Mais on se demande comment tu pourrais faire pour séduire une femme, émoustiller son désir. Bien sûr, il y a les prostituées. J'espère que tu n'en es pas là. Et puis la fidélité d'un homme n'est importante que si on y croit. Tu reconnaîtras que je ne t'ai jamais demandé d'être fidèle. Toi si. Tu en as eu le culot !

Laid. Laid et ennuyeux, voilà ton portrait. Laid et rigolo, ça passe, on peut se dire, elle ferme les yeux et elle l'écoute. Beau et chiant : elle se bouche les oreilles et le regarde. Avec toi, il faudrait fermer les yeux et les oreilles.

Non, ce n'est pas tout! Non, je n'ai pas fini. Il y a encore la cerise sur le gâteau. Je ne supporte pas ton prénom. Tu imagines qu'on puisse murmurer : "Braquemart je t'aime", sans avoir envie d'éclater de rire. Où tes parents sont-ils allés chercher ce prénom? Dans un lupanar ? En Carcasie occidentale ? Tu t'imagines si un jour tu te mariais ? "Qui est cette dame? – C'est la femme à Braquemart!" Au secours!

Alors, voilà, je pars. C'est fini et nini c'est fini. Je pars avec ta sœur qui, grâce à Dieu, ne te ressemble pas. Adieu Braquemart ! Ah non, je t'en prie, ne prends pas cet air bêtement triste, tu ressembles à un lamantin.

Quoi encore ? Il n'y a plus rien à dire… Pourquoi je t'ai cédé ? Mais parce que tu m'avais raconté que tu étais riche. Laid mais riche… En voilà une question !…