Paul m'a laissé sa clé !

François SCHARRE

Éditions ART ET COMÉDIE

3, rue de Marivaux 75002 PARIS Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays ISBN : 978-2-37393-000-9 © Edicom Direct/Éditions Art et Comédie 2015

NOTE SUR L'AUTEUR

Passionné de théâtre depuis 30 ans 4 années passées au cours Simon, François Scharre s'est depuis longtemps intéressé au rire sous toutes ses formes : les sketches, les blagues, les gags, les films, et bien sûr les pièces de théâtre. Il a toujours aimé rire et faire rire. "Les mécanismes qui amènent le rire ne peuvent pas être faux : le public ne rit que s'il a envie de rire. La comédie est une mécanique d'horlogerie."

PERSONNAGES

SOPHIE

LÉO

HENRIETTE

RICO

MONICA

VIRGINIE

VINCENT

PAUL

WENDY

DÉCOR

Un salon avec un canapé, un bureau, une table, deux chaises. Au premier plan, côté jardin, une porte donnant sur la salle de bain ; au second plan la porte d'entrée. Au fond, toujours côté jardin, la porte donnant sur la cuisine, et côté cour deux portes donnant sur les deux chambres.

ACTE I

 

ACTE I - Scène 1

 

On entend le bruit d'un orage à l'extérieur. La scène est dans la pénombre, on voit une porte s'ouvrir et une lampe torche se promener dans la pièce. La lumière s'allume. On découvre une femme trempée -cheveux et vêtements-.

 

SOPHIE

Bon ! C'est bien ce qu'il me semblait, il n'y a personne ! Oh la vache ! Qu'est-ce que j'ai pris sur le nez ! (Elle prend le bout de la manche de son pull qu'elle essore. De l'eau s'en échappe.) Regarde-moi ça ! (Elle regarde autour d'elle.) Bon ! Ça m'a bien l'air d'un appart' de mec, ça ! Alors, qu'est-ce qui va m'intéresser que je vais pouvoir embarquer ici ?

(Elle fouille dans des tiroirs, sur le bureau. Le téléphone sonne, elle continue de fouiller sans s'en inquiéter, un répondeur se met en marche, elle sursaute.)

PAUL

(voix du répondeur)

Bonjour ! Vous êtes bien chez Paul Lefort. Dommage ! Il n'y a personne…

SOPHIE

Ça c'est ce que tu crois mon gars…

PAUL

(voix du répondeur)

Je suis absent tout le week-end. Je suis à Ibiza, je rentre dimanche soir… SOPHIE – Super, j'ai deux jours pour trier ce qui m'intéresse…

PAUL

(voix du répondeur)

Les gars, vous pouvez laisser un message ! (Très dragueur.) Les filles, vous pouvez laisser aussi vos coordonnées et vos mensurations ! Eh ! Pas de panique les filles, un peu de patience, je vous rappelle dimanche soir sans faute !

SOPHIE

(levant les yeux au ciel)

Bonjour le gros lourd !

PAUL

(voix du répondeur)

Salut ! Parlez après le bip ! (Bip.)

MONICA

(voix off avec accent italien, très énervé)

Allo ! Paul ! C'est Monica !… Tu es là ?… Je sais que tu es là !… Si tu es là, décroche !… Paul t'es qu'un salaud ! Pourquoi tu m'as quittée ? On ne me laisse pas tomber comme une vieille chaussette, moi ! J'te préviens, tu vas le regretter ! Eh, Paul ! Si je te croise avec une autre fille, je lui arrache les cheveux, je la transforme en hachis Parmentier ! Alors si tu es là, décroche !… Bon tu n'es pas là ?… Eh bien, tu vas avoir une drôle de surprise à ton retour d'Ibiza, c'est moi qui te le dis ! (Elle raccroche.)

SOPHIE

Holà ! Elle n'a pas l'air très commode celle-là ! Pas étonnant qu'il l'ait quittée son bonhomme ! Bon ! Eh bien si j'ai bien compris, le propriétaire des lieux ne revient pas avant dimanche soir ! Donc, j'ai tout mon temps ! Je vais commencer par me sécher les cheveux ! (Elle retire son pull, le pose sur le dossier d'un siège, va dans la salle de bain, et revient avec une serviette. Elle se frictionne les cheveux puis se fait un turban avec la serviette.) En fait, je vais me sécher complètement !

(Elle commence à déboutonner son chemisier et va s'enfermer dans la salle de bain.)

ACTE I - Scène 2

 

Aussitôt entre Léo, le voisin de palier, très efféminé, très maniéré, pantalon de couleur vive, chemise à fleurs.

 

LÉO

(étonné)

Tiens, c'était resté allumé. Mon petit Paul, heureusement que Léo passe derrière toi. (Appelant) Minou !… Minou, minou, minou !… Où es-tu ? Elle est où la minette ? Nicotine ?… Tu es là Minette ?… C'est moi ! Viens voir ton Léo ? Ben oui, papa Paul est parti, tu sais bien que c'est moi qui viens te donner à manger chaque fois que papa Paul est en voyage ! Viens voir ta copine ! (Il s'arrête devant une photo de Paul, puis sur un ton amoureux.) Ah Paul ! Mon petit Paul si tu n'aimais pas autant les femmes, tu jetterais peut-être de temps en temps un œil sur moi ! Enfin, l'espoir fait vivre ! Nicotine ! Tu es dans la cuisine, ma minette ? (Il va dans la cuisine. Aussitôt, Sophie ressort de la salle de bain. Elle a enfilé un peignoir d'homme, elle a toujours la serviette enroulée dans ses cheveux, elle pose ses vêtements mouillés sur le dossier de siège où se trouve son pull.)

SOPHIE

Voilà, je vais mettre ça ici pour que ça sèche un petit peu. Bon ! Je ne vais pas squatter ici quand même, mais pour une fois que je ne suis pas stressée par le temps je vais me poser 5 minutes ! (Elle se laisse tomber dans le canapé.)

LÉO

(voix off, au chat)

Oh la petite voleuse ! Je n'aime pas qu'on chaparde comme ça ! (Sophie se lève d'un bon.) Je te préviens, je n'aime pas me fâcher, mais je vais te flanquer une fessée ! (Il entre et aperçoit Sophie : ils sursautent tous les deux.) Oh ! Mon Dieu ! Vous m'avez fait peur !

SOPHIE

Ah ! Mais c'est vous qui m'avez fait peur !

LÉO

Je m'excuse de vous avoir surprise, mademoiselle ! Je ne savais pas que vous étiez là ! Oh là là ! La trouille que vous m'avez foutue !

SOPHIE

(s'excusant)

Écoutez, je vais vous expliquer !

LÉO

Non ! Moi, je vais vous expliquer !

SOPHIE

Vous devez vous demander ce que je fais ici ?

LÉO

Eh bien ! Je ne m'attendais pas, effectivement !

SOPHIE

Et dans cette tenue !

LÉO

Oh ! Une bonne douche en plein été, ça fait du bien ! Moi j'adore les douches en fin d'après-midi ! Ça me délasse ! Après on se sent beaucoup mieux !

SOPHIE

Non, non ! En fait, j'ai pris l'orage tout à l'heure, et j'étais toute trempée. Alors je me suis permis de prendre un peignoir, pour me sécher !

LÉO

(s'excusant à son tour)

Mais ne vous justifiez pas mademoiselle !

SOPHIE

(le prenant pour Paul)

Euh… Paul ? C'est bien Paul ?

LÉO

Oui, c'est bien Paul… (Un temps.) Paul qui m'a laissé sa clé pour que je vienne nourrir Nicotine !

SOPHIE

Nicotine ?

LÉO

Oui ! Nicotine ! La chatte !

SOPHIE

(soulagée)

Ah d'accord ! Et vous êtes…

LÉO

Ravi ! Oui, je suis ravi de faire votre connaissance !

SOPHIE

Non, mais je veux dire… Vous êtes ?

LÉO

Confus… De vous avoir fait sursauter tout à l'heure !

SOPHIE

Non, mais vous êtes "qui" au juste ?

LÉO

Ah pardon ! Je n'avais pas saisi ! Je m'appelle Léo, je suis le voisin d'à côté, j'habite sur le même palier. La porte juste à gauche en sortant !

SOPHIE

Ah ! D'accord !

LÉO

Paul ne vous a jamais parlé de moi ? Normal, il n'y a sûrement pas très longtemps que vous êtes avec lui ?

SOPHIE

Hein ?… Pardon ?…

LÉO

Je vous demande s'il y a longtemps que vous êtes ensemble, avec Paul.

SOPHIE

(elle réfléchit)

S'il y a longtemps que je suis avec Paul ?

LÉO

Oui !

SOPHIE

Euh… Non, non ! C'est récent ! (Au public) Je dirais même très récent !

LÉO

Je vous demande ça parce que je ne vous ai jamais vue avant !

SOPHIE

Normal, c'est la première fois que je viens !

LÉO

Ah oui ! Et comment êtes-vous entrée alors ?

SOPHIE

Hein !… Comment je suis entrée ?

LÉO

Oui, c'était bien ma question !

SOPHIE

Eh bien… Euh… (Elle cherche.) Comment je suis entrée… comment je suis entrée… Par la porte, pardi !

LÉO

Oui je me doute bien par la porte, parce que par la fenêtre, on est au cinquième, ça fait haut ma cocotte !

SOPHIE

Non, mais je veux dire… Paul m'a laissé sa clé !

LÉO

Mais oui ! Bien sûr ! Alors ça, c'est tout lui. Il est parti tout à l'heure pour deux jours, il me dit : Léo, tu veux bien t'occuper de ma minette pendant que je suis absent, mais il oublie de me dire que vous êtes là ! Ah là là ! Sacré Paul ! Incorrigible !

SOPHIE

Oui, sacré Paul !

LÉO

Eh bien, bonjour, donc comme je viens de vous le dire, moi c'est Léo !

SOPHIE

Bonjour Léo ! Moi c'est Sophie ! (Elle lui tend la main.)

LÉO

Ah non ! On se fait la bise, entre voisines ! (Ils se font la bise.) Je peux te dire "tu" Sophie ?

SOPHIE

Oui si vous voulez, enfin si "tu" veux !

LÉO

Pourquoi Paul ne t'a pas emmenée à Ibiza ?

SOPHIE

Hein ! Pourquoi ? Mais parce que… (Cherchant un mensonge.) Parce que je ne supporte pas le train… et jusqu'en Espagne en plus, c'est trop long ! Voilà !

LÉO

Mais, Ibiza c'est une île, ma cocotte ! (Il regarde sa montre.) D'ailleurs, son avion a dû décoller à l'heure qu'il est !

SOPHIE

Ah ben oui ! Oui, bien sûr ! Justement… Il voulait que je le rejoigne en avion !

LÉO

Et alors ?

SOPHIE

Eh bien, alors, alors… (Cherchant un autre mensonge.) Alors l'avion je ne supporte pas non plus ! Voilà ! J'ai peur ! J'ai peur en avion, j'y peux rien, c'est comme ça ! En plus, pour atterrir, sur une île, tu te rends compte, une toute petite île. Si le pilote se loupe, ou si l'avion n'a plus de freins en bout de piste, plouf ! À la mer ! Alors j'ai dit non !

LÉO

(en extase)

Oh ! Eh bien moi, j'aurais rêvé que Paul me dise : mon petit Léo, tu veux m'accompagner à Ibiza ? Oh le pied ! Juste lui et moi ! (Un temps.) Il est beau hein, Paul ?

SOPHIE

J'en sais rien !… (Se reprenant.) Enfin sûrement ! Enfin, je veux dire oui, bien sûr, il est beau !

LÉO

Je peux bien te l'avouer à toi : ça fait 4 ans que je suis amoureux de lui. (Il la rassure.) Mais ne crains rien, je ne vais pas te le piquer, c'est un vrai hétéro Paul, tu sais ! À mon grand désespoir d'ailleurs. Bon ! Je n'y peux rien, il préfère les filles. Pourtant j'ai essayé plus d'une fois ! Enfin, qu'est-ce que tu veux : je l'aime et il ne m'aime pas ! C'est comme ça ! C'est la vie !

SOPHIE

C'est triste dis donc !

LÉO

Oui, mais enfin n'exagérons rien, c'est pas une tragédie grecque non plus ! C'est pas Titus et Bérénice ! Je ne vais pas aller me jeter dans la seine pour en finir ! D'ailleurs, elle est trop froide, rien que d'y penser, brrr, j'en ai des frissons partout ! Alors comme ça tu vas l'attendre ici toute seule jusque dimanche soir !

SOPHIE

Rester ici jusqu'à dimanche ! Ah, sûrement pas !

LÉO

Ah bon !

SOPHIE

Hein ! Non… (Se reprenant.) Je veux dire… Je ne vais pas rester ici… "que" dans cette pièce… Je vais peut-être aussi aller dans la chambre et dans la salle de bain.

LÉO

Oui, bien sûr ! (Compatissant.) Le temps va te paraître long sans lui !

SOPHIE

Oh ben oui alors ! Il me manque déjà, tu penses bien !

LÉO

(pose la main sur les vêtements humides)

Oh là là ! Mais c'est tout trempé ça ! C'est tes affaires, je parie !

SOPHIE

Eh bien oui ! Je t'ai dit, l'orage de tout à l'heure, j'étais dessous !

LÉO

Ah oui, mais là, ça ne va jamais sécher comme ça dit donc ! (Il prend tous les vêtements en main.) Je vais te les passer un coup au sèche-linge !

SOPHIE

(voulant lui reprendre des mains)

Non, non ! Ce n'est pas la peine ! Ne t'embête pas Léo je vais me débrouiller toute seule !

LÉO

Allez, allez ! Ne fais pas de manières ma cocotte !

SOPHIE

Non, mais je t'assure, ça va aller !

LÉO

Veux-tu lâcher ça ! Tu sais, ça ne me pose aucun problème ! C'est moi qui m'occupe du petit linge de Paul d'habitude ! Je lui fais ses petites lessives, je lui repasse ses petits caleçons, je lui range ses petites chaussettes ! Et en plus, je parie que tu n'as même pas de quoi te changer !

SOPHIE

En fait… Oui, tu as raison !

LÉO

Tu veux que je te prête des fringues ?

SOPHIE

(elle regarde comment il est habillé)

Hein… Non, non merci ! Ne te dérange pas ! Je vais sûrement trouver quelque chose qui me va dans la chambre de Paul !

(Comme elle ne connait pas l'appartement, elle se dirige vers la cuisine.)

LÉO

Ah bien oui ! Je suis bête, les habits de ton homme, avec l'odeur du mââââle !

SOPHIE

Oui, oui ! Voilà c'est ça ! Je vais mettre les habits de mon homme !

(Elle a la main sur la poignée de la porte.)

LÉO

Ah non, là c'est la cuisine !

SOPHIE

(elle ouvre la porte et constate)

Oui ! Effectivement, c'est la cuisine, et là, je vais avoir du mal à trouver de quoi m'habiller !

(Elle rit bêtement.)

LÉO

Je sais que Paul est bordélique, mais pas au point de ranger ses fringues dans la cuisine ! Remarque, un jour, c'était un lendemain de fiesta, j'ai bien retrouvé le linge sale dans le bac à légumes du frigo et une plaquette de beurre dans son tiroir à chaussettes ! On n'a jamais su qui l'avait mise là d'ailleurs ! Il faut dire qu'on était dans un état ce soir-là ! T'imagines même pas !

SOPHIE

Pour faire ce genre de truc, si, si, j'imagine très bien !

LÉO

En plus, le beurre avait fondu, y en avait plein le tiroir, un vrai massacre ! Alors bien sûr, c'est moi qui ai nettoyé toutes les chaussettes ! Le seul avantage dans toute cette histoire c'est que le tiroir fermait très mal, maintenant, plus de problème : il est bien graissé ! Bon, allez ! Je vais sécher ton petit linge et je te le rapporte tout à l'heure.

SOPHIE

Merci Léo ! Mais ce n'était vraiment pas la peine !

LÉO

Mais si, mais si !

(Il ouvre la porte pour sortir.)

ACTE I - Scène 3

 

Sur le pas de la porte, prête à sonner, une dame d'un certain âge.

 

HENRIETTE

Surprise !

LÉO

Ho ! Madame Henriette ! Bonjour ! Mais qu'est-ce que vous faites là ?

HENRIETTE

Bonjour Léo, Paul est là ?

LÉO

(gêné)

Alors comme ça vous êtes à Paris ! Mais vous prévenez toujours d'habitude, quand vous arrivez ?

HENRIETTE

Oui, mais aujourd'hui j'ai voulu faire la surprise à Paul ! J'arrive directement de Nice, un voyage exténuant d'ailleurs ! J'étais à côté d'un gros monsieur qui sentait la transpiration, une horreur !

LÉO

Ah oui, mais vous tombez mal… Paul n'est pas là !

HENRIETTE

Ah ! Il n'est pas encore rentré ? Il revient vers quelle heure ?

LÉO

Holà ! Tard ! Très tard !… Il révise !

SOPHIE

Ah oui ! Ibiza c'est pas la porte à côté ! HENRIETTE – Bonjour mademoiselle ! Comment ça Ibiza ?

SOPHIE

Eh bien oui, sur l'île !

HENRIETTE

Quelle île ?

LÉO

(rattrapant la gaffe de Sophie)

Hein ? Comment ça quelle île ? Sur l'île de la Cité, bien sûr !

HENRIETTE

Ah bon ! Et qu'est-ce que Ibiza sur l'île de la Cité !

LÉO

Hein ? Ibiza ? Qu'est-ce que c'est ? Eh bien, Ibiza, c'est un lieu de révision pour les étudiants, le Ibiza-bar sur l'île de la Cité, juste derrière Notre-Dame !

HENRIETTE

Bon eh bien cela m'apprendra à venir sans prévenir ! Ce n'est pas très grave… (Elle se tourne vers Sophie.) Puisque je vais enfin pouvoir faire la connaissance de MarieClothilde !

LÉO

(surpris)

Hein ? Marie-Clothilde ?… (Une idée lui vient.) Ah oui, Marie-Clothilde ! Ça tombe bien… (Montrant Sophie.) Justement, elle est là !

SOPHIE

(ne comprenant pas)

Attendez, attendez!…

LÉO

(lui coupant la parole de peur qu'elle ne gaffe)

Alors laissez-moi faire les présentations : Madame Henriette Lefort : la maman de Paul ; Marie-Clothilde : la chère et tendre MarieClothilde !

SOPHIE

Ah bon ? Alors je suis !… (Elle allait dire MarieClothilde.)

HENRIETTE

(lui coupant la parole)

Enchantée ? Mais moi aussi mademoiselle, je le suis, croyez-le bien ! Je ne vous imaginais pas exactement comme cela !

SOPHIE

Et pourtant si… C'est bien moi ! Excusez ma tenue madame. (Elle rajuste son peignoir.) Je ne pouvais pas savoir que j'allais rencontrer la maman de Paul !

HENRIETTE

Mais c'est à moi de m'excuser mademoiselle ! Je suis quelque peu impolie de venir comme cela sans prévenir, mais depuis le temps que l'on me parle de vous !

SOPHIE

(étonnée)

Ah oui ! On vous parle de moi depuis longtemps ?

LÉO

Oui ! Paul parle souvent de toi à sa maman… Et MarieClothilde par-ci, et Marie-Clothilde par-là !

HENRIETTE

(agacée par la présence de Léo)

Écoutez mon petit Léo, vous êtes bien gentil, je vous remercie de nous avoir présentées, mais si vous voulez bien nous laisser maintenant ?

LÉO

Très bien Madame Henriette ! Je vous laisse… (À Sophie en essayant de lui faire comprendre.) Marie-Clothilde, je te laisse discuter avec Madame Lefort… qui vient directement de Nice… et qui est déçue de ne pas voir son fils ce soir puisqu'il révise à Ibiza !

HENRIETTE

Oui ! Sur l'île de la Cité ! Eh bien, elle a compris, mon ami ! Elle n'est pas sotte tout de même !

LÉO

Cette fois-ci, je vous laisse discuter chiffons entre femmes ! Allez à plus ! (Léo sort par la porte d'entrée.)

HENRIETTE

Il est gentil votre petit voisin, un peu maniéré à mon goût, mais très gentil ! Je peux entrer ?

SOPHIE

Mais j'allais vous le proposer Madame Lefort ! (Elle referme la porte d'entrée.)

HENRIETTE

Cela tombe bien que je fasse enfin votre connaissance, mademoiselle ! Je voulais vous parler, ma chère enfant, puisque vous allez bientôt entrer dans la famille !

SOPHIE

Ah bon ?

HENRIETTE

Oui, enfin c'est une histoire de quelques semaines, quelques mois tout au plus !

SOPHIE

Ah bon ?

HENRIETTE

Écoutez Marie-Clothilde, cela me fait vraiment plaisir de vous voir enfin !

SOPHIE

Et moi donc !… Depuis le temps ?

HENRIETTE

Paul me parle de vous depuis de longs mois maintenant. Vous savez comment il est.

SOPHIE

Euh… Oui ! Enfin, non ! Pas vraiment en fait !

HENRIETTE

Mais si, toujours en train de donner moult détails sur tout ce qu'il fait, sur tout ce qui se passe dans sa vie. Il faut qu'il extériorise ses sentiments, mon fils ! Mais peut-être est-il plus réservé avec vous ?

SOPHIE

Oui ! Oui ! Voilà ! C'est ça ! Avec moi, il doit être plus réservé, oui !

HENRIETTE

C'est normal ! C'est l'amour ! Eh bien, figurez-vous que c'est à la veillée de Noël qu'il a annoncé à toute la famille réunie, qu'il vous voyait régulièrement, qu'il était très épris de vous. Il nous a dit que c'est à la messe un dimanche que vous vous êtes entrevus la première fois !

SOPHIE

Ah bon ? Il m'a vue à la messe ?

HENRIETTE

Mais oui ! À l'église de Saint-Germain-desPrés… Ou bien Saint-Germain-l'Auxerrois ? Je ne sais plus exactement…

SOPHIE

(mentant sans aucune gêne)

Des Prés… SaintGermain-des-Prés, sûrement ! Si, si ! Parce que Saint-Germainl'Auxerrois je n'y vais plus ! Avant c'était bien, mais maintenant c'est pas terrible !

HENRIETTE

Ah bon ? Comment cela ?

SOPHIE

Ah ben oui ! Depuis qu'ils ont changé de curé : c'est pas top !

HENRIETTE

Comment cela "pas top" ?

SOPHIE

Ah oui ! Le nouveau curé, là ! Il est mou, mou, mou !

HENRIETTE

Ah bon ? Il est mou ?

SOPHIE

Ah oui ! Mou je vous dis ! Alors qu'à Saint-Germaindes-Prés il a la patate !

HENRIETTE

La patate ?

SOPHIE

Ah oui ! Il vous met une de ces ambiances du diable !

HENRIETTE

(offusquée)

Oh, mon Dieu ! Marie-Clothilde ! Modérez vos propos !

SOPHIE

Excusez-moi, ce n'est pas ce que je voulais dire ! En fait, je voulais dire, le curé de Saint-Germain-des-Prés, il est gai !

HENRIETTE

Il est gay ? Vous voulez dire… (Elle fait un geste suggestif : la paume de la main retournée sur l'épaule.)

SOPHIE

(amusée)

Ah non, c'est pas ça ! Remarquez, je n'en sais rien ! Je veux dire il est joyeux !

HENRIETTE

Ah d'accord ! Vous m'avez fait peur ! Enfin, j'ai vraiment compris que Paul et vous c'était sérieux ?

SOPHIE

Ben je pense bien, depuis juillet, ça commence à faire !

HENRIETTE

Ah ! Ce n'est pas novembre ? Il m'avait dit le troisième dimanche de novembre !

SOPHIE

Ah ! Il vous a dit novembre ? Eh bien, il est gonflé, mon Paulo !

HENRIETTE

Paulo ? Vous l'appelez Paulo ? Mais c'est ridicule !

SOPHIE

Peut-être… mais il aime bien !

HENRIETTE

Remarquez, quand il était petit on l'appelait bien Popol !

SOPHIE

Ce n'est pas mieux !

HENRIETTE

Surtout qu'il n'aimait pas du tout ! Si vous voulez le taquiner, appelez-le Popol ! Vous verrez, il monte tout de suite sur ses grands chevaux. Alors, pour votre rencontre, vous êtes sûre que c'était en juillet ?

SOPHIE

(faussement affectée)

Écoutez madame, j'étais là quand même !

HENRIETTE

Oui, bien sûr, excusez-moi ! Mais alors pourquoi m'a-t-il parlé du mois de novembre ?!

SOPHIE

Est-ce que je sais moi ? Peut-être n'a-t-il pas vu le temps passer. Vous savez ce qu'on dit : quand on aime, on ne compte pas !

HENRIETTE

Toutefois, il nous a tout raconté, comment votre main a frôlé la sienne au moment de la tremper dans le bénitier. Et là : le coup de foudre !

SOPHIE

(au public)

Un coup de foudre dans un bénitier, c'est pas banal !

HENRIETTE

Puis il nous a décrit comment chaque dimanche vous vous retrouviez assis à la même place dans cette même église.

SOPHIE

Ah ben oui… Chaque dimanche ! Tant qu'à faire ! Hein ! Parce que la messe, on aime ou on n'aime pas ! Alors, quand on aime, eh ben on ne regarde pas, allez hop : tous les dimanches !

HENRIETTE

Eh oui ! Mon fils ne me cache rien voyez-vous ! Il me dit tout ! Je suis bien contente d'apprendre que vous êtes une catholique très pratiquante !

SOPHIE

(comme à elle-même)

Mais je suis bien contente de l'apprendre aussi !

HENRIETTE

Vous dites ?

SOPHIE

(se reprenant)

Non, je veux dire… Je suis bien contente d'apprendre que vous aussi vous êtes une famille très pratiquante !

HENRIETTE

Mais si j'en juge par votre tenue, vos relations doivent être plus intimes, si j'ose dire !

SOPHIE

Eh oui, forcément, depuis novembre ! (Se reprenant.) Enfin, je veux dire depuis juillet !

HENRIETTE

Oh, mais je ne vous juge pas sévèrement mademoiselle ! Que voulez-vous, il faut vivre avec son temps ! Ceci dit en respectant nos traditions !

SOPHIE

(imitant l'air coincé d'Henriette)

Mais tout à fait !

HENRIETTE

C'est ce qui m'amène justement ! Bon alors, avec Paul, avez-vous fixé une date pour vos fiançailles ?

SOPHIE

Ah les fiançailles ! Déjà ! Eh bien, on ne perd pas de temps ! Écoutez ! Là, vous me prenez un peu de court ! Je ne peux pas vous dire !

HENRIETTE

Oui, vous avez raison ! Il ne faut pas précipiter les choses, il vaut mieux savoir d'abord les résultats des examens de Paul ! La médecine n'attend pas !

SOPHIE

(ne comprenant pas, le croyant malade)

Ah oui ! Ses examens ! La santé c'est important ! Surtout avant le mariage !

HENRIETTE – J'en ai discuté avec un ami chirurgien et il m'a affirmé qu'il peut s'en sortir !

SOPHIE

Ah bon ? C'est si grave que ça alors ?

HENRIETTE

Si les examens ne sont pas bons, il en a encore pour un an !

SOPHIE

Oh là là ! Et ça dure depuis ?…

HENRIETTE

10 ans bientôt ! Mais j'ai confiance en lui ! Il va surmonter ces épreuves !

SOPHIE

Eh bien, il est courageux dites-moi !